Trouvant qu'il n'y avait plus de gaieté dans les soupers, qu'on n'y buvait plus de champagne, qu'on y périssait d'ennui, que les femmes, au lieu d'y apporter de la gaieté, y mettaient de la gêne et de la contrainte, y répandaient du sérieux, Mme de Luxembourg avait imaginé d'organiser des soupers d'hommes[ [145]. En opposition à ces soupers d'hommes, et comme protestation, la comtesse de Custine improvisait des soupers de femmes, fixés aux jours où les maris allaient coucher à Versailles pour chasser le lendemain avec le Roi. Ces soupers se composaient presque exclusivement de la maîtresse de la maison, de Mme de Louvois, de Mme de Crenay, de Mme d'Harville, et de cette Mme de Vaubecourt si naïve, si charmante. Qui eût dit qu'elle serait enfermée pour la fin de ses jours dans un couvent, à la suite d'aventures d'éclat[ [146]?

Une société amusante, jeune et gaie, en tête de laquelle se remarque le cardinal de Rohan, entoure dans sa retraite de l'Abbaye au Bois la marquise de Marigny, la femme du frère de Mme de Pompadour, tout heureuse de sa séparation, et des 20,000 livres dont sa pension est augmentée[ [147]. Celle qui fut d'abord Julie Filleul est toujours une des plus jolies personnes de son temps; et, libre de la jalousie de son mari, débarrassée des ombrages de son amour, des taquineries de sa tendresse, elle semble renaître à la jeunesse, à la gaieté, à tous ces agréments de la raison, de l'esprit, du caractère, qui font grossir autour d'elle le monde de ses amis[ [148].

. Mme de Rochefort, «cette bégueule spirituelle», ainsi que l'appelait Baudeau[ [149], tenait au Luxembourg un salon où les grosses et petites nouvelles de la politique avaient la grande place. C'était une personne réfléchie, d'esprit délicat, d'amabilité douce, savante sans prétention, de grâces un peu effacées, et dont tout le rôle consistait à être l'amie décente du duc de Nivernois, «la grande prêtresse de ses admirateurs», disait une femme[ [150]. Pour garder cet hôte assidu de son salon, pour avoir tous les soirs cet esprit caressant et léger qui faisait si bon ménage avec le sien, elle faisait refuser le ministère à M. de Nivernois lors de la mort de Louis XV. Le salon de Mme de Rochefort, quand il n'était pas réduit à la petite coterie intime convoquée pour entendre une fable du fabuliste grand seigneur, contenait beaucoup de monde illustre. Aux habitués survivants de l'hôtel de Brancas, les Maurepas, les Flamarens, les Mirepoix, les d'Ussé, les Bernis, se joignaient les relations de la seconde moitié de la vie de l'élégante précieuse, les Belle-Isle, les Cossé-Brissac, le vieux duc, l'ancien gouverneur de Paris, l'antique chevalier que Walpole rencontrait là avec ses bas rouges, les Castellane, Mmes de Boisgelin et de Cambis, M. de Keralio qui habitait le Luxembourg. L'ami des hommes, le père de Mirabeau, était un familier du salon, un attentionné de la dame du lieu, s'intéressant à ses tortues et aux pannequets de sa table mal cuits. Il y avait beaucoup d'Anglais et d'Anglaises introduits par l'ancien ambassadeur de France en Angleterre, entre autres la sœur de lord Chatam, une Anglaise très-amoureuse de notre France du dix-huitième siècle, et encore des étrangers comme le baron de Gleichen, comme l'original et spirituel Gatti. On entendait dans ce salon l'impérieuse voix de Duclos et la verve endiablée de Diderot qui étonnait si fort le marquis de Mirabeau. Et bon nombre d'évêques et d'abbés étaient mêlés à des femmes comme Mme Lecomte vivant publiquement avec Watelet et des chanteuses comme la Billioni. Quelquefois un théâtre se dressait dans une salle, et les acteurs de la comédie italienne représentaient un proverbe du duc de Nivernois, un proverbe mêlé d'ariettes et entremêlé de couplets adressés aux grandes dames et aux prélats de l'assemblée[ [151].

