Façons, physionomie, son de voix, regard des yeux, élégance de l'air, affectations, négligences, recherches, sa beauté, sa tournure, la femme doit tout acquérir et tout recevoir du monde. Elle doit lui demander ses expressions mêmes, ses mots, la langue nouvelle qui donne un éclat, une vivacité à la moindre des pensées d'une femme. Accoutumé à tout vouloir embellir, à tout peindre, à tout colorier, à prêter au moindre geste une impression d'agrément, au plus petit sourire une nuance d'enchantement, le siècle veut que les choses, sous la parole de la femme, se subtilisent, se spiritualisent, se divinisent. Étonnant! miraculeux! divin! ce sont les épithètes courantes de la causerie. Une langue d'extase et d'exclamations, une langue qui escalade les superlatifs, entre dans la langue française et apporte l'enflure à sa sobriété. On ne parle plus que de grâces sans nombre, de perfections sans fin. A la moindre fatigue, on est anéanti; au moindre contre-temps, on est désespéré, on est obsédé prodigieusement, on est suffoqué. Désire-t-on une chose? On en est folle à perdre le boire et le manger. Un homme déplaît-il? C'est un homme à jeter par les fenêtres. A-t-on la migraine? on est d'une sottise rebutante. On applaudit à tout rompre, on loue à outrance, on aime à miracle[ [59]. Et cette fièvre des expressions ne suffit pas: pour être une femme «parfaitement usagée», il est nécessaire de zézayer, de moduler, d'attendrir, d'efféminer sa voix, de prononcer, au lieu de pigeons et de choux, des pizons et des soux[ [60].
Mais ce n'est point seulement le personnage physique de la femme que la société change ainsi et modèle à son gré d'après un type conventionnel: elle fait dans son être moral une révolution plus grande encore. A sa voix, à ses leçons, la femme réforme son cœur et renouvelle son esprit. Ses sentiments natifs, son besoin de foi, d'appui, de plénitude, par une croyance, un dévouement, la règle dont l'éducation du couvent lui avait donné l'habitude, elle dépouille toutes ces faiblesses de son passé, comme elle dépouillerait l'enfance de son âme. Elle s'allége de toute idée sérieuse, pour s'élever à ce nouveau point de vue d'où le monde considère la vie de si haut, en ne mesurant ce qu'elle renferme qu'à ces deux mesures: l'ennui ou l'agrément. Repoussant ce qu'on appelle «des fantômes de modestie et de bienséance», renonçant à toutes les religions, à toutes les préoccupations dont son sexe avait eu en d'autres siècles les charges, les pratiques, les tristesses assombrissantes, la femme se met au niveau et au ton des nouvelles doctrines; et elle arrive à afficher la facilité de cette sagesse mondaine qui ne voit dans l'existence humaine, débarrassée de toute obligation sévère, qu'un grand droit, qu'un seul but providentiel: l'amusement; qui ne voit dans la femme, délivrée de la servitude du mariage, des habitudes du ménage, qu'un être dont le seul devoir est de mettre dans la société l'image du plaisir, de l'offrir et de la donner à tous.
Le mari auquel la famille jetait brusquement la jeune fille, cet homme aux bras duquel elle tombait n'était pas toujours le mari répugnant, gros financier ou vieux seigneur, le type convenu que l'imagination se figure et se dessine assez volontiers. Le plus souvent la jeune fille rencontrait le jeune homme charmant du temps, quelque joli homme frotté de façons et d'élégances, sans caractère, sans consistance, étourdi, volage, et comme plein de l'air léger du siècle, un être de frivolité tournant sur un fond de libertinage. Ce jeune homme, un homme après tout, ne pouvait se défendre aux premières heures d'une sorte de reconnaissance pour cette jeune femme, encore à demi vêtue de ses voiles de jeune fille, qui lui révélait dans le mariage la nouveauté d'un plaisir pudique, d'une volupté émue, fraîche, inconnue, délicieuse. Cependant des tendresses jusque-là refoulées s'agitaient et tressaillaient dans la jeune femme. Elle était troublée, touchée par je ne sais quoi de romanesque. Elle croyait entrer dans ce rêve d'une vie tout aimante, toute dévouée qui avait tenté et charmé au couvent son imagination enfantine. Le mari de son côté, flatté de tout ce travail d'une petite tête qui se montait, de cette fièvre charmante de sentiments dont il était l'objet, le mari se laissait aller à cette jeune adoration qui l'amusait; et il encourageait avec indulgence le roman de la jeune femme. Mais quand toutes les distractions des premières semaines du mariage, présentations, visites, petits voyages, arrangements de la vie, de l'habitation, de l'avenir, étaient à leur fin, quand le ménage revenait à lui-même et que le mari, retombant sur sa femme, se trouvait en face d'une espèce de passion, il arrivait qu'il se trouvait tout à coup fort effrayé. Il n'avait point pensé que sa femme irait si vite et si loin: c'était trop de zèle. Homme de son siècle, mari de son temps, il aimait avant tout «le petit et l'aimable des choses». Que venait faire la passion dans son ménage? Il n'y avait point compté. Elle ne convenait ni à son caractère, ni à ses goûts. Elle n'était point faite d'ailleurs pour les gens nés et élevés comme lui. Puis quelle terreur, quelle gêne, quelle atteinte à sa liberté, à son plaisir, l'attachement exalté, jaloux, inquiet, les mines, les bouderies, les exigences, les interrogations, les espionnages, l'inquisition à toute heure, les scènes, les larmes, les déclamations! L'ennui de la découverte était grand chez un homme marié déjà depuis quelques mois et sollicité au plus tard, à la fin du premier, par la vie de garçon qu'il avait enterrée à un souper de filles, tiraillé par ses vices de jeune homme, par les souvenirs, l'appétit des vieilles habitudes, la monotonie d'un bonheur qui n'était pas relevé de coquinerie!
