Mme la maréchale de Luxembourg donnait d'ordinaire deux grands soupers par semaine. On citait après ses soupers les soupers de Mme de la Vallière, dont le visage céleste, la première fois qu'elle avait paru à la cour, avait arraché ce cri au duc de Gesvres: «Nous avons une Reine[ [84]!» Mme de la Vallière n'avait point d'esprit pour faire naître le plaisir, mais elle était agréable naturellement, par manière d'être. Indolente jusque dans ses passions, indifférente dans l'amour, et ne consultant pas même son cœur pour le choix de ses amants, elle dut à des qualités passives, à des vertus de société un peu froides, à la paix de son humeur, à la mollesse de ses affections, à la douceur de ses antipathies, un certain charme tranquille qui, joint à de grandes et excellentes façons de maîtresse de maison[ [85], remplit pendant tout le siècle son salon du plus beau monde. Venaient ensuite les soupers de Mme de Forcalquier, la Bellissima, «cette honnête bête obscure et entortillée» qui pourtant eut une fois l'esprit aussi vif que la main. Ce fut ce jour où, ne pouvant se faire séparer sur un soufflet reçu de son mari en tête-à-tête et sans témoin, elle alla trouver le brutal dans son cabinet et au moment de la restitution: «Tenez! Monsieur, voilà votre soufflet: je n'en peux rien faire[ [86].» Le monde qui se réunissait chez Mme de Forcalquier s'appelait la société du Cabinet vert, et c'est dans le Cabinet vert que Gresset trouva sa comédie du Méchant[ [87].

On soupait en compagnie de quelques hommes de lettres chez la princesse de Talmont, l'ancienne amie du Prétendant, la plus originale, la plus extravagante des femmes, qui marquait tout au coin de sa bizarrerie, ses actions, ses paroles, sa tenue, sa toilette et ses repas[ [88]. On soupait chez cette comtesse de Broglie qui ressemblait à une tempête, et dont la force, la vivacité, les éclats eussent animé, au dire de Mme du Deffand, douze corps comme le sien. On soupait chez Mme de Crussol. On soupait chez Mme de Cambis. On soupait chez Mme de Bussy. On soupait chez Mme de Caraman, la sœur aînée du prince de Chimay. On soupait chez la femme qui appelait, avec son temps, le souper «une des quatre fins de l'homme», on soupait chez Mme du Deffand.

Il y avait les fins soupers du président Hénault, cuisinés par le fameux Lagrange[ [89], dont les honneurs étaient faits par l'amabilité un peu intéressée de Mme de Jonsac, et par l'amabilité empressée, mais un peu commune, de Mme d'Aubeterre, la nièce du président[ [90]. Et l'on allait encore aux excellents soupers de cette marquise de Livry si jeune, si naturelle, si vive, qui d'un bout du salon à l'autre, dans le feu d'une discussion, envoyait à la tête du discuteur sa mule,—une vraie pantoufle de Cendrillon[ [91].

Pendant tout un hiver, l'hiver de 1767, Paris s'entretint d'une fête, de ce fameux bal chinois où l'on avait vu vingt-quatre danseurs et vingt-quatre danseuses en costumes du Céleste Empire, divisés en six bandes de quatre hommes et de quatre femmes dont la première était menée par le duc de Chartres et la comtesse d'Egmont. Ce bal, où le prix de la beauté fut accordé à Mme de Saint-Mégrin, avait été offert par la duchesse de Mirepoix à Mme d'Henin. Nulle femme n'était plus aimée, plus aimable que cette amusante duchesse de Mirepoix, toujours désordonnée, noyée d'embarras d'argent, ruinée par le jeu, perdue de contrariétés et de gêne au milieu de ses cent mille livres de rente[ [92]; et cependant, quand elle s'échappait de Versailles et tombait à Paris, toujours gaie, sans humeur, douce, complaisante, gracieuse à tous, empressée à plaire, ne demandant que des services à rendre, si bonne qu'elle réussissait à faire oublier ses lâchetés à la cour et à remplacer autour d'elle l'estime par la sympathie[ [93]. Mme de Mirepoix ne faisait pas seulement danser la cour, elle avait aussi des soupers auxquels Mme du Deffand reconnaissait un ton de gaieté et une légèreté de causerie qu'elle se plaignait de ne point retrouver chez elle. Un moment ces soupers avaient lieu chez Mme de Mirepoix tous les dimanches[ [94]; et la table n'était pas assez grande pour les neveux, nièces, cousins, cousines, parents, alliés de cette femme de cour qui avait la vocation de l'obligeance et dont le crédit semblait appartenir aux autres.

Un salon rivalisait avec le salon de la maréchale de Luxembourg: le salon de la maréchale de Beauvau. Mme de Beauvau était, comme Mme de Luxembourg, une maîtresse des élégances et des convenances, un conseil et un modèle des usages du monde. Mais des formes moins cassantes, moins brusques, une noblesse de manières peut-être supérieure, lui donnaient une politesse particulière, et faisaient d'elle une des femmes qui contribuaient le plus à faire regarder Paris comme la capitale de l'Europe par les gens bien nés de tous les pays. C'était une politesse douce, sans sarcasme, encourageant le trouble, rassurant la timidité, communiquant l'aisance par son aisance naturelle[ [95]. Sans être belle, Mme de Beauvau avait un visage plaisant par son air ouvert et franc. Mais un charme en elle effaçait tout le reste: son talent de conversation, cet art de causer[ [96] qui fut sa gloire et son enchantement. Et que de dons elle y apportait, au dire des contemporains: l'élévation de l'âme, une chaleur qui allait à l'enthousiasme, sans effort, sans affectation, la séduction de la caresse et la force du raisonnement, une logique d'homme maniée par l'esprit délicat d'une femme!

