* * * * *
3 avril.—Cour d'assises. Affaire Firon. Assassinat de la rue Monthabor.
En entrant, nous avons devant nous le profil perdu de l'accusé, à la pommette saillante qui fait une ombre sur sa joue. Il répond à l'interrogatoire avec un balancement perpétuel, les mains croisées derrière le dos, à croire qu'elles sont liées,—et comme si l'homme était déjà bouclé pour la guillotine.
A la représentation du couteau de cuisine qui a servi à tuer la femme, une expression indéfinissable d'un œil qui se voile sous des cils d'albinos: expression sournoise d'un regard clignotant qui regarde, sans vouloir voir.
Quand le président lui dit de raconter la scène du crime, il passe la main sur son front, une rougeur colore, un instant, son visage terne et gris, et après quelques mouvements nerveux d'épaules, il crache par terre, s'essuie les lèvres avec son mouchoir, puis commence par des mots ânonnants, se repasse encore la main sur la figure, et rouvre une bouche où, sous l'émotion, sa voix s'étrangle… Puis soudain il se met à raconter, et comme si, au récit de l'assassinat, sa fièvre homicide le reprenait, il répète dans le vide la mimique de son crime, d'un geste en avant terrible et superbe! «Elle n'est pas tombée, dit-il, quand je l'ai frappée… je l'ai retenue!»
Pendant les dépositions, il ne laisse voir de lui, baissé derrière la barrière, que le bout de ses doigts sur son front et dans ses cheveux. Un moment seulement, à l'interrogation du président, lui disant: «Vous avez joué le soir, suivant un témoin, avec une chance incroyable?—Oui, avec une chance incroyable,» répète-t-il sur un ton singulier, et comme s'il lui semblait que le crime fût un porte-bonheur pour le jeu.
L'une des dépositions tombe dans le silence ému de l'auditoire, celle de sa maîtresse, une pauvre et laide actrice du théâtre des Batignolles, toute maigriotte dans sa petite robe noire des répétitions, élevant pour le serment une main rouge d'engelures, et parlant avec une voix modeste et brave, et confessant tout haut son amour pour l'homme qui est entre les gendarmes,—misérable cabotine, grandie de la grandeur que les douleurs de la femme prennent sur ce théâtre tragique.
… Le procureur impérial prononce son réquisitoire où commence à apparaître le mot «expiation suprême». Et maintenant dans les oreilles du vivant, le mot la mort, sa mort, ça va être l'effet et la fin de toutes les phrases de l'avocat général faisant son métier, de toutes les phrases de son défenseur s'efforçant d'agir dramatiquement sur la pitié du jury. Heures longues, où l'accusé retient sa tête entre ses deux mains, comme s'il la sentait moins solide sur ses épaules, et, pour ainsi dire, vacillante entre cette dispute qui s'en fait entre la Justice et la Défense.
L'avocat, c'était Lachaud, l'innocenteur patenté des assassins, un acteur de bas drame, apportant à son client une fausse émotion, une fausse sensibilité, une déclamation gesticulante et ambulatoire.
Le jour tombe, et le résumé du président sort de sa bouche édentée, comme d'un trou noir. La cour se retire, le jury entre en délibération.