—Il y a au bout de la table d'hôte, une mère qui vient de perdre un fils de vingt ans. Elle est là, avec sa douleur, sa chair pâle, décolorée, crucifiée, deux grands plis amers aux coins de la bouche. Le vague de ses yeux semble, par moments, se lever au plafond, comme au ciel. Ses gestes sont des gestes de rêve, et ses lèvres très souvent oublient de boire au verre, qui touche ses dents… On dirait que c'est un chef-d'œuvre du chagrin!

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20 juin.—En montant à Gergovie dans le déroulement tournant des montagnes et des horizons, le général Bataille nous raconte son enfance, les misères de sa jeunesse et sa difficile fortune.

Fils d'un capitaine de l'Empire, et d'une mère ruinée par des procès de famille, il se trouvait avoir sept ans, après la mort de son père, lorsque le comte de Clermont-Tonnerre, le ministre de la guerre d'alors, s'étant arrêté au Bourg-d'Oisans, se prit d'intérêt pour le jeune enfant qu'il était, et trois ans après, envoya à sa mère une bourse pour le collège de la Flèche. Il fallait 1,500 francs pour le trousseau. Un frère de sa mère, qui les lui devait, les promet et ne les donne pas. La pauvre mère, en pleurs, raconte sa peine à ses voisins, qui emportés par un généreux mouvement, font la somme en une heure.

A la Flèche, en huit ans, il ne sort que huit fois, chez un de ses professeurs qui l'avait pris en amitié, et pendant ces huit ans, il n'a pour tout argent que, le sou par jour, donné aux élèves sur la cassette du roi Charles X;—et encore, ce sou, le perd-il, en 1830?

A dix-huit ans, il entre à Saint-Cyr, et il a, par jour, les deux sous du soldat, et de là il passe dans l'armée comme sous-lieutenant, où en ce temps, les sous-lieutenants avaient une paye mensuelle de 63 francs. Alors, des années pendant lesquelles il tire le diable par la queue, et cela jusqu'en 1846, où il était nommé capitaine, et envoyé en Afrique. Il y débarquait, endetté de 1,500 francs, avec 30 francs dans sa poche, n'ayant pas de quoi acheter un cheval.

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28 juin—Il y a ici, près de l'établissement des bains, un petit pavillon en bois, où un vieux militaire vous fait voir un miracle d'art. C'est une chambre obscure. Qu'on imagine dans la nuit de la petite pièce, sur une feuille de papier—dont le rond d'une timbale de guerre du XVIIIe siècle peut donner l'idée—les montagnes, les torrents, les omnibus, les chevaux, les passants, peints et touchés, comme par les plus admirables petits maîtres qu'on pourrait rêver. Car le côté curieux de cette représentation, ce n'est pas la nature telle que vos yeux la voient, c'est la plus jolie, la plus spirituelle, la plus blonde, la plus colorée peinture qui soit, à ce point que, si par un progrès qu'on peut prévoir, on parvenait à fixer ces images colorées, il n'y aurait plus d'art de peindre.

Un moment le montreur de cette magie a fait tenir, sur le rond de mon chapeau gris, toute une chaîne de montagnes qui ressemblait à une impression japonaise sur une feuille de crêpe.

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