Un lieu de réunion agréable était le concert de la comtesse d'Houdetot, où la voix de sa belle-sœur, sans grande étendue, mais menée avec goût, rendait avec succès les airs d'opéra d'Atys et de Roland chantés au clavecin[ [152].

Un moment les grandes maisons du dix-huitième siècle donnent ce qu'on appelle des journées de campagne où l'on héberge les invités pendant toute une journée, et où se rencontrent tous les plaisirs de la vie de château[ [153]. Un moment les salons s'amusent à jouer les cafés, les femmes à prendre l'habit, à faire le rôle de maîtresses de café. On les voit, dans une lettre de Mme d'Épinay, en robe à l'anglaise, en tablier de mousseline, en fichu pointu, en petit chapeau, assises à une espèce de comptoir où se trouvent des oranges, des biscuits, des brochures, et tous les papiers publics. Autour du comptoir, de petites tables simulant les tables de café sont garnies de cartes, de jetons, d'échecs, de damiers, de trictracs. Sur la tablette de la cheminée on a mis en rang les liqueurs. La salle à manger est pareillement toute pleine de petites tables garnies d'une entrée relevée d'un entremets, soutenue par une poule au riz et un rôti placés sur le buffet. Les domestiques, dépouillés de leur livrée, sont vêtus de vestes et de bonnets blancs; chacun les appelle: garçons, tandis qu'ils servent le souper de cette comédie de salon qui fait fureur[ [154], à laquelle on invite comme pour un bal, qu'on fait suivre de musique, de pantomimes, et le plus souvent de proverbes improvisés dont le public doit deviner le mot. Quelle fête alors se passerait de proverbes? C'est la mode, succédant à la mode des bouts-rimés, qui fait travailler les imaginations de femmes. Mais toutes sont dépassées par Mme de Genlis et obligées de lui céder, du jour où, dans le salon de cette Mme de Crenay qui, en dépit de sa grosseur et de sa grandeur, raffolait de danse, elle organise le merveilleux quadrille des proverbes. Gardel, qui a pour programme: Reculer pour mieux sauter, en fait la plus jolie figure de contredanse. Mme de Lauzun danse avec M. de Belzunce, dans le costume le plus simple, ce qui veut dire: Bonne renommée vaut mieux que ceinture dorée. Mme de Marigny figurant avec M. de Saint-Julien en nègre, et lui passant dans les figures son mouchoir sur le visage, est chargée de signifier: A laver la tête d'un More on perd sa lessive. Et les autres couples, la duchesse de Liancourt et le comte de Boulainvilliers, Mme de Genlis et le vicomte de Laval, sont aussi parlants[ [155].

De temps en temps dans tous les salons courait ainsi une mode nouvelle qui régnait, occupait les femmes, s'envolait. A la fureur de jouer des proverbes succédait dans les sociétés la passion des synonymes, passion qui devenait épidémique lors de l'apparition du livre de Roubaud[ [156], le manuel du genre, que Mme de Créqui annonce complaisamment dans ses lettres. Puis le succès de Nina, le succès du Roi Lear, représenté à la Comédie-Française, faisaient jeter de côté Roubaud et les synonymes; ce n'était plus dans les salons que compositions impromptues, noires histoires, petits romans lugubres, récits attendrissants débités par de jolies conteuses: le plaisir était de pleurer.

Un hiver, c'est une nouvelle distraction. On n'invite plus à des soupers dansants. On invite, quinze jours d'avance, à des soupers où l'on jouera à colin-maillard, à traîne-ballet; et le souper écourté par la hâte, les belles-mères établies à la table de whisk, commence ce jeu assez indigne de la femme et de la société du temps: le colin-maillard et les coups de mouchoir[ [157].—Puis vient le loto.

