Vendredi 14 octobre.—Tout ce temps, dans le retravail et la réécriture de nos notes sur l'Italie 1855-1856: notes qui devaient servir à faire une préface, et qui feront un volume.

Un manque de réparation, et par là une diminution de force vitale, doit avoir lieu chez les vieux célibataires, que l'ennui de dîner seuls, déshabitue de la faim du soir. C'est l'histoire de Gavarni, ça devient la mienne.

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Dimanche 16 octobre.—Ce matin, je reçois par la poste, un gros paquet de lettres d'affaires, et que je rejette loin de moi, sans ouvrir l'enveloppe, en m'écriant: «Est-ce assez embêtant… encore un manuscrit, qu'un inconnu m'envoie pour le lire!»

Enfin j'ouvre le paquet. C'est la correspondant de mon frère et de moi, avec mon vieux cousin Labille, que son fils vient de retrouver, et qu'il m'envoie de Jean d'Heurs. Il y a une immense lettre de mon frère, datée d'Alger. De moi, c'est une lettre, après les journées de juin 1848, assez noire, et assez prophétique, des lettres sur l'arrestation de mon oncle, en décembre 1851, et d'autres lettres qu'il sera amusant d'examiner à loisir.

À une heure, je suis au Gymnase, où Méténier commence la lecture de CHARLES DEMAILLY. Des rires, des exclamations, des bravos, au milieu desquels je remarque, ce que n'ont vu ni Méténier, ni Alexis, la figure de bois de Sizos. Et il arrive qu'après la lecture, Koning l'emmène, et demeure, un long temps, j'en suis persuadé, à la frictionner moralement. Et vraiment je croyais, qu'il allait nous annoncer qu'elle ne jouait pas, préférant le type ingénu et pervers de Cerny, mais non, et ça m'embête qu'elle accepte le rôle, parce que je crains bien, que Koning lui ait promis d'édulcorer complètement le rôle, aux répétitions. La collation des rôles commencée, Koning est, tout le temps, avec une obstination qui porte sur les nerfs, à trouver le mari, trop dur, trop mal élevé, laissant clairement voir son intention de chercher par des atténuations imbéciles, à faire de cette femme sans cœur et sans esprit, un rôle sympathique.

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Mercredi 19 octobre.—Déjeuner chez Jean Lorrain, avec un jeune officier faisant partie du corps d'occupation du Tonkin.

Cet officier, un jeune et distingué militaire, buveur d'eau, et très petit mangeur, et qui m'apparaît comme un fort fumeur d'opium, décrit amoureusement la merveilleuse pipe qu'il possède, et qui viendrait d'un ancien vice-roi de Canton, une pipe dont l'ivoire est devenu presque noir, et dans laquelle, il affirme que ses prédécesseurs auraient fumé pour plus de 400 000 francs d'opium. Longtemps, et très curieusement et trés intelligemment, il entretient de l'activité cérébrale, que la fumerie d'opium développe, et du nombre de conceptions, qu'elle amène dans un temps très court. Chez lui, en le quart d'heure, que dure la fumée d'une pipe, c'est un plan de colonisation du Tonkin, c'est l'organisation d'une armée coloniale, c'est… c'est… et au milieu d'une espèce d'émerveillement pour la puissance de ses facultés, sous cette excitation. Mais va te faire fiche. Tout cela s'envole avec la dernière aspiration, et il n'en reste pas un souvenir assez net dans la mémoire, pour se jeter à une table, et fixer, sur le papier, quelque chose de cette fiévreuse inspiration de la cervelle.

Un moment, ce jeune officier faisait un tableau des belles nuits du Sénégal, où il a passé quelques années, de ces belles nuits lumineuses, où, au milieu de leurs claires ténèbres, apparaissait soudainement, comme une vision, un bataillon noir de femmes d'ébène, aux sveltes formes; les fillettes, les cheveux coupés; les jeunes filles, les cheveux nattés; les femmes, les cheveux sous un madras aux couleurs voyantes: toutes ces nubilités, de douze à vingt ans, formant un anneau de danse, un ondulant et voluptueux enchaînement féminin, au milieu duquel les griots font une musique de tous les diables, et autour duquel, les vieilles accroupies à terre, éventent à tour de bras les danseuses. Une danse qui est une douce oscillation des torses, s'enfiévrant peu à peu, et d'où se détache et jaillit de temps en temps, une femme devant son fiancé, devant l'homme aimé, et qui se torsionne debout, comme sous une étreinte passionnée, et passant sa main entre ses cuisses, la retire, et la montre tout humide de la jouissance amoureuse.