1er août.—Saint-Gratien.
Le prince Napoléon dîne ce soir… Il est en veine d'amabilité, il cause avec une mémoire ethnographique merveilleuse, se rappelant les noms et la physionomie de tous les lieux par lesquels il vient de passer, et déclare qu'il n'a plus qu'un seul plaisir au monde: c'est le voyage. Il ajoute que c'est la ressource de ceux qui ne peuvent plus se livrer à l'activité amoureuse, et qu'il a remplacé l'amour par la locomotion.
L'autre semaine j'écrivais que les princes n'aiment pas les gens malades. Je dois faire amende honorable. La princesse nous a pris tous les deux dans un petit coin, nous a pressés de la manière la plus tendre, la plus amicalement bourgeoise, de sortir de notre chez nous agaçant, se moquant joliment de l'ennui que j'éprouvais à lui apporter la tristesse de ma figure, de la pudeur que j'avais à être malade chez les autres, nous disant mille choses aimables, coquettes, trouvées avec le cœur.
Elle ne veut pas nous laisser partir ce soir, où il pleut, et le lendemain, au matin, lorsque j'étais encore au lit, elle m'envoie par Eugène un charmant billet au crayon, dans lequel, me demandant de mes nouvelles, elle me presse de m'installer à Catinat et d'amener ma Pélagie.
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20 août.—Il vient ici, ce soir, un monsieur, qui, pour premières paroles, dit à la princesse: «Rien n'est plus ennuyeux que d'être aimé!» Et comme une voix lui jette: «Vous vous exposez à ne pas l'être ici!» il répond: «Je l'espère bien!» Cela est dit non avec un sourire, une grâce de parole, une légèreté de paradoxe: c'est formulé en axiome dur, tranchant, absolu. Le monsieur est Rivière, l'officier de marine, l'auteur du remarquable roman de PIERROT ET CAÏN, qui semble vouloir étonner le monde par des brutalités d'esprit, sans le je ne sais quoi, qui les fait passer.
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Mercredi 25 août.—… Hier, lors d'une discussion soulevée à propos de Franck de l'Institut, la princesse m'avait dit une dureté sur mon mal de foie. Ce matin à déjeuner, encore un peu blessé, comme l'éloge de Franck était encore dans sa bouche, il m'échappe, en un moment d'irritation maladive, dont je ne suis plus le maître: «Eh bien! princesse faites-vous juive!» Là-dessus un silence et les convives devenant pâles. La phrase était impolie, malhonnête, grossière, et aussitôt dite, j'en fus au plus grand regret.
Au sortir du déjeuner, comme je lui faisais mes excuses, en lui témoignant la profonde affection que j'avais pour elle, et que, malgré moi, en le bête d'état nerveux où je suis, des larmes tombaient de mes yeux sur ses mains que je baisais, mon émotion la gagnant, elle me prit dans ses bras, et m'embrassant sur les deux joues me dit: «Mais comment donc!… oui, je vous pardonne… vous savez bien que je vous aime!… Moi aussi, depuis quelque temps, avec les choses qui se passent en politique, je me sens dans un état nerveux…»
Et la scène finit dans la douceur d'un silence ému, où se retrempe et se resserre l'amitié.