Un peu honteux, et tout cela l'échauffant, il tâchait cependant d'être poli avec ce grand amour de sa petite femme, et à ses plaintes il répondait avec une ironie câline et une indifférence apitoyée, prenant le ton dont on use avec les enfants pour leur faire entendre qu'ils ne sont pas raisonnables. Puis il se faisait plus rare auprès d'elle; il disparaissait un peu plus apparemment chaque jour de la maison conjugale. La femme alors, la nuit, à quatre heures du matin, brisée d'insomnie et écoutant sur son lit, entendait rentrer le carrosse de Monsieur; et le pas du mari ne venait plus à sa chambre: il montait à une petite chambre, auprès de là, qui lui donnait la liberté de ses nuits et de ses rentrées au jour, parfois, comme il arrivait alors, à la sonnerie de l'Angelus. Le matin, la femme attendait. Enfin, à onze heures, Monsieur faisait demander cérémonieusement s'il pouvait se présenter. Reproches, emportements, attendrissements, il essuyait tout avec un persiflage de sang-froid, l'aisance de la plus parfaite compagnie. La femme au sortir de pareilles scènes se tournait-elle vers ses grands parents? Elle était tout étonnée de les voir prendre en pitié sa petitesse d'esprit, et traiter ses grands chagrins de misères. Sur la figure, dans les paroles de sa mère, il lui semblait lire qu'il y avait une sorte d'indécence à aimer son mari de cette façon. Et au bout de ses larmes, elle trouvait le sourire d'un beau-frère lui disant: «Eh bien! prenons les choses au pis: quand il aurait une maîtresse, une passade, que cela signifie-t-il? Vous aimera-t-il moins au fond?» A ce mot, c'étaient de grands cris, un déchirement de jalousie. Le mari survenait alors et glissait en ami ces paroles à sa femme: «Il faut vous dissiper. Voyez le monde, entretenez des liaisons, enfin vivez comme toutes les femmes de votre âge.» Et il ajoutait doucement: «C'est le seul moyen de me plaire, ma bonne amie[ [61].»
II
LA SOCIÉTÉ—LES SALONS
Trois époques apparaissent dans la société du dix-huitième siècle. Trois évolutions de son histoire attribuent trois formes à son esprit social et lui imposent trois modes. Le commencement du règne de Louis XV, la fin de ce règne, le règne de Louis XVI apportent au monde qu'ils transforment et renouvellent successivement le changement de trois âges. Et c'est la physionomie de ces trois âges qu'il faut étudier d'abord. Mais où la saisir? où la prendre? Le livre nous donnera-t-il le dessin, la nuance, le ton général qui peint un monde et le fait revivre? Trouverons-nous dans les Mémoires cette âme extérieure d'une société, son expression animée, sa représentation vivante? Non. Il sera temps tout à l'heure de leur demander des souvenirs, des portraits, tout ce qu'une réunion d'hommes et de femmes laisse de bruits éphémères et de fugitives images. Mais pour entrer dans la société du dix-huitième siècle, pour la toucher du regard, ouvrons un carton de gravures, et nous verrons ce monde, comme sur ses trois théâtres, dans le salon de 1730, dans le salon de 1760, dans le salon de 1780.
