Au-dessous des salons de la noblesse venaient les salons de la finance. C'était d'abord le salon de ce patriarche de l'argent, tout chargé d'or et d'années, le vieux Samuel Bernard,—maison de bonne chère et de gros jeu où passait tout Paris, où le président Hénault, entrant dans le monde, rencontrait le comte de Verdun, grand janséniste et entreteneur de filles d'Opéra, le prince de Rohan, Mme de Montbazon, Desforts, le futur contrôleur général, Mme Martel, la beauté de Paris d'alors, le maréchal de Villeroy attiré par les beaux yeux de Mme de Sagonne, la fille de Bernard, et que l'on ménageait pour qu'il fermât les yeux sur la banqueroute de 32 millions que Bernard faisait sur la place de Lyon, Brossoré, qui devint secrétaire des commandements de la Reine, Mme de Maisons, sœur de la maréchale de Villars, Haute-Roche, conseiller au parlement, Mme Fontaine, fille de la Dancourt et maîtresse de Bernard[ [163].
Un autre salon dont parlent les Mémoires d'un homme de qualité, c'était le salon de Law. On s'y réunissait autour d'un souper égayé par l'enjouement de la maîtresse de la maison, et l'on y entendait jusqu'à minuit, jusqu'à l'heure des affaires, mille charmantes folies sortir de la bouche de l'homme portant la fortune d'un peuple et sentant le crédit de la France crouler sous lui.
A côté de ce salon brillait le salon de Mme de Pléneuf, cette femme faite, selon l'expression de Saint-Simon, «pour fendre la nue à l'opéra et y faire admirer la déesse.» A cette beauté Mme de Pléneuf joignait l'esprit, l'intrigue, et comme une grâce de domination. Son salon avait encore l'agrément de sa fille, de cette fille qui sera Mme de Prie, et que d'Argenson appelle «la fleur des pois du siècle»: air de nymphe, visage délicat, de jolies joues, des cheveux cendrés, des yeux un peu chinois, mais vifs et gais, l'attrayante personne possédait tout ce qu'on appelait alors «des je ne sais quoi qui enlèvent». La musique était le grand plaisir de ce salon, et c'est de chez Mme de Pléneuf que sortira, patronnée par Mme de Prie, l'idée de ces concerts degli Paganti tenus chez Crozat et immortalisés par un des derniers coups de crayon de Watteau dans ce dessin, léger comme l'âme d'un air italien, qu'on voit au musée du Louvre[ [164]; premiers grands concerts du siècle auxquels devaient succéder les fameux concerts de l'hôtel Lubert présidés par la fille du président, et courus par les personnes les plus qualifiées de France[ [165].—Et quelquefois la bonne compagnie de ce temps poussait jusqu'à Plaisance, jusqu'au beau château des Paris-Montmartel, où, après le dîner, une loterie de bijoux magnifiques versait les diamants dans le cercle des femmes[ [166].
L'argent a toujours été glorieux en France, et la tradition de Bullion servant à ses convives des médailles d'or se continue dans les hommes d'argent qui lui succèdent. Mais les traitants se façonnent dans le dix-huitième siècle; ils se forment aux délicatesses et aux raffinements du temps. Leur générosité se dépouille de grossièreté et de brutalité: elle vise à être bien élevée, galante, à avoir le bon air, elle prend une coquetterie et une modestie. Leur opulence n'éclate plus; elle n'est plus un soufflet donné aux gens: l'esprit lui vient ainsi que l'invention. Elle se pare de recherches, d'imaginations, d'une grâce, où le goût d'un caprice de femme semble se mêler à la folie d'un grand seigneur. Elle s'élève aux charmantes attentions, aux prodigieuses fantaisies de ce Bouret qui, ne pouvant faire manger à une femme, condamnée au régime du lait, un litron de petits pois,—une primeur de cent écus!—les faisait donner à sa vache!
De ce côté du monde, la finance, dans cet ordre de l'argent, éclate, en se voilant à peine, le désir, l'ambition, la fureur d'attirer les gens de qualité. Maîtres et maîtresses de maison ne reculent devant aucun effort, devant aucune peine, devant aucune dépense pour avoir cet honneur si disputé, si envié, l'honneur de recevoir un peu de la cour et quelques femmes nobles. C'est l'idée fixe, la préoccupation constante, souvent la ruine du financier et de la financière. Et comme ils jettent largement de leur opulence dans leurs appartements, dans leur mobilier, dans leurs cuisines, dans leurs fêtes, pour donner à la noblesse la tentation d'entrer chez eux, de s'y asseoir un moment, et d'y laisser tomber le bruit de ses titres qu'on ramasse pour le faire sonner! Que ne fait-on pas pour se rendre dignes de telles visites, pour frotter contre un vieux nom son argent neuf? Ce sont des soumissions, mille ambassades, c'est la liste de sa société qu'on soumet à l'homme ou à la femme de Versailles; c'est le choix qu'on lui laisse, c'est la permission qu'on lui donne d'amener ceux et celles qu'il désire: c'est la porte de son salon dont on lui donne la clef.
