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25 décembre.—Jour de Noël.
Délicatement aimable et bien femme, la princesse! Elle a pensé à mettre, pour notre retour, une toilette que nous lui aimons. C'est son jour de loterie de tous les ans, jour qu'elle a choisi pour faire les honneurs de sa serre à son intimité. Luxe tout nouveau que ces salons-serres, qui n'ont guère plus de vingt ans de date, et dont le goût remonte peut-être à Mlle de Cardoville d'Eugène Sue. Avec son goût de bric-à-brac, la princesse a semé dans cette serre qui contourne son hôtel au milieu des plus belles plantes exotiques, toutes sortes de meubles de tous les pays, de tous les temps, de toutes les couleurs, de toutes les formes: un capharnaüm qui a l'étrange et l'amusant du déballage d'un magasin de bibelots dans une forêt vierge.
Et là dedans, des lumières sur des feuilles de bananier, qui semblent des lumières électriques, et partout ce doux vert «cendre verte» de la plante des tropiques, détaché, découpé, digité sur la pourpre d'un drap rouge, chiffonné à grands plis contre les murs.
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Jeudi 26 décembre.—Été voir Thierry, pour lui demander la lecture aux Français de nos cinq actes sur la Révolution. Les politesses de Thierry nous ont fait trembler.
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29 décembre.—Chez la princesse, ce matin. Pendant les tintements de la messe, dite pour la princesse dans une pièce voisine, tintements coupés, dans le salon où nous sommes, par des blagues d'Arago, Vimercati raconte un curieux départ de la vie d'un de ses amis, le dernier inscrit sur le livre de la noblesse de Venise. Ce monsieur, qui avait cent mille livres de rente, un jour, prit congé de ses amis, de ses connaissances, du monde, les prévenant qu'il s'en allait mourir dans la montagne. Il s'y faisait bâtir une maison, et servir par une espèce de jardinier, qui lui fricotait son petit repas du matin et du soir, et sans vouloir recevoir âme qui vive, il restait sept ans en cravate blanche, sur cette hauteur, à prendre son vol pour l'éternité.
… A quatre heures, nous allons chez Sainte-Beuve, savoir de ses nouvelles. Il nous fait dire qu'il désire nous serrer la main. Nous montons l'escalier étroit, nous passons le petit pas, entrons dans cette chambre à la fois nue et encombrée, au lit de fer sans rideaux, et qui a l'air d'un campement dans une bibliothèque en désordre.
Du lit, deux mains se tendent chaudes et douces. Vaguement, nous percevons une tête tout enchiffonnée, un corps auquel la souffrance et le ramassement sous les draps ont presque ôté sa forme.