Les deux plus grands salons de Paris au dix-huitième siècle étaient deux petites cours; le Palais-Royal et le Temple.
Le Palais-Royal était ouvert à toutes les personnes présentées, qui pouvaient y venir souper sans invitation tous les jours de représentation d'Opéra. Ce jour-là, toute la bonne compagnie y passait et s'y succédait. Les petits jours une société intime entourait la table. Cette société se composait à peu près de vingt personnes qui, invitées une fois pour toutes, pouvaient venir quand il leur plaisait, et qui le soir, allant et venant dans le salon, promenaient d'un bout du salon à l'autre la gaieté, la vivacité d'une conversation piquante. A ces réunions libres et charmantes, l'on voyait le plus souvent Mme de Beauvau, Mme de Boufflers, Mme de Luxembourg, Mmes de Ségur, mère et belle-fille, la baronne de Talleyrand, avec son joli visage vieillot, et la marquise de Fleury. Le haut du salon était tenu par une dame d'honneur de la duchesse de Chartres, Mme de Blot qui devait sa grande place au Palais-Royal à une passion du duc d'Orléans que sa victorieuse résistance avait changée en amitié tendre et respectueuse. Des traits charmants, la fraîcheur du teint, la légèreté de la taille, des dents un peu longues, mais éclatantes de blancheur, la nuance de cheveux la plus agréable, un art de parure remarquable[ [65], toutes sortes de grâces, de celles qui survivent à la première jeunesse et en donnent comme le dernier parfum, valaient à Mme de Blot les hommages de tous. Sage dans une cour qui ne s'était point piquée de retenue, elle se faisait pardonner la sagesse par la gaieté, la vertu par l'amabilité. Elle rachetait sa bonne réputation par un naturel et un enjouement qui s'effacèrent du jour, dit-on, où elle lut Clarisse, pour faire place à un fond de sentimentalité jusque-là cachée, à de grandes affiches, à de longues thèses de sensibilité, au plus fin galimatias de la pruderie. Elle imagina de porter à son cou en miniature la façade de l'église où son frère avait été enterré: elle eut le bel esprit du cœur, et elle devint une précieuse de vertu. Auprès de Mme de Blot, la vicomtesse de Clermont-Gallerande s'abandonnait à tout ce qu'elle pensait, s'échappait en saillies, en plaisanteries, amusait, déridait, emportait le rire, non par l'esprit qu'elle avait, mais par celui qu'elle rencontrait, par la fantaisie de l'humeur, les changements de caractère, la vivacité des impressions, le mouvement des idées, le jet imprévu et l'heureux hasard des paroles. Puis venait cette femme à talents, la fée de la Pédanterie: Mme de Genlis.
A ces femmes se joignaient d'autres femmes, moins jeunes en général, et qui avaient été attachées à la feue duchesse: Mme de Barbantane, qui, au dire de son intime ennemie, ne possédait plus de ses charmes passés qu'un nez rouge, une tournure commune, et une réputation assez bien établie de sagesse et d'esprit; Mme la comtesse de Rochambeau, agréable vieille femme qui se rajeunissait rien qu'en souriant, et dont la mémoire était toute pleine d'amusantes anecdotes; la vieille comtesse de Montauban, qui donnait à la société le spectacle comique de sa gourmandise, de ses étourderies et de son amour effréné du jeu. Mais une femme faisait surtout l'amusement et la distraction du Palais-Royal: c'était la marquise de Polignac, qui devait à sa laideur, à sa figure de vieux singe, à la brusquerie de ses manières et de ses plaisanteries, à l'audace de sa langue, une réputation d'originalité qu'elle semblait prendre à tâche de justifier. Recherchée pour le plaisir qu'elle donnait, cajolée pour son esprit, que l'on craignait un peu, quoiqu'il eût plus de malice que de méchanceté, elle avait habitué les salons à ses grogneries, dont elle était la première à plaisanter, à son vieil amour pour le comte de Maillebois qu'elle avouait si vaillamment et dont elle proclamait si haut le ridicule. Elle avait imposé à ses amis ses brutalités de mauvaise humeur, ses boutades, ce ton qui tranchait si singulièrement sur la politesse générale et monotone, ce tour populaire, cette crudité des mots avec laquelle elle relevait ses pensées et qui lui faisait répondre à une personne s'extasiant sur la vivacité de Mme de Lutzelbourg, la femme de soixante-huit ans la plus active de France: «Oui, elle a toute la vivacité que donnent les puces[ [66].»
