Mais le Temple avait ses grandes réceptions. A ses soupers du lundi passaient tous les hommes et toutes les femmes de la cour. Un monde de cent cinquante personnes emplissait les salons; jours de foule. Un soir, devant la presse, la marquise de Coaslin faillit rebrousser chemin, et comme le prince de Conti se moquait de sa prétendue timidité: «Jugez-en, Monseigneur, lui dit-elle, j'avais tellement perdu la tête que j'ai fait la révérence à M***,»—et elle désignait un de ses ennemis[ [71].
Dans une autre maison princière qui semblait réserver toutes ses magnificences de réception pour Chantilly, à l'hôtel Condé, deux grands bals étaient donnés pendant l'hiver de 1749, l'un paré, dont les femmes de la finance étaient exclues pour ne pas nuire, dit un journaliste du temps, «aux beautés d'épée»; l'autre masqué, où l'on invitait une douzaine de filles de par le monde pour animer la fête et relever par le contraste la vertu des duchesses[ [72].
Que l'on remonte au commencement du siècle, les soupers du Régent au Palais-Royal, les nuits de la duchesse du Maine, les fêtes données à l'Ile-Adam, à Chantilly, à Berny, et qui n'approchent point de celles que le siècle verra aux mêmes lieux, c'est à peu près tout le bruit du plaisir, c'est presque tout le mouvement de la société. Dans le peu de documents qui nous restent sur ce temps, à peine si çà et là l'on retrouve la trace d'un endroit de réunion où le monde se rassemble, où les esprits s'appareillent, le souvenir d'une maison qui ait été un centre de rencontres, de conversations, le rendez-vous et le lien d'une famille d'intelligences ou de caractères. Les plaisirs, les fêtes, les grands dîners, les grands soupers, les hospitalités larges, les réceptions qui dépassent le cercle de l'intimité, semblent réservés à la cour et aux princes. Si parfois on les rencontre encore à Paris, ce n'est plus que dans des salons sans passé, sans histoire, sans goût, dans les hôtels de quelques financiers et de mississipiennes passées subitement de la grisette à l'étoffe d'or et des colliers d'ambre aux colliers de perles[ [73]. Et devant ce monde qui fait une débauche de la richesse, une orgie du luxe, il s'échappe, au milieu de la Régence, une grande plainte des femmes délicates sur la disparition de ces maisons où il était permis autrefois de penser et de parler: les regrets vont à l'hôtel de Rambouillet, à ces entretiens d'où l'on sortait, comme des repas de Platon, l'âme nourrie et fortifiée[ [74].
Ce que le dix-huitième siècle appellera «le monde» n'existe pas encore pour la société française. Le Versailles de Louis XIV absorbe encore tout; et il faut attendre jusqu'au milieu du règne de Louis XV pour que la vie sociale, se détachant de ce point unique et retombant sur elle-même, reflue à Paris, s'élance, se ramifie, batte partout, circule dans mille hôtels. Alors seulement apparaît dans son agrément et dans sa force, dans sa splendeur et dans son élégance, épanoui, multiple, ce grand pouvoir du temps qui devait finir par annihiler Versailles: le salon.
Les femmes célèbres de la Régence, les plus brillantes, les plus adorées, Mme de Prie, Mme de Parabère, Mme de Sabran, ne laissent point derrière elles la tradition d'un salon. Elles manquent de cette immortalité que donnera bientôt à la moindre des femmes la réunion d'une société, l'entour de quelques noms autour de son nom, l'accompagnement de sa mémoire par la mémoire de ses amis et de ses hôtes.—A cette première heure du dix-huitième siècle, où les mœurs du temps s'ébauchent dans la grossièreté, quels sont les salons?
C'est la misérable maison de la vieille marquise d'Alluys, maison d'affaires et de toutes sortes d'affaires, où le Paris galant, les gens gais, les amants, les ménages viennent déjeuner à midi de boudins, de saucisses, de pâtés de godiveau, de marrons arrosés de vin muscat, assaisonnés de toutes les nouvelles scandaleuses du jour[ [75]. Ce sont quelques autres pauvres maisons, gênées, ruinées par le système, presque affamées, pareilles à cette maison de la princesse de Léon, où la matinée se passe à obtenir des marchands, à force de diplomatie, le souper du soir. Et ce n'est point là un fait exceptionnel ou exagéré: chez la maréchale d'Estrées, à un souper maigre, le souper n'était pas servi, parce que la marchande de beurre avait refusé de faire crédit[ [76].
Si l'on excepte deux ou trois bureaux d'esprit, les livres, les anecdotes, les mémoires ne nomment guère dans la première moitié du siècle d'autres salons dignes de ce nom, d'autres maisons ouvertes que l'hôtel de Sully, où l'on voyait à côté de Voltaire Mme de Flamarens et sa touchante beauté, Mme de Gontaut et sa beauté piquante[ [77]; l'hôtel de Duras, qui mêlait habituellement les plaisirs de l'esprit aux plaisirs du bal et de la table[ [78]; et l'hôtel de Villars, rempli jusqu'à la mort de la maréchale en 1763 par toutes les personnes de la haute société, grand salon où Mme de Villars mettait le charme de son visage admirable, le charme de ce ton que la cour seule donnait et que le temps ne reconnaissait qu'à celles qui y avaient vécu[ [79]. Il ne faut pas oublier les soupers de Mme de Chauvelin, où les sept femmes assises à sa table une nuit de 1733 étaient représentées, dans un vaudeville qui courut Paris, sous la figure des sept péchés capitaux: Mme la vidame de Montfleury représentait l'Orgueil; Mme la marquise de Surgères, l'Avarice; Mme de Montboissier, la Luxure; Mme la duchesse d'Aiguillon, l'Envie; Mme de Courteille, la Colère, Mme Pinceau de Luce, la Paresse[ [80].
