L'attente d'une presse terrible, d'après les conciliabules des journalistes et des comédiennes, dans les corridors.

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Lundi 19 décembre.—À mon arrivée à deux heures au théâtre, où il y a répétition, Koning m'apprend que, sur l'annonce qu'il doit y avoir, ce soir, un terrible bouzin, au quatrième acte, il a prévenu le commissaire de police. Émotion.

Allô—et une voix dans le téléphone, à laquelle Koning répond: «Bien, prince.» C'est le prince de Sagan qui loue une loge pour ce soir.

Il est trois heures et demie. Ni Méténier. ni Paul Alexis ne sont arrivés, et cependant il faut un rien adoucir la transformation coquine de la femme, au quatrième acte, et surtout modifier la fin du troisième qui est mauvaise, et que les journalistes doivent emboîter, pour ne pas paraître seulement siffler l'acte du journal. Et nous trouvons, avec Koning, ou plutôt Koning trouve une fin d'acte de vrai carcassier. Les lettres sont brutalement arrachées des mains de Marthe par Nachette, et les paroles un peu bêtotes qui suivaient, remplacées par la rentrée du mari, au moment où Marthe est penchée, aplatie sur la table, pour les reprendre: rentrée qui empêche toute explication, et qui ne fait pas la femme si complice de la vilaine action de Nachette.

Il est près de cinq heures. La scène est aussitôt répétée entre Sizos et Colombey, dans le cabinet de Koning, tandis que Villeray va porter les changements du dernier tableau à Duflos, très enrhumé, qui ne se lèvera de son lit, que pour la représentation.

Enfin Méténier et Alexis sont arrivés, et nous voici prenant un verre de madère, chez Riche. Soudain un engueulement formidable d'Alexis par Méténier, parce qu'Alexis trouve un peu exagérée, la somme de 600 francs de fleurs, que Méténier a commandée, dans la journée, pour nos actrices.

Là-dessus Méténier me parle de l'ennui qu'il a d'être forcé de dîner avec quelqu'un. Puis après un silence, il me dit: «Eh bien, je dîne avec ma maîtresse, je n'ose pas vous inviter, et cependant vous me feriez plaisir.»—Qu'à cela ne tienne, je ne suis pas si pudibond que cela!»

Donc rendez-vous à sept heures chez Marguery. Je suis exact. Sept heures un quart, sept heures, et demie pas de Méténier. Enfin il est huit heures, et pas encore de Méténier. Je me décide à commander avec Alexis une douzaine d'huîtres, et elle est mangée, quand je vois poindre Méténier et sa maîtresse. Oh! une charmante créature. Une jolie fille née à Séville, à la taille bien découplée, à l'air gentil et distingué. Un intelligent haut de tête, des yeux clairs et voluptueux, un petit nez droit, un grain de beauté jeté au beau milieu d'une joue rose.

Et dans ce dîner impromptu, Méténier, comme grisé d'avance par la représentation de tout à l'heure, et pris d'un débordement de paroles, se met à nous raconter sa vie en phrases coupées: «La petite Fleury, Marie Coup-de-Sabre de votre pièce… nous avons fait ensemble une misère… oh! une misère! où je me privais de cigarettes, pour qu'elle puisse manger… Et dire qu'à douze ans j'avais un domestique et un cheval… et qu'à quinze ans, je n'avais plus un sou… et qu'il fallait faire vivre une mère et un frère… et dix-huit cents francs, comme chien de commissaire de police, pour tout cela…»