A cette union improvisée qui nous représente si nettement le mariage du dix-huitième siècle, Mlle de Bellegarde n'opposait pas plus de résistance que les autres jeunes filles du temps. Elle s'y laissait aller, elle s'y prêtait complaisamment comme elles. La grande jeunesse, l'enfance presque, l'âge sans forces et sans volonté où l'on mariait les jeunes filles, l'affection sévère, la tendresse sans épanchement, sans familiarité, qu'elles trouvaient auprès de leurs mères, la crainte de rentrer au couvent, les pliaient à la docilité, les décidaient à un consentement de premier mouvement et qu'enlevait la présentation. D'ailleurs c'était le mariage, et non le mari, qui leur souriait, qui les séduisait, qui faisait leur désir et leur rêve. Elles acceptaient l'homme pour l'état qu'il allait leur donner, pour la vie qu'il devait leur ouvrir, pour le luxe et les coquetteries qu'il devait leur permettre. Et cette même Mme d'Houdetot l'avouera un jour, un jour qu'elle sera un peu grise du vin bu par son voisin de table Diderot; elle laissera échapper la pensée de la jeune fille et son secret dans cette confession naïve: «Je me mariai pour aller dans le monde, et voir le bal, la promenade, l'opéra et la comédie[ [39]...» Une autre femme, Mme de Puisieux, répétera cette confession de Mme d'Houdetot en convenant que devant la tentation d'une berline bien dorée, d'une belle livrée, de beaux diamants, de jolis chevaux, elle aurait épousé l'homme le moins aimable pour avoir la berline, les diamants, mettre du rouge et des mules[ [40].

A l'église retentissait une ou deux fois: «Il y a promesse de mariage entre Haut et Puissant Seigneur... et Haute et Puissante Demoiselle... fille mineure, de cette paroisse[ [41]....» tandis que la gravure du temps, appelée à encadrer d'un peu de poésie tous les actes de la vie, jetait en marge des lettres de faire part ses allégories mythologiques[ [42].

Arrivait la veille du mariage. La famille et les amis venaient visiter, admirer, critiquer la corbeille[ [43] à laquelle rien ne manquait que la bourse, remise à la fiancée, comme nous le voyons par une gravure d'Eisen, dans un joli sac, et de la main à la main, par le fiancé après la cérémonie du contrat[ [44]. Le jour de la célébration du mariage, la mariée, grandement décolletée, ayant des mouches, du rouge et de la fleur d'oranger, vêtue d'une robe d'étoffe d'argent garnie de nacre et de brillants, portant des souliers de même étoffe, avec des rosettes à diamants[ [45], était conduite par deux chevaliers de main. L'annonce du départ pour l'église l'avait arrachée à son miroir; «elle entrait dans le temple; elle perçait un amas de peuple qui retentissait de ses louanges et dont elle ne perdait pas une syllabe; elle prononçait un oui dont elle ne sentait ni la force ni les obligations[ [46].» Parfois, pour étaler plus de magnificence, on choisissait par vanité la nuit pour cette célébration. Le mariage avait lieu, comme celui de la fille de Samuel Bernard avec le président Molé dans l'église Saint-Eustache, à une messe de minuit, éclairée de lustres, de girandoles, de bras, de six cents bougies,—une messe qui faisait tenir cent hommes du guet au portail[ [47].

A l'issue de la messe de jour, les deux familles se réunissaient dans un grand repas, où la plaisanterie du temps assez vive, salée d'un reste de gaieté gauloise, jouait brutalement avec la pudeur de la mariée. Là aussi, la poésie se répandait en épithalames dont les meilleurs allaient prendre place dans les Mercures, les Nouvelles secrètes. Puis, d'ordinaire, les époux prenaient congé: car il était d'usage d'aller consommer le mariage dans une terre. La mariée, c'était encore une habitude assez suivie, embrassait chaque femme conviée à sa noce, lui donnait un sac et un éventail; et, cela fait, partait avec son mari[ [48].

