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—Une des joies d'orgueil de l'homme de lettres,—quand cet homme de lettres est un artiste,—c'est de sentir en lui la faculté de pouvoir immortaliser, à son gré, ce qu'il lui plaît d'immortaliser. Dans ce peu de chose qu'il est, il a comme la conscience d'une divinité créatrice. Dieu crée des existences, l'homme d'imagination crée des vies fictives, qui quelquefois, dans la mémoire du monde, laissent un souvenir plus profond, pour ainsi dire, plus vécu.
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11 février.—A une soirée d'Arsène Houssaye…
Une des premières fois que notre succès nous arrive à l'oreille, et qu'il se fait autour de nous un petit moutonnement de curiosité. Il y a des gens, presque aussi inconnus de nous que du public, qui disent nous admirer.
Au milieu de ce monde, un beau jeune homme, au gilet en cœur, à la chemise en échelle, au revers d'habit noir en velours, et décoré d'un camélia blanc, et odorant de senteurs qui puent: un mélange bâtard d'un jeune député du centre sous Louis-Philippe et d'un gandin de Napoléon III. C'est Marcelin, autrement dit Planat, un de mes anciens condisciples, le directeur de la VIE PARISIENNE. On nous présente, et deux heures après, nous soupons ensemble au café Anglais. Au bout de quatre ou cinq phrases, dites avec le ton suprême des journalistes du grand monde, je le trouve agaçant à l'image de son journal. C'est le Parisien des opinions chic, l'amateur à fleur de peau, un ami de Worth citant Henri Heine. Donc il me déplaisait déjà, quand il m'est devenu odieux, en disant d'une fausse peinture de Rubens qu'il a chez lui: «C'est si honnête!» Si honnête!—Non je n'aime pas cette qualification pour célébrer un tableau.
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14 février.—Chez la Païva.
Belle chose, la richesse. Elle fait tout pardonner. Et personne de ceux qui viennent ici, ne s'aperçoit que cette maison est la plus inconfortable de Paris. Impossible, à table, de boire un verre d'eau rougie, parce que la maîtresse a eu la fantaisie d'avoir, pour carafes, des cathédrales de cristal qu'il faudrait des porteurs d'eau pour soulever. Dans la serre où l'on fume après dîner, on est gelé par des courants d'air venant de la couverture, ou étouffé par les bouffées de chaleur des bouches du calorifère. Et à peu près ainsi de tout. Il y a un thé splendide, mais demandez n'importe quoi absent du programme, c'est un aria pire que dans la plus petite et la plus pauvre maison.
Et Gautier dans ce logis inhospitalier de tous les côtés, près de cette femme s'en reculant bourgeoisement, de crainte que son cigare ne brûle sa robe, Gautier sème intarissablement les paradoxes, les propos élevés, les pensées originales, les fantaisies rares. Quel causeur,—bien, bien supérieur à ses livres, quelque valeur qu'ils aient,—et toujours dans la parole au delà de ce qu'il écrit. Quel régal pour les artistes que cette langue au double timbre, et qui mêle souvent les deux notes de Rabelais et de Henri Heine: de l'énormité grasse ou de la tendre mélancolie.