ANNÉE 1870

1er janvier.—Aujourd'hui, premier jour de l'année, pas une visite, pas la vue de quelqu'un qui nous aime. Personne. La solitude et la souffrance!

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5 janvier.—Insomnieux cette nuit, et me retournant dans mon lit, sans pouvoir trouver le sommeil, j'essayais, pour me distraire, de revenir, par le souvenir, à la mémoire lointaine de mon enfance.

Je me suis rappelé Ménilmontant, le château donné par le duc d'Orléans à une danseuse d'Opéra, devenu une propriété de famille, et habité par mon oncle et ma tante de Courmont, M. et Mme Armand Lefebvre, et ma mère entre l'amitié des deux femmes. Je revoyais l'ancienne salle de spectacle, le petit bois plein de terreur, où étaient enterrés le père et la mère de ma tante, l'espèce de temple grec où les femmes attendaient le retour de leurs maris, de la Cour des comptes et du ministère des affaires étrangères; enfin je me rappelais Germain, ce vieux brutal de jardinier, qui vous jetait son râteau dans les reins, quand il vous surprenait à voler du raisin. Il me revenait aussi dans les yeux un original singulier, un vieil oncle de ma tante, travaillant dans le fond d'une écurie, à confectionner une voiture à trois roues, qui devait aller toute seule.

Et le château, et le jardin, et le petit bois, me paraissaient grands, comme les choses qu'on a vues avec ses yeux d'enfant.

De là, mon souvenir est allé à ma première jeunesse, à mes séjours chez cet oncle Alphonse, né pour être un oratorien, et que les circonstances avaient fait négociant en Angleterre, et qui, après avoir été à peu près ruiné par un associé, tout à coup parti pour les Grandes Indes, s'était retiré avec un Horace et une giletière, dans une petite propriété du Loiret.

Mon oncle avait les connaissances les plus bizarres. Il s'était lié avec un bandagiste de la ville d'Orléans, qui avait la plus jolie femme qu'il fût possible de rêver. Un jour, où il m'emmenait dîner chez lui, subitement épris de sa femme, je grisai si bien la timidité de mes quinze ans, qu'à un moment où je la pressais trop fortement du genou, elle retira sa jambe; et je tombai à la renverse, dans la presque impossibilité de me relever, tandis que le mari me disait simplement: «Si vous n'aviez pas allongé la jambe, ça ne serait pas arrivé!»

Nous revenions, mon oncle un peu gris, et moitié riant de la drôlerie de la chose, et moitié alarmé de la perspective d'un duel avec son ami le bandagiste: mon oncle n'était pas du tout héroïque. Tout cela coupé de recommandations et d'exhortations de ne pas abîmer une précieuse chemise en batiste au petit jabot de dentelle, restant de son vieux luxe anglais, et qu'il m'avait prêtée ce jour-là.

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