Au-delà de ce moment, en tout autre temps, l'histoire et les documents s'arrêteraient. Mais l'art du dix-huitième siècle n'est-il pas un art indiscret par excellence qui ne respecte point de mystère dans la vie de la femme, et qui semble n'avoir jamais trouvé de porte fermée dans un appartement? Il ne nous fera pas grâce du coucher de la mariée[ [49]; et voici, dans une jolie gouache, la jeune femme en déshabillé de nuit, un genou sur la couche entr'ouverte, les yeux baignés de pleurs: son mari à ses genoux, à ses pieds, semble l'implorer; une suivante la soutient et l'encourage, pendant qu'une autre chambrière tient l'éteignoir levé sur les bougies des bras de la glace[ [50]. Qu'on se rassure pourtant: le peintre a un peu arrangé la scène pour le dramatique et l'effet. Diderot rendra la vérité au tableau en ne prêtant à l'innocence qu'une seule larme, en la montrant, lorsqu'elle va vers le lit nuptial, sans femmes de chambre, n'ayant point la honte de rougir devant son sexe, soutenue seulement par la Nuit[ [51].

Le séjour des époux à la campagne était court. La femme revenait vite à Paris. Mille choses l'y appelaient. Elle avait à rendre ses visites, à prendre possession de sa position, à jouir de ses nouveaux droits. Elle était impatiente de faire voir «son bouquet et son chapeau de nouvelle mariée» à l'Opéra. La coutume, à Paris, dans le grand monde, obligeait presque une jeune femme à ne pas laisser passer la semaine de son mariage sans se montrer à l'Opéra avec tous ses diamants[ [52]. Il y avait même un jour choisi pour y paraître, le vendredi, et une loge spéciale affectée aux mariés titrés et de condition, la première loge du côté de la reine. Puis, avant tout, l'impatience était vive chez la femme d'être présentée à la cour.

La présentation, quelle grande affaire! Elle avait pour la femme l'importance d'une consécration sociale. Elle lui donnait sa place, elle la faisait asseoir dans le monde, à son rang; elle la sortait de cette situation douteuse, équivoque même aux yeux de la cour, de cette demi-existence des femmes non présentées et n'ayant point eu ce rayon de Versailles qui semblait tirer la femme des limbes. Et quel jour solennel, le jour de la présentation! Mme de Genlis nous en a gardé toute l'histoire. Il faut voir Mme de Puisieux la faisant coiffer trois fois et à la troisième fois n'étant pas encore tout à fait contente, tant une coiffure de présentation demande de talent, de travail, de patience. Mme de Genlis coiffée, c'est la poudre, c'est le rouge; puis le grand corps avec lequel on veut qu'elle dîne pour en prendre l'habitude. A la collerette, une discussion sans fin s'engage entre la maréchale d'Estrées et Mme de Puisieux; quatre fois on la met, quatre fois on l'ôte, quatre fois on la remet. Les femmes de chambre de la maréchale sont appelées à décider: la maréchale triomphe; mais cela n'arrête point la discussion, qui dure encore tout le dîner. On passe à la fin de la toilette, à la mise du panier et du bas de la robe. Puis arrive une grande répétition des révérences que Gardel a apprises; et ce sont des conseils, des remarques, des critiques sur le coup de pied donné par Mme de Genlis dans la queue de sa robe, lorsqu'elle se retire à reculons, coup de pied que l'on trouve trop théâtral. Puis enfin, au moment du départ, c'est encore du rouge foncé que Mme de Puisieux tire de sa boîte à mouches et dont elle rougit tout le visage de Mme de Genlis[ [53].