Au milieu de ce salon, Mme la marquise de Fleury, qui partageait avec la baronne de Talleyrand l'amitié intime de la duchesse de Chartres, paraissait comme une jeune Folie, avec son beau visage, ses yeux admirables, sa fureur d'enfantillages, cette fièvre d'imaginations extraordinaires et de soudaines extravagances qui tout à coup chez Mme de Guéménée au sortir de la cour lui faisait ôter son panier, sa robe, et ne lui lassait pour toute la soirée que son corps, sa palatine et un petit jupon de basin sur lequel ballottaient ses deux poches. Espiègle enragée qui faisait dire à Walpole: «Que fait-on de cela a logis?» la duchesse de Fleury avait, sauf l'esprit d'ordre, tous les esprits, de l'esprit de mots qui se moquait de tout et de l'esprit d'idées qui ne respectait rien. Lorsque d'Alembert à la retraite de Turgot parlait avec éloge du furieux abattis qu'avait fait le ministre dans la forêt des préjugés, elle ripostait à la grosse phrase du philosophe: «C'est donc pour cela qu'il nous a donné tant de fagots[ [67].» Une autre fois, soutenant contre Mme de Laval les droits de la noblesse attaqués par Turgot: «Vous m'étonnez,—disait-elle à Mme de Laval en défendant la noblesse française avec une parole d'un orgueil tout castillan,—quelque respect que j'aie pour le Roi, je n'ai jamais cru lui devoir ce que je suis. Je sais que les nobles ont fait quelquefois des souverains; mais quoique vous ayez autant d'esprit que de naissance, je vous défie, Madame, de me dire le roi qui nous a fait nobles[ [68].»
Il est au musée de Versailles un tableau où un petit maître à peu près inconnu nous a laissé comme une miniature de ce grand salon: le Temple. Voilà ce beau et clair salon, aux boiseries blanches, aux lignes droites; entre les hautes fenêtres aux rideaux de soie rose, on aperçoit des arbres et du ciel; des portraits de femmes sourient au-dessus des portes; dans un angle, une gaîne de bois doré se dresse où l'heure se balance; et c'est, avec des bras qui se tordent au bas des glaces, tout l'or qui paraît: nous sommes chez le prince de Conti, dans le salon des Quatre glaces. Et toutes ces petites figures, debout ou assises sur les fauteuils de tapisserie à fond blanc, passant, marchant, ou se reposant, ont un nom et font repasser devant nos yeux le souvenir d'une femme, son ombre, sa robe même. Ici c'est la princesse de Beauvau habillée de violet tendre, un fichu noir au cou. Celle-là, qui laisse traîner derrière elle la queue de son ample robe rouge, cette vieille grande dame de si belle mine sous son petit bonnet rabattu par devant, est la comtesse d'Egmont, la mère. Non loin de la maréchale de Luxembourg en robe de satin blanc garnie de fourrure, Mlle de Boufflers, les cheveux à peine poudrés, vêtue de rose, les épaules couvertes de gaze blanche, apparaît dans la vapeur d'un matin de printemps. La maréchale de Mirepoix en noir porte une fanchon sur la tête, et au cou un fichu blanc bouffant attaché à la ceinture. La dame en pelisse bleu de ciel à fourrures est Mme de Vierville. Cette charmante femme au bonnet blanc et rose, au fichu blanc, à la robe d'un rose vif, au tablier à bavette de tulle uni mettant sur le rose la trame blanche d'une rosée, cette jolie servante qui sert de ce plat posé sur ce réchaud, s'appelle la comtesse de Boufflers. N'oublions pas là-bas, auprès du guéridon, cette femme en robe de soie rayée de blanc et de cerise, Mlle Bagarotti, dont le prince de Conti payera les dettes. Mais au milieu de toutes il en est une qui appelle le regard: c'est cette petite personne qui passe, au premier plan du tableau, portant un plat, tenant une serviette. Avec son petit chapeau de paille aux bords relevés, ses rubans d'un violet pâle au chapeau, au cou, au corsage, aux bras, son fichu blanc, sa robe d'un gris tendre, son grand tablier de dentelle, elle semble une bergère d'opéra sur le chemin du petit Trianon: c'est la comtesse d'Egmont jeune, née Richelieu. Çà et là entre les femmes, au milieu d'elles, on voit aux tables ou la main sur le dossier d'une chaise, le bailli de Chabrillant et le mathématicien d'Ortous de Mairan, les comtes de Jarnac et de Chabot, le président Hénault, dont le vêtement noir se détache d'un paravent de soie rose à fleurs, Pont de Veyle, le prince d'Hénin, le chevalier de la Laurency, et le prince de Beauvau qui lit une brochure. Le maître de la maison lui-même, si connu pour sa répugnance à se laisser peindre, est là représenté: par grande faveur, il a permis au peintre, pour que le tableau fût complet, de montrer sa perruque et de le faire ressemblant de dos, tandis qu'il cause avec Trudaine. Du côté du prince de Conti un clavecin est ouvert que touche un enfant tout petit sur un grand fauteuil: cet enfant sera Mozart. Et près de l'enfant, Jélyotte chante en s'accompagnant de la guitare. Salon de plaisir, de liberté et d'intimité sans façon: de la musique, des chiens et point de domestiques, c'est l'habitude de ces fêtes familières du prince de Conti, dont les thés à l'anglaise sont si joliment servis par des femmes en tablier, coupant les gâteaux, allumant le feu des bouilloires, versant à boire, portant les plats, et dont les soupers même se passent de livrée, grâce aux servantes placées sous la main des convives aux quatre coins des tables.
