La rue Childebert va disparaître. Goguet le marchand de cadres anciens déménage. Drôle de bonhomme et drôle de rue.

La rue lépreuse avec son air de cul-de-sac provincial, et qui fait brusquement le coude à une petite entrée de Saint-Germain-des-Prés: une rue où le bric-à-brac coulait sur le pavé, où des fauteuils étaient à cheval sur le ruisseau, une rue où l'on marchait au milieu de cadres dédorés, une rue où aux devantures et sur les portes, c'était un méli-mélo de vieux portraits sur des chaises n'ayant plus que des sangles, des tapisseries représentant des saintes brodées à l'aiguille, des crucifix, des portoirs de fayence, des fontaines de cuivre, des plats en étain, une ferronnerie et une ferraillerie moyenâgeuses, et des bouts de cors de chasse, passant sous des habits de membres de l'Institut, et des guitares pendues sur des châssis, représentant des têtes d'expression de femmes grecques en turban de Mme de Staël, peintes aux années philhellènes, et des ciels de lit aux vieilles soieries faisant des auvents de boutiques.

Une boutique entre autres, à la porte de Goguet, pareille à une palette de la loque, de toutes ses usures et de toutes ses flétrissures, ouvrant entre des verdures brûlées, râpées, mangées, pourries, enfin une espèce de trou, aux amoncellements de paquets de lisières, aux tas de morceaux de cordons de tirage, d'effiloquages de soie et laine, un trou plein à déborder, pour ainsi dire, d'un fumier de tissus.

Puis l'escalier tout noir, et tout suintant d'eau, et la loge du concierge au premier, où, dans l'humide coup de jour glauque du vitrage, on voyait le portier et la portière à côté de trois pots de joubarbe, comme des noyés sur un banc d'herbe, dans le fond jaune d'un fleuve.

Et Goguet et son acolyte, avec leurs mines glabres, leurs physionomies humbles de brocanteurs-sacristains.

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16 octobre.—Dîner avec Hébert chez Philippe.

Il nous parle d'un de ses élèves de Rome, un jeune sculpteur, le frère de Barrias le peintre, lequel était tourmenté depuis longtemps de la toquade d'aller en Grèce, pour mettre au bas d'un buste ou d'une figure: Αθηνη, suivi de Εποιει. Il vient de recevoir de lui une lettre désespérée, dans laquelle il lui dit, que dans l'ancienne patrie de Phidias, il n'y a plus de modèle, plus même de terre à modeler, et qu'un sculpteur qu'il a fini par découvrir lui déclarait que, lorsqu'en Grèce, quelqu'un s'avisait de vouloir faire une œuvre d'art quelconque, il se rendait à Rome, et qu'à Athènes on ne sculptait absolument plus que d'après des gravures.

Nous lui parlions du musée de Grenoble, du splendide Rubens représentant Saint Bonaventure, et nous lui demandions s'il n'avait pas eu une action sur sa vocation. Il nous répondait que sa vocation n'était pas venue de son musée natal, mais qu'elle lui était venue des ruisseaux de sa province, de ces ruisseaux pas très grands, larges comme la table, à l'eau très courante, et cependant paraissant immobile, avec l'ondulation verte de toutes sortes d'herbes, sur le fond gris, où il y a des cailloux jaunes. Ces tons doux et lisses, sous la fuite du ruisseau, cette lumière noyée, cette transparence de choses aquatiques, sous ce vernis trémulant,—ce vernis qu'il comparait à un vernis copal,—ce fut pour lui son miroir d'idéal et l'inspiration de sa vocation.

Berlioz est son compatriote. Ils étaient de deux maisons dans la montagne, l'une un peu au-dessus de l'autre. Il l'avait vu le matin même, et Berlioz lui racontait avoir été amoureux à douze ans, dans le pays, d'une jeune fille de vingt ans. Depuis, il avait passé par bien des amours, romanesques, farouches, dramatiques, avec toujours cependant, au fond de lui, la sourde mémoire de ce premier amour, auquel il était passionnément revenu, en retrouvant à Lyon sa jeune fille, âgée de 74 ans. Et maintenant lui écrivant, et ne lui parlant que des souvenirs de son cœur de douze ans, il ne vivait plus que de cette flamme passée!