Au milieu des grands salons de noblesse qui restent ouverts à Paris pendant toute la fin du dix-huitième siècle, M. de Ségur cite le salon de Mme de Montesson, dont les ordonnateurs des fêtes étaient Dauberval et Carmontelle. Le désir de plaire de la maîtresse de maison, tous ses efforts pour s'attacher des amis et se faire pardonner une situation fausse, une magnificence à laquelle elle prenait soin d'ôter l'orgueil qui blesse et le faste qui écrase, un luxe qu'elle tempérait par les simplicités de l'élégance et du bon goût, de mauvaises pièces de sa façon très-bien jouées et suivies d'un très-bon souper,—ces séductions, ces plaisirs attiraient un monde énorme dans le salon où le duc d'Orléans n'était que M. de Montesson. Et le goût des réceptions s'éteignant peu à peu, les grandes maisons si largement hospitalières se fermant l'une après l'autre ou se restreignant, les ambassadeurs ne recevant plus, cette maison de Mme de Montesson était un moment, sous Louis XVI, la grande maison de la capitale qui n'avait plus que les dîners du maréchal de Biron et les vendredis de la duchesse de la Vallière[ [158].

Dans le monde des grandes dames, il en était une que l'on ne rencontrait presque jamais chez elle, mais que l'on trouvait partout où allait le grand monde. Chez cette femme qui semblait, comme Mme de Graffigny l'a dit de la France, s'être échappée des mains de la nature lorsqu'il n'était encore entré dans sa composition que l'air et le feu, chez madame la duchesse de Chaulnes, l'âme, le cœur, le caractère, les sens, tout était esprit. Tout en elle venait de l'esprit et retournait à l'esprit. Entretiens, causeries, dissertations, sa parole n'avait que la langue de l'esprit et le thème de l'esprit. Enfant gâtée, enfant terrible de ce siècle où il fallait tant d'esprit pour en avoir assez, elle en avait trop. Elle le jetait à toute volée, à l'étourdie, avec des boutades soudaines, des mots qui partaient ainsi qu'un coup de batte, des traits, des images, des portraits au vif, des facéties, un barbouillage effréné, du ridicule à draper le monde, des épithètes à tuer un homme, des comparaisons tirées on ne sait d'où, des caricatures qu'elle découpait comme au ciseau[ [159]; et sans y songer, sans viser au rôle qu'allait prendre la maréchale de Luxembourg, son ironie violente, pleine de verve, faisait, dans les plus grands salons de la noblesse, une police des sottises et des bassesses pareille à celle que la raison de Mme Geoffrin faisait, dans la société, des défauts d'ordre et de bon sens[ [160].

Elle osait tout avec une insolence de duchesse. «A quoi cela est-il bon, un génie?» dit-elle un jour. Quand elle eut commis sa mésalliance, quand elle fut «la femme à Giac», comme on parlait devant elle d'une femme de qualité qui avait épousé un bourgeois: «Je ne le crois pas, dit-elle; on ne fait qu'une de ces folies en un siècle, et je l'ai déguignonnée.» Elle avait aussi bien le mot fin que le mot vif. Étonnée de l'insuffisance d'une femme qui avait désiré ardemment la voir, insuffisance qu'une amie de cette femme expliquait par la crainte de se trouver devant une personne de son esprit: «Ah!—fit Mme de Chaulnes,—cette crainte-là est la conscience des sots[ [161].» A l'aventure, c'est la devise de sa pensée et de sa vie; sa conscience n'est qu'un premier mouvement, et Sénac de Meilhan l'a peinte tout entière en comparant sa tête au char du soleil abandonné à Phaéton. Intelligence à la dérive et pleine de flammes, elle étonne toujours par l'éclat et l'imprévu. Son génie fou, le caprice de sa bouffonnerie, ses éclairs de raison, le déréglement et la chaleur de ses idées, la fièvre de tout son être, le feu même de ses gestes et de son regard, animent la société; et tous s'empressent autour de la duchesse au teint de cire, aux yeux d'aigle[ [162].