De cette société du Temple, l'âme était la maîtresse du prince de Conti: la comtesse de Boufflers. Le prince de Conti avait commencé à la connaître auprès de sa sœur la duchesse d'Orléans, dont elle était dame d'honneur. Les années avaient resserré cette liaison, et le temps ajoutant à l'habitude ce qu'il ôtait à l'amour, le commerce du prince et de la comtesse était devenu, par l'intimité aussi bien que par l'aveu public, une sorte de ménage où la constance faisait oublier le scandale, et dont le bonheur était comme la décence.
Cette femme qui était la moitié de la vie du prince de Conti, à laquelle il consacrait toutes les heures qu'il ne donnait pas à la chasse, cette reine de l'Ile-Adam, l'Idole du Temple, madame de Boufflers passait pour être la personne la plus aimable du monde. Elle avait de l'esprit, beaucoup d'esprit, et un esprit à elle, neuf, vif, brouillé parfois avec le bon sens par horreur naturelle du lieu commun, mais toujours piquant et décisif, donnant dans la contradiction l'accent d'une âme rebelle à plier et d'une personnalité libre. Sa causerie était surtout charmante et brillante quand elle jouait avec des thèses déraisonnables: le paradoxe donnait alors à sa parole un feu, un caprice, un imprévu, toute l'heureuse audace des causes désespérées. Gaie de la gaieté qu'elle répandait, heureuse d'amuser, à l'aise et bienveillante, sachant rendre l'attention, elle donnait à l'esprit des autres un sourire si joli, si bien placé, que tous le recherchaient comme une approbation de la grâce, et qu'une cour de jeunes gens et de jeunes personnes entouraient cette femme de quarante ans conservant sur son visage sa jeunesse de vingt ans.
A l'agrément que la comtesse de Boufflers apportait au salon du prince de Conti se joignait le charme d'une jeune et jolie femme, sa belle-fille, la comtesse Amélie de Boufflers. Celle-ci avait dans toute sa personne un tel air de candeur, de douceur, d'ingénuité, d'enfance, que l'on retrouve ses traits dans ce portrait d'une femme appelée avec le petit style du temps «le modèle des grâces mignardes, de la démarche enfantine, de tout ce qui fait chérir une femme comme un bijou». Mais cette candeur cachait bien de la finesse; cette naïveté, ce rôle d'ingénue, dont s'enveloppait la jeune comtesse de Boufflers, couvraient une ruse savante, un raisonnement aiguisé, une intelligence prompte aux reparties déconcertantes. Souvent elle donnait à sa belle-mère de cruelles contrariétés; mais comme elle les rachetait, comme elle se les faisait vite pardonner avec ces mots délicieux et soudains, si profonds dans la délicatesse, qui lui sortaient de l'esprit et qu'on eût dit partis de son cœur! «Je crois toujours qu'il n'est que votre gendre,» répondait-elle un jour à la mère de son mari qui lui faisait reproche de la façon dont elle parlait du jeune comte de Boufflers. Une autre fois, pour désarmer sa belle-mère et rentrer de vive force dans ses tendresses, elle eut un mot, un cri presque sublime. On jouait à un jeu fort à la mode un moment, le jeu des Bateaux, dans lequel, vous supposant prêt à périr avec les deux personnes que vous aimiez ou que vous deviez aimer le mieux, sans pouvoir en sauver plus d'une, on avait la très-méchante indiscrétion de vous demander quel choix vous feriez. Le bateau rempli par sa belle-mère et par sa mère, qui ne l'avait point élevée et qu'elle avait à peine connue, on demandait à la comtesse Amélie qui elle sauverait: «Je sauverais ma mère, et je me noierais avec ma belle-mère!»—Et c'était encore une femme à talents. Elle avait la plus jolie voix, et sa harpe était un des enchantements des petits concerts que présidait le prince de Conti[ [69].
Aux hommes, aux femmes représentés par Olivier dans le tableau de Versailles, que l'on ajoute la duchesse de Lauzun, la princesse de Pons, madame d'Hunolstein, la comtesse de Vauban, le vicomte de Ségur, le prince de Pons, le duc de Guines, l'archevêque de Toulouse, l'on aura les noms et les figures de la société intime du prince de Conti. C'est le fond de ce petit monde, ce sont les habitués de tous les jours, les amis de la maison garnissant les deux tables de ce grand salon à alcôve, peint dans un autre tableau d'Olivier, où le style de la Renaissance rayonne sourdement sur fond d'or, où la nappe retombe sur les touches du clavecin résonnant[ [70].