Imaginez au lendemain de la présentation cette jeune femme s'avançant sur cette scène du grand monde dont la nouveauté l'éblouit, l'étourdit, effrayée par le public, étonnée par cette société qui la regarde, et au travers de laquelle elle marche d'un pas hésitant, comme en un pays plein de surprises. La voilà encore ignorante, ingénue, obéissant aux timidités de son sexe et de son éducation, aux instincts de son caractère, réservée, modeste, indulgente, douce aux autres, laissant échapper toutes les naïvetés naturelles de son âge, de son esprit, de son cœur; la voilà avec cette contenance un peu gauche, avec cet embarras qui ne se dissipe point aux premiers jours, avec cette mauvaise grâce de l'innocence qui fait sourire les vieilles femmes; la voilà avec ce petit air effarouché, l'air d'un petit oiseau qui n'a encore appris aucun des airs qu'on lui siffle[ [54]; la voilà faisant de petits sons qui n'aboutissent à rien, mettant un quart d'heure à revenir à elle après une révérence, ne sachant à peu près rien dire, rien jouer, ni rien cacher, pas même un commencement de tendresse conjugale, le dernier des ridicules! C'est alors que par toutes ses voix le siècle l'avertit, la reprend, la conseille, et lui fait la leçon avec son persiflage. Écoutons-le: «Comment! il y a six mois que le sacrement vous lie, et vous aimez encore votre mari! Votre marchande de modes a le même faible pour le sien; mais vous êtes marquise... Pourquoi cet oubli de vous-même lorsque votre mari est absent, et pourquoi vous parez-vous lorsqu'il revient?... Empruntez donc le code de la parure moderne; vous y lirez qu'on se pare pour un amant, pour le public ou pour soi-même... Dans quel travers alliez-vous donner l'autre jour? Les chevaux étaient mis pour vous mener au spectacle; vous comptiez sur votre mari, un mari français! Vouliez-vous donner la comédie à la comédie même?... Garderez-vous longtemps cet air de réserve si déplacé dans le mariage? Un cavalier vous trouve belle, vous rougissez; ouvrez les yeux. Ici les dames ne rougissent qu'au pinceau... En vérité, Madame, on vous perdrait de réputation. Eh quoi! d'abord une antichambre à faire pitié, des laquais qui se croient à Monsieur comme à Madame, qui imaginent qu'ils ne sont en maison que pour travailler, qui ont un air respectueux pour un honnête homme à pied qui arrive, qui tirent une montre d'argent si on demande l'heure, des laquais sans figure et qui sont de trois grands pouces au-dessous de la taille requise!... Vous, Madame, on vous trouve levée à huit heures: si vous sortiez du bal, vous seriez dans la règle. Et que faites-vous? vous êtes en conférence avec votre cuisinier et votre maître d'hôtel... Enfin il vous souvient que vous avez une toilette à faire. Mais que vous en connaissez peu l'importance, l'ordre et les devoirs! Vous n'avez que dix-huit ans et vous y êtes sans hommes; on y voit deux femmes que vous ne grondez jamais. La première garniture qu'on vous présente est précisément celle qui vous convient. La robe que vous avez demandée, vous la prenez effectivement... Le dîner sonne et vous voilà dans la salle de compagnie lorsque la cloche parle encore. N'y avait-il plus de rubans à placer? Mais quelle est la surprise de tout le monde? Votre maître d'hôtel vient annoncer à Monsieur qu'il est servi... Après la table vous voulûtes pousser la conversation. Songez que vous êtes à Paris. L'ennui appela bientôt le jeu; je vous vis bâiller, et c'était la comète! un jeu de la cour. A propos, il m'est revenu qu'on la jouait depuis quatre jours lorsque vous demandâtes ce que c'était. Une bourgeoise du Marais fit la même question le même jour... On étala pour intermède les sacs à ouvrage. Qu'est-ce qui sortit du vôtre? des manchettes pour votre mari. Sera-ce donc en vain que la France aura inventé les nœuds pour distinguer les mains de condition des mains roturières?... Vous vous placez sans avoir dit aux glaces que vous êtes à faire peur, que vous êtes faite comme une folle... Vous allez aux Tuileries les jours d'opéra et au Palais-Royal les autres jours. Vous faites pis, on vous y voit le matin... On croirait que vous ne cherchez la promenade que pour bien vous porter. Et lorsque vous y paraissez aux jours marqués et aux heures décentes, comment êtes-vous mise? l'aune de vos dentelles est à cinquante écus... Que faisiez-vous dimanche dernier dans votre paroisse, à dix heures du matin? Déjà habillée! Et qui le croira? sans sac! Est-ce ainsi? Est-ce à dix heures? Est-ce dans sa paroisse qu'une femme de condition entend la messe? Est-il bien vrai que vous assistez aux vêpres? Le marquis de *** vous en accuse, en disant que vous faites ridiculement votre salut. On pourrait vous passer quelques sermons, mais jamais ceux qui convertissent: une jolie femme est faite pour les jolis sermons: ils s'annoncent assez par l'affluence des équipages et le prix des chaises. Il est ignoble de s'édifier pour deux sols...» Et ainsi continue la raillerie, l'instruction sur tout ce qui manque à la jeune femme. Quoi? point de grâces à s'effrayer d'une souris, d'une araignée, d'une mouche! point de grâces à se plaindre du mal que l'on sent! point de grâces à se plaindre du mal que l'on ne sent pas! Point même de grâces d'ajustement: des robes de goût, il est vrai, mais les garnitures ne sont pas de la Duchapt. Puis un panier dont le diamètre est tronqué d'un pied, et qui n'est pas de la bonne faiseuse; de beaux diamants, mais ils ne sont pas montés par Lempereur. Et les grâces du langage, quelle pauvreté! La jeune femme ne parle-t-elle pas avec la dernière des simplicités? Pour les grâces de caprice, c'est encore pis: elle est là-dessus d'une misère! Si elle a demandé ses chevaux pour les six heures, on la voit en carrosse à six heures; le jeu qu'elle a proposé, elle le joue réellement; la personne qu'elle a reçue si bien hier, elle l'accueille encore aujourd'hui. Bref, elle est toujours la même, elle a de la suite, de la constance: cela est du dernier uni,—un mot qui dit tout en ce temps et qui condamne sans appel[ [55]!

