Le public envahit le prétoire. La table des pièces à conviction est à demi cachée par le dos des curieux et le dos des municipaux coupés de buffletteries, penchés dessus. On dénoue la chemise ensanglantée, on fait rentrer le couteau dans le trou du linge raide, on mesure la largeur du coup de la mort, là où il a été donné.

Enfin la terrible sonnette du jury, et par la porte ouverte, sur la paroi de l'escalier éclairé par lequel descendent les jurés, leurs ombres les annoncent et les précèdent d'une façon saisissante, presque fantastique. Ils prennent place, pendant que derrière le banc de l'accusé apparaît un officier de gendarmerie en tricorne. Les lampes allumées mettent des lumières étroites sur la table du tribunal, les papiers, le code, un peu de rougeoiement au plafond. Aux fenêtres pâlit l'azur blême d'un commencement de nuit.

La figure bourgeoise des jurés a pris une espèce de sévérité de grands juges. Un recueillement, un silence presque religieux… Le président du jury, qui se trouve être le vieux Giraud, le peintre de la princesse, se lève avec sa barbe blanche, déplie un papier,—et d'une voix qui se voile d'un enrouement subit,—lit la déclaration du jury, qui est oui,—et Giraud s'est rassis.

Alors, un moment, c'est une suspension de respiration qui retient tous les souffles, puis, la mort, cela court, dans un murmure tout bas, sur toutes les lèvres… Dans la surprise sinistre et inattendue de ce «oui» sans circonstances atténuantes, il semble qu'il passe le froid d'une grande terreur, et l'immense frisson de tout le cœur d'une foule, remontant au tribunal, donne à ces froids exécuteurs de la Loi, le contre-coup de l'émoi humain du public.

L'accusé est ramené sur le banc, et par un retour de curiosité cruelle, on cherche à dévorer ses angoisses. On monte sur les bancs pour le voir. Il semble, lui, calme, décidé, et fait face à l'arrêt, la tête levée, caressant sa barbiche. Le président lui lit la déclaration du jury, et sa voix mordante et ironique de vieux juge dans tout le procès, en cette lecture est pénétrée d'une émotion grave. Le tribunal se lève et confère quelques secondes, puis le président lit encore à l'accusé, à mi-voix, les articles d'un code ouvert, et l'on entend vaguement la phrase: tête tranchée.

A cette phrase deux cris, et le bruit d'un corps qui cogne sur du bois: c'est la maîtresse du condamné qui s'évanouit. Lui, il a entendu sans faiblesse la lecture de son arrêt, et, la lecture finie, il saute d'un bond sur le banc au-dessus, et de là, se retournant vers l'endroit des cris, et touchant son cœur, il envoie d'un geste violent, suprême, un dernier baiser à celle qui a crié.

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—J'ai vu presque tous les voulant arriver au but de leur vouloir. Est-ce que la volonté ne serait pas un fluide aimanté qui, par son intensité, deviendrait une force inconnue et magnétique ayant le pouvoir de l'attirement des choses et des faits?

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7 avril.—Dîner Magny.