Ce qu'il y a d'affreux dans ces abominables maladies de l'intelligence, c'est qu'elles ne touchent pas seulement à l'intelligence, mais qu'elles détruisent souterrainement, et à la longue, chez l'être aimant qu'elles frappent, la sensibilité, la tendresse, l'attachement, c'est qu'elles suppriment le cœur… Cette douce amitié qui était le gros lot de notre vie, de mon bonheur, je ne la trouve plus, je ne la rencontre plus… Non, je ne me sens plus aimé par lui, et c'est le plus grand supplice que je puisse éprouver, et que tout ce que je peux me dire, n'adoucit en rien.
Une obsession depuis quelques jours, une tentation que je ne veux pas écrire ici… Si je ne l'aimais pas trop, ou peut-être pas assez pour cela…
Quelque chose d'irritant, c'est son obstination sourde, hostile contre tout ce qui est raisonnement. Il semble que son esprit, dans lequel s'est brisée la chaîne des idées, ait pris la logique en haine. Quand on lui parle raison, on a beau y mettre toute l'affection possible, on ne peut jamais obtenir de lui une réponse, l'engagement qu'il fera la chose demandée, au nom de cette raison. Il s'enferme dans un silence entêté, sa figure se couvre d'un nuage méchant, et apparaît en lui, comme un être nouveau, inconnu, sournois, ennemi.
Sa physionomie s'est faite humble, honteuse; elle fuit les regards comme des espions de son abaissement, de son humiliation… Depuis bien longtemps sa figure a désappris le rire, le sourire.
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18 avril.—Tristes, comme des ombres en leurs paysages de la mort, aujourd'hui dans une longue promenade nous avons revu le Bas-Meudon, ces bords de l'eau, où autrefois nous avons été heureux avec du beau temps, des femmes, du vin,—et la santé de notre jeunesse.
Jour par jour, assister à la destruction de tout ce qui faisait la distinction de ce jeune homme—distingué entre tous—le voir saler son poisson à la salière, prendre sa fourchette à pleines mains, manger comme un pauvre enfant, c'est trop… Ce n'était donc pas assez que cette cervelle travailleuse ne pût plus produire, plus créer… que le néant l'habitât. Il fallait que l'humain fût frappé dans ces choses de grâce et d'élégance, que je croyais intangibles par la maladie, dans ces dons d'homme comme il faut, d'homme bien né, d'homme bien élevé!
Il fallait enfin que chez lui, comme sous le coup de ces anciennes vengeances divines, toutes les aristocraties naturelles, toutes les supériorités, pour ainsi dire, inhérentes à la peau, fussent dégradées jusqu'à l'animalité.
Dans nos promenades de tout le jour, par les allées désertes de ce bois de Boulogne maudit, voir à la cantonade le défilé de ces joyeux, de ces vivants, de tous ces heureux de vivre, de tous ces reconnaissants de l'existence: ça vous donne des idées homicides!
Aujourd'hui, sur le petit chemin ensoleillé du soleil de onze heures, où nous passons tous les jours, en revenant de la douche, il s'est arrêté devant les arbrisseaux qui le bordent. Et longuement, il m'a fait remarquer la ressemblance qu'avaient sur l'allée, les ombres portées des branches, des ramures, des petites feuilles naissantes avec les dessins d'album japonais, en même temps qu'il s'étendait sur le peu de ressemblance que ces dessins, faits par le soleil, avaient avec les dessins français.