Et la description de ces femmes est remplacée, je ne sais par quelle transition, dans la bouche de Penguilly, par les effets du canon. Il se met à conter, comme il sait conter, vous donnant avec son récit lent et détaillé, récit d'officier et de peintre, l'idée d'une veillée de camp, il se met à conter un des derniers coups de canon de 1814.
Une batterie française, aux portes de Paris, avait devant elle du brouillard; et des formes à peine visibles se montraient, un instant, dans ce brouillard, tiraient et disparaissaient, en se jetant à plat ventre au milieu de broussailles. C'étaient des tirailleurs suédois, dont l'un venait d'abattre ou de blesser, coup sur coup, trois canonniers. Cela agaçait les Français, quand le capitaine s'adressant au meilleur pointeur, lui dit: «Tâche de toucher ce bougre!» La pièce de service était un petit obusier. Le coup partit, à l'instant où la silhouette du Suédois se levait de terre. «Je crois avoir touché, mon capitaine,» dit le pointeur, et la canonnade continua toute la journée.
Le soir, au moment, où on relevait les blessés pour les porter aux ambulances, le canonnier dit au capitaine: «Je voudrais bien aller voir mon coup de ce matin!» Le canonnier va à l'endroit où son coup avait dû porter, et trouve un vivant encore chaud, mais un vivant dont le boulet avait fait, dans la face, le creux rond d'une serpe, avait enlevé le nez, les yeux, la bouche, tout ce qui est la figure d'un homme.
Le canonnier porte le Suédois à l'ambulance. Le cas est trouvé curieux. On le panse, on s'ingénie en inventions pour le faire boire, pour le faire un peu revivre, avec des tuyaux de plume, avec je ne sais quoi… Mais voilà l'effroyablement terrible: l'homme pansé, bandé, revient à lui. On le voit, dans le premier moment, ignorant de sa blessure, se tâter de ses bras étendus, d'abord les jambes, tout doucement remonter, se tâter les cuisses, puis le ventre, l'estomac, la poitrine, puis arrivé là, s'arrêter un moment, avoir un mouvement d'épaules qui fit peur, porter enfin les mains à sa tête, à la place de sa figure, au bandage qui la recouvrait et l'arracher… On le fit vivre cinq jours.
Penguilly racontait encore que la fameuse maréchale Lefèvre, cette haute gueule de la première cour impériale, apporta, un beau matin, le bâton du maréchal au Musée d'artillerie, et comme le conservateur, tout en la remerciant, s'étonnait que la famille ne conservât pas une telle relique. «Ah! bien oui, ma famille, vous ne les connaissez pas,—et faisant le geste,—ils seraient capables de s'en servir pour abattre des noix!
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8 octobre.—Dîner Magny.
Oh! l'intolérance du parti de la tolérance! J'ai pensé au mot de Duclos.
«Ils finiront par me faire aller à la messe!»
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11 octobre.—Fini aujourd'hui notre pièce: Blanche de la Rochedragon (LA PATRIE EN DANGER).