* * * * *
23 avril.—Nous avions dîné dans une maison où nous ne dînons jamais. Mon frère était à côté de Mme ***, cette femme aux yeux d'aigue-marine, cette femme si rare, si distinguée, si étrangement attirante par son air diaboliquement vertueux. Et tous deux jusque-là avaient causé de choses et d'autres, avec ces propos brisés et sans suite, de gens qui s'accrochent une ou deux fois par an.
Les enfants dansaient en bas, les vieux causaient en haut, et nous nous en allions, quand nous rencontrons la femme sur l'escalier: «Venez un peu; non pas vous, mais M. Edmond.» Et elle rentre dans la salle à manger et elle lui fait signe de s'asseoir à côté d'elle: «Je n'ai pas lu votre dernier livre, et je ne peux plus vous recevoir… On me le défend… Oui, j'aime mieux vous le dire… Nous qui vous aimons tous tant là-bas…» Et de l'œil, elle lui donne le sourire d'amitié que lui jettent ses petites filles, en tournant dans leur danse, au tapotement du piano, tenu par la vieille grand'mère à lunettes. «Oui, M. ***—et elle nomme son mari—a une jalousie contre vous que je ne m'explique pas…» Elle reprend: «Ça le rend tout à fait malheureux… Entre moi et lui, ça n'a jamais été formulé d'une manière bien nette… mais cela a amené pourtant des scènes dans notre intérieur… Oui, il faut que nous renoncions à ce plaisir tous… Concevez-vous qu'il m'empêche de vous lire… Que voulez-vous, nous nous retrouverons, une fois par an, comme cela par hasard… Cela me pesait depuis longtemps, j'ai mieux aimé que vous le sachiez.»
Et mon frère la quitte, persuadé, comme moi, que cette femme qui vient presque de lui avouer la tendresse de sa pensée, ne ferait jamais pour lui, s'il en devenait vraiment amoureux, le sacrifice de son orgueil d'honnête femme.
* * * * *
4 mai.—M. de Marcellus, le grand seigneur chrétien, ne communiait à son château qu'avec des hosties timbrées à ses armes. Un jour, le desservant s'aperçut, avec terreur, que la provision d'hosties armoriées était complètement épuisée. Il se risqua à tendre une hostie plébéienne, l'hostie de tous à la noble bouche dévote, s'excusant avec ce mot admirable: «A la fortune du pot, monsieur le comte.»
* * * * *
6 mai.—Au Jardin des Plantes. Un beau et primitif tableau de l'amour des grandes races: la lionne attaquant un lion de ses tentations tendres, de ses frottements de caresses, et l'enveloppant de ses chatteries puissantes. Cela faisait penser à je ne sais quoi de doux dans la force, comme le rut du Paradis… Une comparaison qui ramène mes idées au scandale que devait donner l'Eden, où Adam et Ève ne pouvaient sortir de l'arbre qu'ils habitaient, sans marcher sur un flagrant délit, plein d'incitation pour des gens si peu vêtus… et vraiment la sévérité de Dieu a été grande de leur dresser procès-verbal, et de les mettre à la porte de son jardin, par ce garde champêtre au sabre de feu.
A trois heures une voiture, attelée de deux chevaux qui frémissent et se cabrent, traverse le jardin, où toutes les bêtes se mettent à faire des ronds éperdus. A la grille des féroces, on découvre la voiture de la toile cirée qui la recouvre, et les employés déballent, comme un fromage, le colis qui est une cage contenant deux tigres. Et l'on fait glisser la cage sur les tréteaux jusqu'à une loge, dont la trappe est levée. Presque aussitôt un tigre se décide à entrer, mais l'autre, flairant longuement le plancher et reniflant la prison, buté devant la loge, rappelle l'autre dans la langue qu'ont les animaux entre eux, et tous deux après une terrible passe de leurs formidables pattes, se refusent à sortir, la gueule et l'œil retournés vers le vert du jardin et la liberté du ciel.
On les pousse avec des bourroirs de fer, on les resserre avec des planches passées entre les barres de la cage, et, un moment, ramassés dans un espace où tiennent avec peine leurs deux corps, ils tournoient l'un sur l'autre, souples, élastiques, ondulants, se mêlant et se nouant comme deux serpents.