Du bruit, du mouvement, des joies délicates, des fêtes spirituelles, musiques, concerts, spectacles, tous les plaisirs qui vont à l'âme et à l'intelligence, un salon les réunit qui semble la salle de répétition des Menus, de l'opéra, de la comédie: c'est le salon de la duchesse de Villeroy, la sœur du duc d'Aumont, premier gentilhomme de la chambre; et ce salon est la femme même, pleine d'affaires, toujours allante, parlante, agissante, le tintamarre personnifié, «un ouragan sous la forme d'un vent coulis[ [126]», une femme dont le théâtre est la passion, la vie, la fièvre. C'est chez elle qu'on essaye les pièces arrêtées; chez elle que l'on joue jusqu'à des opéras à machines. Elle fait rentrer Clairon au théâtre, elle monte les représentations de la cour, elle y préside, elle ramène Athalie à Versailles[ [127]. Au milieu de tout, elle a de l'esprit, un esprit qui prend feu dans la contradiction, des traits qui partent, des mots qui éclatent sur les visages des gens de la cour, toutes sortes de coups de lumière sur les hommes, les ouvrages d'esprit, les opérations des ministres. Il semble qu'elle passe à tout moment de sa mémoire à son intelligence, et de son intelligence à son imagination, sans arrêt, sans repos, toujours ardente, extrême, hurluberlue, étourdie sauf dans la haine et la vengeance, échappée d'elle-même à moins qu'elle ne joue la comédie, qu'elle ne parle sentiment, qu'elle ne promette un service, qu'elle n'offre son crédit: alors on lui croirait un cœur, on se jugerait déjà engagé par les liens de la reconnaissance, on penserait avoir affaire à une protectrice zélée, à une amie généreuse[ [128].

Quand la duchesse et le duc de Choiseul n'étaient point retenus à Versailles, du temps du ministère du duc, quand, au temps de la disgrâce, ils quittaient Chanteloup et venaient prendre pied à Paris, ils déployaient dans leur hôtel de Paris les magnificences d'une hospitalité princière, presque royale. Leur grande réception n'était point le dîner, qui se composait simplement tous les jours d'une table de douze couverts; c'était le souper. Dans l'immense galerie qu'une cheminée et deux grands poêles avaient peine à échauffer, sous la lumière de soixante-douze bougies, autour d'une grande table de jeu où l'on jouait à ce jeu du temps fait de toutes sortes de jeux, la Macédoine, près d'autres tables plus petites occupées par le whisk, le piquet, la comète, près d'autres où le trictrac faisait son bruit, dans les salons où les billes roulaient sur un billard, dans les salons où l'on s'amusait à lire, se réunissait toute la société du temps, les grands et les petits seigneurs, les plus hautes dames, les plus jeunes, les plus belles[ [129]; véritable cour rangée, pressée autour de cette adorable duchesse de Choiseul, la Raison animée par le feu du cœur, la femme d'esprit la plus tendre du temps, la femme de ministre à laquelle Mme de Pompadour reconnaissait le grand art de dire toujours la chose qui convient[ [130], admirable maîtresse de maison, qui sut rester naturelle en ne laissant jamais échapper un mot méchant ou piquant.—Un quart d'heure avant dix heures, Lesueur, le maître d'hôtel, venait jeter un coup d'œil dans les salons; et, au juger, il faisait mettre cinquante, soixante, quatre-vingts couverts. Ces soupers avaient lieu tous les jours à l'exception du vendredi et du dimanche, que le duc et la duchesse se réservaient pour aller chez Mme du Deffand ou dans quelque autre intime société[ [131]. L'exemple de cette splendeur superbe, de ce train de maison prodigieux, ruineux, absorbant et au delà les 800,000 livres de rente des Choiseul, apportait un grand changement dans les habitudes du monde: les soupers priés passaient de mode; toutes les riches maisons se faisaient gloire de tenir table ouverte à tout venant,—révolution fatale qui devait transformer peu à peu le salon en lieu banal, presque public, où la conversation allait s'éteindre sous le bruit, où la société n'allait plus se reconnaître[ [132].