Vers les derniers mois de l'année 1750, se fondait à Paris un salon qui allait être pendant toute la seconde moitié du dix-huitième siècle, le premier salon de Paris, le salon de l'ancienne Mme de Boufflers, de la toute nouvelle maréchale de Luxembourg. Rien n'était épargné par la maréchale pour en faire le centre d'un siècle d'intelligence. Jalouse du bruit, de l'influence de l'hôtel Duras, de l'agrément que lui donnait Pont de Veyle, elle imaginait de décider la duchesse de la Vallière, son amie intime, à donner congé à Jélyotte pour s'attacher le comte de Bissy; et le comte de Bissy, qu'elle faisait entrer à l'Académie par le crédit de Mme de Pompadour, devenait ce personnage de première nécessité, ce meuble de fondation: l'homme d'esprit de la maison[ [81]. Pourtant le véritable homme d'esprit de ce salon, ce ne fut point Bissy, ce fut la maréchale elle-même, avec son ton si tranché, à la fois sévère et plaisant, ses épigrammes, l'originalité de ses jugements, son autorité sur l'usage, le génie de son goût. Elle appela chez elle le plaisir, l'intérêt, la nouveauté, les lettres, la Harpe, qui venait y lire les Barmécides, Gentil Bernard, qui y déclamait son manuscrit de l'Art d'aimer[ [82]. Et à ces distractions se joignaient, dernier agrément, la critique frondeuse, une critique qui ménageait si peu les ministres et la famille royale elle-même, qu'un moment il fut fait défense à Mme de Luxembourg de paraître à la cour[ [83].
Là, dans ce salon d'une femme, sous ses leçons, se formait et se constituait cette France si fière d'elle-même, d'une grâce si accomplie, d'une si rare élégance, la France polie du dix-huitième siècle,—un monde social qui jusqu'en 1789 allait apparaître au-dessus de toute l'Europe, comme la patrie du goût de tous les États, comme l'école des usages de toutes les nations, comme le modèle des mœurs humaines. Là se fondait la plus grande institution du temps, la seule qui resta forte jusqu'à la révolution, la seule qui garda, dans le discrédit de toutes les lois morales, l'autorité d'une règle: là se fondait ce qu'on appela la parfaitement bonne compagnie, c'est-à-dire une sorte d'association des deux sexes dont le but était de se distinguer de la mauvaise compagnie, des sociétés vulgaires, des sociétés provinciales, par la perfection des moyens de plaire, par la délicatesse de l'amabilité, par l'obligeance des procédés, par l'art des égards, des complaisances, du savoir-vivre, par toutes les recherches et les raffinements de cet esprit de société qu'un livre du temps compare et assimile à l'esprit de charité. Air et usages, façons, étiquette de l'extérieur, la bonne compagnie les fixait; elle donnait le ton à la conversation; elle apprenait à louer sans emphase et sans fadeur, à répondre à un éloge sans le dédaigner ni l'accepter, à faire valoir les autres sans paraître les protéger; elle entrait et faisait entrer ceux qu'elle s'agrégeait dans ces mille finesses de la parole, du tour, de la pensée, du cœur même, qui ne laissaient jamais une discussion aller jusqu'à la dispute, voilaient tout de légèreté, et, n'appuyant sur rien plus que n'y appuie l'esprit, empêchaient la médisance de dégénérer en méchanceté toute noire. Si elle ne donnait point la modestie, la réserve, la bonté, l'indulgence, la douceur et la noblesse de sentiments, l'oubli de l'égoïsme, elle en imposait du moins les formes, elle en exigeait les dehors, elle en montrait l'image, elle en rappelait les devoirs. Car la bonne compagnie ne fut pas seulement dans le dix-huitième siècle la gardienne de l'urbanité; elle fit plus que de maintenir toutes les lois qui dérivent du goût: elle exerça encore une influence morale en mettant en circulation de certaines vertus d'usage et de pratique, en faisant garder un orgueil aux âmes, en sauvant la noblesse dans les consciences. Que représente-t-elle en effet dans son principe le plus haut? La religion de l'honneur, la dernière et la plus désintéressée des religions d'une aristocratie. Tout ce qui est du ressort de l'honneur, c'est elle qui le juge; tout ce qui y manque, bassesses, vilenies, instincts ou vices qui dégradent, c'est elle qui le punit avec la rigueur et la puissance d'une opinion publique. Et que cette bonne compagnie repousse un homme, qu'elle fasse dire de lui: «On lui a fermé toutes les portes,» voilà une existence perdue.