«Eh! mon Dieu, il était un peu fou, mais c'était bien concevable quand je pense que j'ai vu cela à Moscou sur son passage au Kremlin: des moujicks lui touchant sa botte, et faisant le signe de la croix, avec la main qui l'avait touchée.»
«Et encore, je vous dis, un reste de sauvage. A propos de la princesse de Hesse, fille adultérine, épousée par un de ses fils, il me jeta dans l'oreille: «Après tout, c'est le cochon qui anoblit la truie!»
«Un jour la grande-duchesse m'apprenait qu'il était en colère, parce qu'il avait lu dans Custine qu'il avait pris du ventre. Elle se trompait? Lorsqu'il arriva chez moi, il me dit: «Vous ne me demandez pas pourquoi je suis de mauvaise humeur.» Alors il se mit à me raconter qu'il venait de passer une revue. C'était en hiver et il avait vu, par un froid de tous les diables, le colonel, après la revue, faire mettre sur le dos de ses soldats leurs culottes, pour les économiser!… Tout ce qu'il y a de plus galant au fond, il avait la singulière habitude d'embrasser sur le cou, sur l'épaule, toutes les jolies femmes qu'il voyait… Oui, très amoureux d'actrices… Après ça, il avait une si vieille Impératrice, branlant de la tête… Son dernier amour fut une demoiselle d'honneur qui refusa l'argent qu'il lui avait laissé dans son testament, et s'enferma près de son tombeau, après sa mort.
«Pour moi, il a été excessivement paternel. Il était très épris de l'idée de l'émancipation de la Sibérie, répétant que cette émancipation serait un événement curieux de l'histoire, faite au nom d'une Napoléon.
«… Quant à M. Demidoff, il ne voulait pas même prononcer son nom et ne l'a jamais prononcé. Il tombait chez nous à des dîners, sans gardes, sans escorte, des dîners terribles où il ne le regardait même pas… Enfin un jour arriva où l'Empereur me dit: «Pourquoi ne me faites-vous pas vos confidences «ce soir?» Et comme je ne voulais pas parler, il ajouta: «Quand vous aurez besoin de moi, vous me trouverez toujours, adressez-vous directement à moi par le comte Orloff.»
La princesse laisse glisser tout ça d'elle, mot par mot, rêveusement, au milieu de silences où il semble que vont s'arrêter ses confessions, touchant d'une main distraite des choses sur la table, laissant tomber et errer ses yeux sur le tapis. En causant, elle a oublié l'heure, elle qui se couche de bonne heure, et soudain elle s'étonne de voir qu'il est minuit un quart.
Ah l'histoire! l'histoire! Je pensais au terrible portrait du czar que m'a fait Hertzen. Et peut-être que les deux portraits sont vrais.
* * * * *
17 octobre.—La princesse a la tête en l'air. Elle n'a pas dormi. Elle veut faire un jardin d'hiver. On pose des piquets. Et, allant et venant, elle nous raconte la création successive de cette propriété; les 18 arpents primitifs devenus 82 arpents, l'acquisition de Catinat, les 9 arpents à conquérir pour la carrer.
Nous la retrouvons dans la vérandah, assise devant un petit bureau, la tête appuyée sur la main, regardant amoureusement une chose que nous ne voyons pas d'abord. Il y a près d'elle un gros homme en frac, gilet, pantalon noirs, les mains gantées de blanc, trois mèches rameneuses collées et plaquées sur une énorme loupe, de gros yeux bleus de faïence, deux lippes pour lèvres, une respiration de soufflet, des favoris buissonneux, des traits stupides et béats. C'est le Hollandais Gika, le marchand de perles, et ce sont des colliers, des unions, des fils aux éclairs argentés, des perles grosses comme des noisettes, deux boutons de 14000, une perle de 21000 francs, tout un doux et laiteux ruissellement qu'il remue sous les yeux de la princesse, dont les perles sont la passion, et qui succombe et finit par se donner une perle de 8000 francs.