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Samedi 31 décembre.—Chez Chappey, le marchand de curiosités de la rue Lafayette, je tombe sur Réjane, qui a l'air d'y faire ses galeries, avant dîner. Nous causons de CHARLES DEMAILLY, où elle était à la première, et après m'en avoir parlé en bien, elle me donne ces tristes détails sur l'influence de la critique.—Je vais voir, me dit-elle, une femme très intelligente, qui me reçoit avec cette phrase: «C'est drôle, Sarcey a éreinté la pièce, et j'ai passé hier une très amusante soirée au Gymnase!» Une autre femme plus timide en ses jugements, que je rencontre, me dit: «Eh bien, comment trouvez-vous CHARLES DEMAILLY?—Mais très bien.—Et moi aussi, mais je n'osais pas le dire!»

Et elle me parle du mépris de Porel pour la presse, qui a éreinté tout ce qu'il a joué d'artistique. «Du reste, pour prouver l'inintelligence des journalistes, ajoute-t-elle, figurez-vous que lorsque j'ai joué GERMINIE LACERTEUX, j'ai reçu haut comme cela de lettres—et ses deux mains dessinent la grandeur d'une cassette—-pour me détourner de la jouer… et c'étaient des amis… des gens qui m'étaient attachés… et qui le faisaient, dans l'intérêt de mon avenir… Eh bien, si je les avais écoutés, je serais restée une moule

ANNÉE 1893

Dimanche 1er janvier 1893.—Je rêvais, cette nuit, que j'allais m'assurer, si Sizos avait reçu le camélia blanc, que j'avais acheté dans la journée, et avant de rendre visite à Sizos, je montais au paradis, pour voir l'effet de la salle. Et je voyais les acteurs jouant devant une salle vide, absolument vide. Le spectacle était si consternant, que je me sauvais, en courant, du Gymnase, où j'oubliais par ce froid mon paletot, et le froid que j'éprouvais dans mon rêve, me réveillait.

La première lettre, que je reçois pour mes étrennes, est une lettre de Koning m'annonçant, que les recettes de CHARLES DEMAILLY sont désastreuses, et que la pièce de Hugues Le Roux passera, le 18.

Dîner chez Daudet, en tout petit comité de famille, et le soir, avec Alphonse, une longue et captivante causerie sur la fin de terre touchant au pôle, où il n'y a plus d'humanité, d'animalité, de végétation, où plus rien n'est que glace et nuit,—et sur l'effroi du silence, qui règne dans ce monde glacé.

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Mercredi 4 janvier.—Robert de Montesquiou, venu aujourd'hui chez moi, pour me remercier d'une lettre écrite à son sujet à la comtesse Greffulhe, devient bientôt expansif, me parle avec une horreur rétrospective de son enfance passée chez les jésuites de Vaugirard, me dit que ses premières années auraient eu besoin d'un bain-marie de jupes de femmes, au lieu des sales soutanes de ces prêtres, me conte qu'à l'âge de quatorze ans, faisant déjà des vers amoureux de la lune, un jour, en se rendant au réfectoire, où l'on mangeait de si mauvais veau, le gros jésuite qui les conduisait, lui avait jeté avec une ironie asthmatique, «lueur rêveuse et blême, le morceau d'un vers sur la lune, que l'espionnage de l'endroit avait surpris en fouillant dans son pupitre, et que le sifflement méprisant de l'ironie de ce gros jésuite, l'avait fait se recroqueviller sur lui-même, et soigneusement en cacher la tendresse et l'exaltation.

Et Montesquiou m'entretient de son prochain volume de vers, qui sera tout entier consacré aux fleurs, et d'un pieux monument poétique, qu'il veut consacrer à Desbordes-Valmore.