—La princesse a des saillies d'une observation très fine. Elle a remarqué qu'un grand nombre de femmes ont des voix, selon leur toilette: leur voix de soie, leur voix de velours, etc.

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14 octobre.—Saint-Gratien.

Un original ménage d'artiste que ce ménage du peintre Giraud. La femme se couche à huit heures, et se réveille, quand les deux noctambules arrivent, vers les deux heures du matin. Père, fils et mère couchent dans la même chambre. Le père sur un fauteuil à côté du lit de sa femme, et le fils dans un lit de sangle, en travers du pied du lit de sa mère. Alors le fils lit, tout haut, un livre quelconque. La chambre est pleine de livres dépareillés, que la mère achète pour quelques sous sur les quais, et qu'elle relit toujours, sans se préoccuper du commencement ou de la fin de l'aventure. Puis on cause sur la lecture, on fume, et on ne s'endort que vers les trois ou quatre heures du matin. Et les hommes se lèvent assez tard, tandis que la femme sort de son lit de très bonne heure, pour faire elle-même le café au lait, que son mari et son fils prennent couchés.

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15 octobre.—Ce soir nous sommes presque seuls au salon. La princesse qui a les yeux un peu fatigués, n'est pas en train de travailler, et se laisse aller à retrouver, à revoir son passé.

Elle parle de son mariage, de la Russie, de l'Empereur Nicolas: «Jamais je ne vous le pardonnerai!» c'est le mot avec lequel l'accueille le czar, lorsqu'elle arrive mariée avec Demidoff.» Le rêve du czar avait été de donner à son fils la main d'une Napoléon. Ainsi cette femme qui nous parlait, a manqué deux couronnes impériales. N'est-il pas naturel que parfois, en ses mélancolies, lui reviennent le souvenir et l'ombre de ces couronnes qui ont effleuré son front?

«Nicolas, c'était un peu le type de l'ogre, reprend-elle, mais nuancé par des choses de cœur comme chef de famille. Un excellent père et parent. Il allait tous les jours voir les princes, les princesses, assistait aux repas, était présent quand on fouettait les enfants, se rendait compte de ce qu'ils mangeaient, lorsque les parents étaient absents, ne manquait pas de se trouver aux couches des princesses. Oui, il était excessivement paternel et bon pour les gens de sa famille. Il avait des amis, comme un particulier, Kisseleff, par exemple, qui entrait à toute heure, familièrement, dans la chambre de l'Impératrice.

«Un peu de sa dureté, il faut bien le reconnaître, était faite par la canaillerie, par la volerie de tout ce qui l'entourait. Il disait à son fils: «Il n'y a que nous deux d'honnêtes gens en Russie!» Car il savait que toutes les places étaient vendues. Il n'y avait donc rien d'étonnant qu'il y eût chez lui une certaine affectation théâtrale d'impitoyabilité.»

Et la princesse nous le montre faisant la police lui-même, se promenant dans les rues sur une petite voiture, plus grand de la tête que tous ses sujets. Et beau comme un camée, et rappelant un empereur romain! ajoute-t-elle.