Mardi 7 juin.—Je pose, la dernière fois, je crois, pour la première étude que fait de ma tête, Carrière, et je l'interviewe, à propos de la préface de LA VIE ARTISTIQUE de Geffroy.

Il me parle d'une année passée en Angleterre, où il était arrivé avec très peu d'argent, et sans la connaissance de qui que ce soit, et où, au bout de peu de jours, il était tombé dans de la misère noire. Dans sa débine, il s'était imaginé de faire quelques dessins de femmes et d'amours—des réminiscences de l'École des Beaux-Arts—et les avait portés, dans la semaine qui précédait Noël, à un journal illustré. Les dessins avaient plu au directeur, qui lui en avait demandé deux, et le lendemain, avec les quelques livres qu'il recevait, il courait de suite à une taverne, mettre un peu de viande dans son estomac. Le directeur s'éprenait de lui, et l'invitait quelquefois à dîner, et le retenait à causer, à regarder des images et des bibelots, si bien que tout à coup, ses yeux regardant la pendule, il s'écriait: «Ah vraiment, je vous ai fait rester trop tard, vous ne trouverez plus d'omnibus!» Et l'Anglais demeurait au diable de Crystal Palace, près duquel gîtait Carrière, qui répondait imperturbablement: «Oh, je prendrai un cab à la petite place de voitures, qui est à côté.» Et il revenait à pied, et rentrait chez lui, tant c'était loin, à quatre heures du matin… «Ce qui m'a sauvé, jette-t-il, en manière de péroraison, c'est qu'il y avait chez moi, dans ma jeunesse, beaucoup d'animalité, de force animale.»

Il me confessait qu'à Londres, il avait eu, tout le temps, un sentiment d'effroi du silence des foules.

Comme je lui parle du travail laborieux de son pinceau sur mon front, il me dit: «Quand je fais un être, j'ai la pensée tout le temps, que j'ai à rendre des formes habitées

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Jeudi 9 juin.—Déjeuner chez Jean Lorrain, avec Mlle Read, Ringel le sculpteur, de Régnier, le poète.

Mlle Read, la sœur de miséricorde de Barbey d'Aurevilly. Une douceur des yeux, une blondeur des cheveux, une bonté de la figure, une bonté intelligente, spirituelle, qui met parfois sur son visage d'ange, de la jolie gaminerie d'enfant.

Lorrain racontait spirituellement, drolatiquement, que son père, étant armateur, avait voulu un moment tenter l'élevage des bestiaux. Or, pour lui apprendre à cumuler, une nuit, on lui avait coupé la queue de vingt-cinq vaches. Cela ne l'avait pas découragé, il avait continué à acheter des vaches, mais n'y connaissant rien, il achetait des vaches appelées robinières, des vaches ayant de vilaines mœurs, et ne donnant pas de lait. Et à ses vingt ans, c'était lui qui était chargé de vendre les vaches. Et pour cette opération, ayant obtenu un beau complet gris perle, et suivi d'un vacher, il courait les foires, mais aussitôt qu'on l'apercevait, on s'écriait: «C'est le gas aux vaches robinières!» et il n'avait jamais pu en vendre une.

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Samedi 11 juin.—Carrière fait d'après moi, une deuxième étude peinte.