A côté de ce salon, M. de Choiseul remplissait un autre salon, auquel présidait son nom, sa gloire, un salon tout occupé de sa personne, tout fier de sa fortune, et tenu par sa sœur, la duchesse de Grammont. Désirable, selon l'expression de Lauzun, malgré la dureté de ses traits et de sa voix, plaisante sans réputation d'esprit, sans mots à citer[ [133], Mme de Grammont s'attachait les gens par des qualités un peu masculines, et surtout par une étude de politesse, poussée jusqu'à l'infiniment petit du détail, jusqu'à la dernière nuance: jamais elle ne laissait entrer personne dans son salon sans se lever, entamer une conversation debout et la finir avant de se rasseoir[ [134]. Son salon était assiégé dès le matin; et la maîtresse à peine éveillée, sa porte était poussée par les princes, les plus grands seigneurs, les plus grandes dames. Toute la politique du temps y aboutissait; tous les secrets de Versailles, jusqu'aux secrets d'État, y tombaient d'heure en heure: ce salon avait le mouvement, l'autorité, les portes secrètes, les profondeurs voilées et redoutables d'un salon de maîtresse de roi. Tout le jour, les gens en place et postés au plus haut de la faveur s'y pressaient, accourant demander des conseils à cette intelligence de femme rompue à la pratique des affaires, soumettant leurs plans, confiant leurs projets à cette exilée volontaire de Versailles, qui, de Paris, touchait à tout ce qu'il y avait de grand à la cour et de caché dans le ministère. Toutefois, si grande que fût dans ce salon la préoccupation de la politique, les lettres n'y étaient pas oubliées, et elles faisaient comme un charmant intermède dans les soupers de vingt-cinq couverts[ [135].

Dans le salon Brancas, accusé par Grimm de trop rappeler l'hôtel Rambouillet[ [136], régnait paisiblement cette belle duchesse de Brancas qui à côté de la duchesse de Cossé semblait le repos de la terre à côté de son mouvement[ [137]. C'était la personne la plus sage et la plus paresseuse, la grâce recueillie dans un bon fauteuil au coin du feu.

Une femme spirituelle, mais tourmentée par le désir de montrer de l'esprit, prétentieuse, affectée, et qui faisait par le travail et l'effort de ses grâces le pendant de Mme d'Egmont,—on les appelait toutes deux les deux minaudières du siècle,—Mme la comtesse de Tessé recevait à Paris, et plus tard à Chaville, dans ce somptueux château dont son ridicule mari portait une vue sur sa tabatière, entourée de ce vers de Phèdre:

Je lui bâtis un temple et pris soin de l'orner[ [138].

Ce salon de Mme de Tessé ressemblait à sa maîtresse: un ton entortillé y régnait, une fausse délicatesse y mettait sa glace. Toutefois, bon nombre de prudes y venaient souper, moins pour la cuisine du cuisinier vanté par Sénac[ [139], que pour faire dire: «Elles vont là[ [140].»

L'exemple de ces réceptions à la campagne avait été donné par la marquise de Mauconseil dans sa maison de Bagatelle au bois de Boulogne, un joli palais champêtre tout rempli des fêtes, des amusements, des surprises et des changements à vue d'une féerie. Tout Paris avait parlé des fêtes offertes par elle au roi Stanislas en 1756; tout Paris s'entretenait des fêtes qu'elle montait chaque année en l'honneur du maréchal de Richelieu[ [141], fêtes que Favart imaginait le plus souvent, et dont le scénario remplit deux volumes manuscrits conservés à la bibliothèque de l'Arsenal.

Vers le temps où Mme de Tessé s'établissait à Chaville, Mme de Boufflers, quittant le Temple à la mort du prince de Conti, ralliait ses amis et son ancienne société dans cette jolie maison d'Auteuil qui faisait l'envie de la princesse de Lamballe. Trois fois par semaine, elle y donnait un grand souper; et, tous les jours, elle y recevait à dîner douze à quatorze personnes[ [142].

La mère de l'amant de Clairon, Mme la comtesse de Valbelle, avait à Courbevoie un salon où la compagnie était détestable[ [143], mais où le jeu faisait oublier la compagnie. On y faisait les plus furieux cavagnols; et toute la nuit, du cercle des femmes en arrêt sur leurs numéros et leurs avantages, tout occupées à arroser, l'on n'entendait partir que ces mots: «J'ai joué d'un guignon qui n'a point d'exemple... J'ai perdu la possibilité... J'avais douze tableaux, je ne crois pas qu'ils aient marqué trois fois[ [144]