Il y avait encore dans ce salon comme un vieil et pur honneur, comme un éclat des vertus domestiques qui y attiraient le monde. Les sympathies, les respects allaient à cet heureux ménage qui donnait le grand exemple de l'amour conjugal. On aimait et on estimait les Beauvau pour leur noblesse d'âme, leur indépendance, leur dédain de la faveur malgré des alliances qui les mettaient si avant dans la cour, la constance et le dévouement qu'ils montraient en restant attachés à Choiseul disgracié, en soutenant Necker dans toutes les variations de son crédit, en adoucissant la chute à Loménie de Brienne. Le monde accourait donc dans ce salon où il trouvait à côté de Mme de Beauvau deux charmantes femmes: l'une, qui n'était pas jolie et qui boitait même un peu, la princesse de Poix, la belle-fille de Mme de Beauvau, avait un si beau teint et tant d'esprit sur le visage qu'on ne voyait que cela de sa personne; l'autre, la princesse d'Henin, fille de Mme de Mauconseil, mariée au jeune Beauvau, était l'enfant gâtée qu'elle fut toute sa vie, une diabolique petite personne, tournant à tout vent, volontaire, impérieuse, coquette, et se faisant tout pardonner avec un fond de bonté, de gaieté et d'esprit, un esprit d'observation, de finesse et de nuances, qui trouva de si jolis mots sur la politesse des hommes[ [97].

C'était une autre maison que celle de la maréchale d'Anville sur laquelle se reportaient la considération acquise par les la Rochefoucauld, l'estime des vertus et de la bienfaisance héréditaires dans ce noble sang, dans cette famille que les dignités, les places n'avaient pu corrompre[ [98]. Continuant ces traditions de charité généreuse, Mme d'Anville avait la passion du bien, ou plutôt du mieux public. Son cœur était à toutes les utopies, son esprit à tous les systèmes d'illusion. Amie des philosophes, amie de Mlle Lespinasse que l'on voit si souvent s'asseoir chez elle à ces dîners d'une heure d'où la société se levait pour aller à l'Académie[ [99], Mme d'Anville était la femme à laquelle Voltaire s'adressait pour obtenir un sauf-conduit[ [100], la femme de France qui se montrait la plus dévouée à la fortune de Turgot, à la gloire de ses idées. De ce dévouement, elle ne recueillit guère qu'une caricature la représentant, à la chute du ministre, en cabriolet avec l'ancien contrôleur général, culbutée sur un tas de blé, avec ce mot sur ses jupes: Liberté, liberté, liberté tout entière[ [101].

Les idées philosophiques, l'esprit de l'Encyclopédie trouvaient encore asile et protection chez une autre grande dame qui recueillait l'abbé de Prades et le sauvait de la persécution, chez la duchesse douairière d'Aiguillon[ [102]. Une bouche enfoncée, un nez de travers, un regard fou, ne l'avaient pas empêchée longtemps d'être belle par l'éclat du teint. Massive de corps, elle était lourde d'esprit: le goût lui manquait comme la grâce; mais dans cette femme qui se dessinait toute en force, la force sauvait tout. Avec une parole inspirée, presque égarée, elle étonnait, elle subjuguait. Son intelligence, sa conversation, ses idées, ses mouvements, sa personne, un signe les marquait: la puissance[ [103].

Au milieu de tous ces salons de la noblesse où les doctrines nouvelles trouvaient tant d'échos, tant d'applaudissements, la complicité de passions si vives, l'encouragement d'amitiés si chaudes, une femme faisait de son salon le point de ralliement des protestations, des résistances, des colères que les philosophes s'honoraient de soulever. Nous avons de cette ennemie personnelle de l'Encyclopédie, de cette héroïque adversaire du parti philosophique, de la princesse de Robecq, un portrait où l'agonie lui donne comme une canonisation: la gravure où Saint-Aubin l'a représentée la tête sur l'oreiller, à sa dernière heure, lui prête la sainteté de la mort. On la retrouve, on la voit encore dans une mauvaise brochure du temps, sous la figure de l'Humanité, avec la paix au front, de grands yeux bleus sous des sourcils noirs, des cheveux blonds, sereine et douce[ [104]. Pourtant que d'ardeur sous ce visage! C'est cette femme dont les blasphèmes de la philosophie blessent non point l'esprit, mais le cœur, qui excite la religion aux représailles, qui retourne la satire contre ses maîtres! La comédie des Philosophes s'élabore dans son salon, sous ses yeux: Palissot l'écrit, la main poussée, pressée par cette mourante de trente-six ans, qui, n'ayant que quelques mois à vivre, anime le pamphlétaire avec ses impatiences, l'échauffe, l'inspire, lui dicte la scène capitale de son œuvre. Et la pièce finie, l'ordre de la jouer obtenu, par un crédit singulier, du ministre des philosophes, de M. de Choiseul, la princesse de Robecq ne demandait plus à Dieu que la grâce de vivre jusqu'à la première représentation, la grâce de mourir en disant: «C'est maintenant, Seigneur, que vous laissez aller votre servante; car mes yeux ont vu la vengeance[ [105]...»

Dans le salon d'une dévote plus accommodante, d'une bonne personne un peu précieuse, d'une sœur du duc de Noailles, qui n'avait rien de la hauteur de son rang, chez la comtesse de Lamarck, brillait et coquetait, montrant son petit pied, ses mains délicieuses, une femme de manége et de séduction, l'ancienne Mme Pater, toujours jolie sous son nouveau nom de Mme Newkerque, et qui le sera encore sous le nom de Mme de Champcenets.