Ici, dans le premier salon, le monde est encore en famille. C'est une assemblée intime, un plaisir qui a l'apaisement et l'heureuse tranquillité d'un lendemain de bal. Dans la pièce large et haute, entre ces murs où les tableaux montrent des baigneuses nues, sur les ramages des panneaux de soie, sur les lourds fauteuils aux bras, aux pieds tordus, près de cette cheminée où flambe un feu clair et d'où monte la glace sortant d'une dépouille de lion et couronnée de sirènes, il semble que l'œil s'arrête sur un Décaméron au repos. Ces femmes qui se chauffent, un bichon sur les genoux, celles-là qui penchées feuillettent d'un doigt volant, d'un regard errant, un cahier de musique, celles-là qui font une reprise d'hombre, indolentes au jeu et à demi rieuses, jusqu'à la jeune personne qui retournée sur sa chaise s'amuse à agacer un chat avec un peloton de fil, tout ce tableau fait songer à ces paradis de Watteau qui n'étaient que l'idéal d'un salon français: même douceur, même paix, même coquetterie du maintien, même sourire de l'heure présente. La noblesse vient seulement de «s'enversailler»; et l'on trouverait encore dans ce salon bien clos et dans ces passe-temps d'hiver un souvenir de la vie de château. Et pourtant la vie du dix-huitième siècle est déjà commencée: voilà le caprice de ses modes, les galants négligés des femmes piqués de fleur sur fond blanc, les toques, les plumes, les colliers de fourrure. Sur les livres on croirait entendre voltiger un esprit qui vient de Boccace et qui va à Marivaux. Puis çà et là, près de cet homme enveloppé d'un manteau qui semble un domino, au coin d'un fauteuil, sur le tapis d'Orient on pose la bourse de velours du jeu, un masque pend ou repose, le masque de la Régence, noir aux joues, blanc à la bouche, comme le masque d'Arlequin,—le masque du Bal et de la Folie que vont prendre aux nuits de Venise les nuits de Paris[ [62].
Le second salon du siècle, le voici tout brillant, tout bruyant. Le brocart se retrousse en portières aux portes du fond. Les amours jouent et folâtrent au-dessus des portes. Des médaillons de femmes sourient dans les trumeaux. Des rosaces du plafond descendent les lustres de cristal de Bohême, rayonnant de bougies. Les feux des bras se reflètent dans les glaces. La vaisselle de Germain et les pyramides de fruits apparaissent sur le buffet, par une porte ouverte. C'est le plaisir dans sa vivacité, c'est le Bal. Le tambourin, la flûte, la basse et le violon jettent leurs notes mariées du haut d'une estrade. Les souliers de satin glissent sur le parquet losangé, les colliers sautent sur les gorges, les bouquets fleurissent les robes, les montres battent à la ceinture, les diamants étincellent dans les cheveux. Au milieu du salon, la danse noue les couples, noue les mains dégantées: les sveltes cavaliers font volter contre eux les danseuses légères; les dentelles se chiffonnent contre les manchettes de fourrure que Lauzun se taillera dans le manteau des princesses polonaises. La causerie voltige et sourit. Les femmes s'éventent et se parlent à l'oreille. Les cordons bleus, les chevaliers de l'Ordre, penchés sur les fauteuils, font leur cour aux jeunes mariées. Près du feu, la vieillesse se retrouve et s'amuse de ses souvenirs en tendant à la flamme la semelle de ses mules, et en laissant tomber des oranges dans la main des enfants. Joie voluptueuse! Fête enivrante et délicate! Le peintre qui nous en a laissé cette image délicieuse semble avoir fait tenir dans un coin de papier la danse, l'amour, la jeunesse du temps, ses nobles élégances, la fleur de toutes ses aristocraties, à leur moment de plein épanouissement, à leur heure de triomphe[ [63].
Entre ce salon du temps de Louis XV et un salon du temps de Louis XVI, il y a la différence des deux règnes. Le salon du temps de Louis XV paraissait ouvrir sur le présent, le salon du temps de Louis XVI ouvre sur l'avenir. Ses murs, son architecture, s'attristent comme la cour et comme la société, par la réforme, le sérieux, la roideur. Des amours jouent bien encore au plafond, mais ils paraissent laissés là, oubliés comme des génies du passé; et déjà les pilastres se profilent droits à côté du cintre nu des glaces. Et dans ce grand salon où deux chiens seulement mettent du bruit, ce n'est plus la danse, ce n'est plus un étourdissement. Vous ne verrez plus de couples, mais des groupes, formés çà et là: à une table de jeu, deux femmes jouent contre un homme, et se retournent pour consulter en montrant leurs cartes; à une table de trictrac, une femme tenant le cornet joue avec un abbé. Contre la cheminée, une femme cause. Auprès de la fenêtre, une jeune femme lit un livre[ [64]. C'est encore la société, mais ce n'est plus le plaisir. Il y a déjà, dans ce salon, l'air de 1788 et de 1789; la causerie y prend des attitudes de dissertation, le jeu y semble du temps gagné contre l'ennui, la lecture met sa gravité sur le front de la femme. On attend, on se prépare, on écoute, et si l'on rit, c'est de Turgot. Jeux, lectures, groupes détachés, froideur, sécheresse, tout me montre dans ce salon, peint par Lavreince, une société disgraciée et qui s'assombrit, un salon de Chanteloup, par exemple, mais où Mme Necker aurait pris la place de Mme de Choiseul.