21 décembre.—Tous ces jours-ci nous avons relu des imprimés de la Révolution pour une pièce que nous faisons sur l'époque. Notre pièce ne dira pas ce que nous sentons à relire cela; nous tâcherons d'y mettre le plus possible des sentiments d'impartialité qu'exige le théâtre.
Mais notre vraie et intime impression: c'est le dégoût, c'est le mépris. L'esprit, pour peu qu'on l'ait délicat, se soulève plus que le cœur contre ces pages, plus pleines encore d'inepties que de crimes. Ce qui domine, avant tout, dans cette mare d'assassinats: c'est l'odeur de la bêtise. La Révolution a eu beau se faire terrible, elle est foncièrement bête. Sans le sang elle serait niaise, sans la guillotine elle serait burlesque. Otez à ces grands hommes, à Robespierre, à Marat, leurs nimbes de bourreaux, l'un n'est plus qu'un professeur de rhétorique filandreux: Gracchus Pet-de-Loup, et l'autre, un maniaque, un aliéné caricatural. Oui, ôtez le sang de la Révolution et le mot: «C'est trop bête!» vous viendra à la bouche, devant ce ramas d'imbécillités cannibalesques et de rhétorique anthropophage. Il faut le lire pour le croire, pour croire que cela est arrivé en France, il n'y a pas cent ans: le règne, la dictature homicide du bas, de la loge, de l'office, du portier, du domestique, de toutes les jalousies et délations d'inférieurs.
Une terrible objection, ces années! contre la Providence. Si elle existe, ce n'est que pour tout tolérer, et Dieu, en ce temps, ressemble à Lafayette: il dort à tous les 6 octobre.
Et quelles hypocrisies, quels mensonges, cette Révolution! Les devises, les murs, les discours, l'histoire, tout ment à cette époque. Ah! quel livre à faire: les Blagues de la Révolution. Car où est l'opinion faite de la vérité vraie? Qui a jamais remonté à la vérification des documents? Quel est le fait de la Révolution que le patriotisme, la passion des partis, le journalisme, n'ont pas rendu légendaire? De tous ceux qui parlent du fameux coup de sabre de Lambesc, quels sont ceux qui ont lu la justification de Lambesc et savent le vrai de la scène? Et, dans le peuple de gobeurs du monde et de la rue, qui ont leur catéchisme tout fait sur la prise de la Bastille, combien savent le nombre de prisonniers que ces terribles et dévorants cachots ont lâché à la lumière? Trois ou quatre!
* * * * *
23 décembre.—Été aujourd'hui voir le père Barrière. Nous trouvons ce pauvre vieillard attendant une visite comme on attend une fête. Tout branlant, les mains tremblotantes, il nous fait place avec joie, auprès de son feu. Sa mémoire vacillante, sa parole bégayante et à demi paralysée, cherchent à se rattacher à nous par d'aimables caresses de sa vieille pensée. Et comme de choses qui lui font peur et qui lui ont laissé une impression tourmentante, il nous parle de tous les sentiments mauvais, déchaînés contre nous, et, en causant de cela, il se lève de ce vieillard moribond et qui a vu 93, comme une épouvante de l'envie de ces temps-ci et de l'avenir de haines germant dans cette tourbe des lettres,—et qui l'étonne comme une fermentation mauvaise, jusqu'ici sans exemple: «Ah! oui, maintenant, lui disons-nous, s'il n'y avait pas de gendarmes, tout homme qui aurait deux sous de notoriété, serait déchiré en pleine rue!»
* * * * *
24 décembre.—Accrochés ce soir à la taverne de Lucas par Paul Baudry, il nous emmène à son atelier qui est de l'autre côté de la rue, et nous fait voir une de ces grandes machines pour l'Opéra, où, en dépit de beaucoup de talent, il me fait l'effet de Goltzius cherchant Michel-Ange.
Les peintres sont vraiment malheureux. Hors le moderne qu'ils méprisent, les plus vrais talents, tels que Baudry, sont toujours amenés à refaire ce que de plus forts qu'eux ont déjà peint. Décidément le cycle de la grande peinture est fermé… et il n'y a plus que le paysage.
Intérieur sec, sobre, vide, comme inhabité: c'est la stricte demeure du travail. La chambre avec son petit lit est une cellule. Chambre et atelier, un logis d'ouvrier dans lequel pend quelque vieille soierie de chez Wail qui sert, un jour, pour un ton riche. On ne sent chez ce peinture de talent, ni service ni cuisine, et, ce soir, traîne encore, non enlevé, le mince os d'une côtelette sur une assiette, reste du déjeuner.