14 décembre.—Nous avons eu aujourd'hui, à déjeuner, notre admirateur[1] Zola.

[Note 1: Voir l'article de Zola sur GERMINIE LACERTEUX, publié dans un journal de Lyon, et republié dans son volume intitulé: MES HAINES.]

C'était la première fois que nous nous rencontrions. Notre impression toute première fut de voir en lui un normalien, à l'encolure de Sarcey, dans le moment, légèrement crevard, mais en le regardant bien, le râblé jeune homme nous apparut avec des délicatesses, des modelages de fine porcelaine dans les traits de la figure, la sculpture des paupières, les curieux méplats du nez; en un mot un peu taillé en toute sa personne à la façon des vivants de ses livres, de ces êtres complexes, un peu femmes parfois en leur masculinité.

Puis un côté frappant chez lui, c'est le côté maladif, souffreteux, ultra-nerveux, vous donnant par moments la sensation pénétrante d'être aux côtés d'une mélancolique et révoltée victime d'une maladie de cœur.

En somme, un homme inquiet, anxieux, profond, compliqué, fuyant, peu lisible.

Il nous parle de la difficulté de sa vie, du désir et du besoin qu'il aurait d'un éditeur l'achetant, pour six ans, 30 000 francs, et qui lui assurerait ainsi, chaque année, 6 000 francs: le pain pour lui et sa mère, —et par là lui donnerait la faculté de faire «l'Histoire d'une famille», un roman en huit volumes. Car il voudrait faire de grandes machines, et plus de ces articles «infâmes, ignobles, crie-t-il, sur un ton qui s'indigne contre lui-même, oui, les articles que je suis obligé de faire à la Tribune, au milieu de gens dont il me faut prendre l'opinion idiote… Car il faut bien le dire, ce gouvernement avec son indifférence, son ignorance du talent, de tout ce qui se produit, rejette nos misères aux journaux de l'opposition, les seuls qui nous donnent de quoi manger… Vrai, nous n'avons absolument que cela…» Puis après un silence: «C'est que j'ai tant d'ennemis… Et c'est si dur de faire parler de soi!»

Et, de temps en temps, dans une récrimination amère, où il nous répète et se répète à lui-même qu'il n'a que vingt-huit ans, éclate vibrante, une note de volonté âcre et d'énergie rageuse.

Il finit en disant: «Oui, vous avez raison, mon roman déraille… Il ne fallait que trois personnages. Mais je suivrai votre conseil. Je ferai ma pièce comme cela… Et puis nous sommes les derniers venus, nous savons que vous êtes nos aînés, Flaubert et vous. Vous! vos ennemis eux-mêmes reconnaissent que vous avez inventé votre art; ils croient que ce n'est rien: c'est tout!»

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—Depuis que la Justice existe, il n'y a eu qu'un procès qui ait été révisé: c'est celui de Jésus-Christ.