À cette assertion, que le théâtre naturaliste était mort de la représentation d'êtres exceptionnels, j'aurais voulu lui faire remarquer, qu'un tas de chefs-d'œuvre, comme DON QUICHOTTE, WERTHER, LE NEVEU DE RAMEAU, LES LIAISONS DANGEREUSES, etc., sont des monographies d'êtres exceptionnels, qui imaginées par des auteurs de génie, trouvent au bout de cinquante ans, des scoliastes pour faire de ces êtres exceptionnels, des êtres généraux, et j'aurais voulu l'interroger sur sa conviction, que les femmes d'Ibsen, sont vraiment considérées, à l'heure présente, en Norvège, comme des types généraux de Norvégiennes.
J'aurai voulu aussi lui demander, dans LA PUISSANCE DES TÉNÈBRES, quand Nitika assis sur la planche fait craquer les os de l'enfant, et que l'on entend piauler le petit écrasé, s'il croyait que la pièce aurait été plus loin, si Tolstoï était Français, et s'il croyait encore, que les trois actes de MADEMOISELLE JULIE auraient été joués, si Strindberg était Français.
Enfin j'aurais voulu lui faire proclamer à nouveau—lui, qui a été le seul défenseur des tentatives révolutionnaires au théâtre, que tout ce qui est permis aux étrangers ne l'est pas à nous, de par notre critique actuelle, qui nous défend un théâtre élevé, littéraire, philosophique, original, un théâtre qui dépasse le goût et l'intelligence d'un Sarcey, un théâtre autre, que celui renfermé dans les aventures bourgeoises du ménage d'aujourd'hui.
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Jeudi 2 février.—Mme Ganderax, à laquelle quelqu'un demandait, si elle permettait à la loute, sa petite fille, de la tutoyer, répondait spirituellement: «Si j'habitais, rue de Varenne, un grand hôtel, entre cour et jardin, je lui imposerais le vous… mais je n'habite qu'un petit appartement; vous comprenez alors que le tu…»
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Lundi 6 février.—Aujourd'hui Carrière est venu faire une esquisse de ma personne, sur mon canapé de Beauvais, et ayant pour fond une des portières à fleurs, que je viens d'acheter.
Je parle à Carrière des choses homicides de ce temps, entre autres de la cherté de la vie. Il me dit que lui, habitant Strasbourg, à dix-sept ans, et recevant de ses parents dix sous, le dimanche, en compagnie d'un camarade, pas plus riche que lui, dansait, toute la soirée, dans un petit bal public, une danse arrosée de plusieurs bocks. Il ajoute que plus tard, à Saint-Quentin, il payait sa pension, où il était très bien nourri, quarante-cinq francs par mois, et que cette pension, à l'heure présente, est de quatre-vingts francs, sans que le traitement de ceux qui y mangent, ait augmenté d'un sou.
Je parle à Carrière de la tristesse des pays, où la vie est chère, où il y a chez tous, chaque jour un débat avec le prix de l'existence. Il me dit qu'il y a quelques années, faisant un voyage en Suisse, il entrait dans une brasserie, où le patron chantait, en faisant ses comptes, le garçon en rinçant les verres, la fille, en balayant, tandis que chez nos marchands de vin, patrons et domestiques, tout est morne.
Je parle à Carrière de la dépopulation de la France. Il me dit qu'il lui faut un certain courage pour sortir dans la rue, suivi de ses cinq enfants, qu'on s'étonne, qu'on rit, qu'on les compte tout haut, derrière lui.