—Qu'elles sont donc bizarres et singulières, les affections nerveuses! Voici Vaucorbeil, le compositeur, qui a la terreur du velours, et c'est une préoccupation angoisseuse, quand il est invité dans une maison où il dîne pour la première fois, de savoir si les chaises de la salle à manger sont recouvertes en velours.
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Après des mois, bien des mois passés, je reprends la plume, tombée des mains de mon frère. Dans le premier moment, j'avais voulu arrêter ce journal à ses dernières notes, à la note du mourant se retournant vers sa jeunesse, vers son enfance… A quoi bon continuer ce livre? me disais-je, ma carrière est à sa fin, mon ambition, est morte… Aujourd'hui je pense comme hier, mais j'éprouve une certaine douceur à me raconter à moi-même, ces mois de désespoir!—cela peut-être avec un désir vague d'en fixer le déchirant _pour des amis futurs de la mémoire du bien-aimé… Pourquoi? je ne le pourrais pas dire, mais c'est une espèce d'obsession… Je le reprends donc ce journal, et l'écris sur des notes jetées, dans mes nuits de larmes, des notes comparables aux cris, avec lesquels les grandes douleurs physiques se soulagent._
A la tombée de la nuit, nous nous promenions, sans nous parler, dans le bois de Boulogne. Il était ce soir-là triste, plus triste que jamais. Je lui dis: «Voyons, mon ami, mettons que tu aies besoin, pour te rétablir, d'un an, de deux ans, tu es tout jeune, tu n'as pas 40 ans… eh bien! ne te restera-t-il pas assez d'années pour fabriquer des bouquins?»
Il me regarda de l'air étonné d'un homme, qui voit percer le secret de sa pensée, et me répondit, en appuyant sur chaque mot: «Je sens que je ne pourrai plus jamais travailler… plus jamais!»
Et tout ce que je pus lui dire, n'eut d'autre effet que d'apporter un accent colère à la phrase désespérée, qu'il continuait à répéter.
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La scène d'hier soir m'a fait cruellement mal. J'ai eu en moi, toute la nuit, le sombre et concentré désespoir de sa figure, de sa voix, de son attitude. Le pauvre enfant!
J'ai compris le secret de cette rage de travail, pendant les mois d'octobre et de novembre, et pourquoi je ne pouvais alors le faire lever de cette chaise, où, du matin à la nuit, sans relâche et repoussant le repos, la main à la plume, il peinait sur le dernier livre qu'il signerait.
Le littérateur se dépêchait, se hâtait, avec un entêtement obstiné de pressurer, sans en vouloir perdre une minute, les dernières heures d'une intelligence, d'un talent prêts à sombrer.