Dans cette leçon ironique donnée aux ridicules de la jeune femme, il y a, caché sous la satire, le code des usages du temps, la constitution secrète de ses mœurs, l'idéal de ses modes sociales.

Au milieu du mensonge aimable de toutes choses, sous le ciel des salons et le firmament des plafonds peints, entre ces murs de soie aux couleurs célestes ou fleuries répétées par mille glaces, sur ces siéges où se dessinent les lacs d'amour, sur la marqueterie des parquets, au centre de ce petit musée de raretés, de fantaisies, de petits chefs-d'œuvre, de bijoux et de fantoches répandus dans les appartements, à la campagne même, dans ces jardins qui ne sont plus que terrasses, berceaux, escaliers, amphithéâtres, bosquets, la femme romprait toute harmonie si elle ne se défaisait de la simplicité et du naturel. Dans ce siècle de remaniement universel, d'enchantement général, pliant tout ce qui est matière à l'agrément factice d'un style à son image, refaisant jusqu'aux aspects de la terre et les arrangeant à son goût, mettant partout autour de l'homme et dans l'homme même, jusqu'au fond de sa pensée, la convention de l'art, la femme est appelée à être le modèle accompli de la convention, l'enfant de l'art par excellence. Il faut qu'elle prenne tous les accords de ce temps et de cette société, qu'elle atteigne à toutes ces grâces artificielles, «grâces de hasard formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple et le commerce des autres femmes avance, qu'une étude personnelle arrive à finir[ [56].» Des grâces de mode, le monde en demandera à toute sa personne, à son habillement, à sa marche, à son geste, à son attitude. Il exigera d'elle, dans les riens même, cette distinction, cette perfection de la manière que cherche et poursuit, sans pouvoir jamais l'atteindre, l'imitation de la bourgeoisie. Il lui imposera cette charmante comédie du corps, les penchements de tête, les sourires négligés, les rengorgements d'ostentation, les œillades, les morsures des lèvres, les grimaces, les minauderies, les airs mutins[ [57], et ce jeu de l'éventail sur lequel Carracioli a presque fait un traité: l'éventail, que l'on voit jouer sur la joue, sur la gorge, avec une si jolie prestesse, dont le cli cli annonce si bien la colère, dont l'allée et la venue, comme une aile de pigeon, marque si bien le plaisir et la satisfaction, dont le coup mignonnement donné avec un Finissez donc veut dire tant de choses! Et que d'autres coquetteries à apprendre: la façon de s'adoniser, de se moucheter, de se brillanter, de se présenter, de saluer, de manger, de boire en clignotant des yeux, de se moucher[ [58]!