Le plus grand salon de finance du dix-huitième siècle fut le salon de Grimod de la Reynière, «le premier souper de Paris», ainsi qu'on l'appelait[ [167]. Née de Jarente et tenant par sa famille à une grande maison, Mme de la Reynière était désolée de n'être pas mariée à un homme de qualité, désolée d'être une financière à laquelle était défendue la présentation à la cour. S'il faut en croire le portrait qu'en a tracé Mme de Genlis sous le nom de Mme d'Olcy dans Adèle et Théodore, elle ne pouvait entendre parler du Roi, de la Reine, de Versailles, d'un grand habit, de tout ce qui lui rappelait le monde où son or ne pouvait atteindre, sans éprouver des angoisses intérieures si violentes qu'elles échappaient au dehors: elle rompait aussitôt la conversation. Pour s'étourdir et se tromper, elle avait appelé Versailles chez elle. Une chère exquise, des fêtes merveilleuses, un luxe qui par l'excès touchait à la majesté, avaient amené dans son hôtel les hommes et les femmes du plus haut parage, et elle était arrivée à avoir pour amies intimes la comtesse de Melfort et la comtesse de Tessé, pour monde habituel ce qu'il y avait de mieux nommé. De là bien des colères et bien des ingratitudes autour d'elle, bien des jalousies encore excitées par sa beauté, par la magnificence de son train, par la suprême élégance de sa toilette, par la facilité si noble de son accueil. On exagéra les ridicules de cette financière délicate et vaporeuse qui se plaignait toujours de sa santé; et l'on oublia de voir la bonté, la charité, la bienfaisance qui rachetaient largement en elle les faiblesses et les petites vanités si durement humiliées par les sociétés, les soupers et les cochonailles de son fils[ [168].—Il semble qu'il y ait dans les richesses un degré qui les rend inexcusables, et où les vertus mêmes ne sont pas pardonnées.
En sortant du salon Grimod de la Reynière, l'on trouvait le salon Trudaine familièrement appelé «le salon du garçon philosophe», où deux grands dîners par semaine et un souper, tous les soirs, amenaient les ducs et les pairs, les ambassadeurs et les étrangers de distinction, la première noblesse, le simple gentilhomme, les gens de lettres, la robe, la finance, tout ce que Paris avait de nommé ou de connu. C'était l'endroit où se rassemblait en hommes la meilleure compagnie, et où l'on trouvait la conversation la plus solide aussi bien que la causerie la plus piquante. Cependant le complet agrément de ce monde était un peu empêché par la maîtresse de maison, Mme Trudaine, femme spirituelle, aimable, sensible, mais qui jouait avec affectation le mépris pour les préjugés du siècle, et dont l'attention silencieuse, un peu dédaigneuse, laissait tomber autour d'elle une certaine froideur.
Au contraire, il y avait de l'aisance et de la bonhomie dans une maison célèbre par sa table, la plus somptueuse peut-être de Paris, et par ses concerts si recherchés. Cette maison, la maison de M. Laborde, était tenue par une femme vertueuse et raisonnable, plus sage que les autres financières, moins engouée de noblesse, accueillant avec politesse, mais sans empressement, les avances et les caresses des grandes dames, et se réservant dans ce salon où le monde passait un petit coin d'intimité, un petit cercle d'amis choisis[ [169].
Que de vie, que de bruit dans un autre salon, dont il reste aujourd'hui à peine un nom, le salon de Mme Dumoley! un salon un peu à la façon de ces hôtels de la place Vendôme, de la place Royale, où l'on ajoutait sans le savoir des scènes si comiques à Turcaret, où l'on ne recevait pas les hommes sans dentelles arrivant à pied. Mme Dumoley était une personne occupée toute la semaine du nombre d'hommes qu'elle devait avoir à son lundi, et savourant d'avance les louanges sur la richesse de ses ameublements, le luxe de sa table, le goût de son opulence. Réglant son accueil sur la fortune et la noblesse des gens, affichant les gens titrés, montant au plus extrême des airs de la cour, elle voulait bien trouver dans l'esprit d'un homme un prétexte à le recevoir quelquefois. Cette complaisance la sauvait un peu du ridicule. Mme Dumoley avait encore pour elle les restes d'un aimable visage, un agréable vernis de politesse, un joli petit esprit de femme qui parfois lui mettait la plume en main et lui faisait tracer un amusant croquis de «la figure en zigzag de l'abbé Delille»[ [170]. Et le portrait de la financière sera fini quand nous aurons ajouté avec la méchanceté d'un contemporain: «Elle ne fait point entrer l'amour dans ses moyens de bonheur. Acceptant à la campagne, en voyage, aux eaux, de petits soins offerts sans aucuns frais de sentiment et payés par elle en sentiments presque purs, elle ne serait capable de descendre à des complaisances un peu marquées que pour un homme titré[ [171].»
Mais le salon de finance où le monde trouvait les plus vives distractions, les fêtes les plus animées, un spectacle continuel, était la maison de M. de la Popelinière à Passy, où Gossec et Gaïffre conduisaient les concerts, où Deshayes, le maître de ballets de la Comédie-Italienne, réglait les divertissements; maison pareille à un théâtre avec sa scène machinée comme un petit Opéra et ses corridors remplis d'artistes, d'hommes de lettres, de virtuoses, de danseuses qui y mangeaient, couchaient, logeaient comme dans un hôtel garni d'habitude; maison hospitalière à tous les arts, pleine du bruit de tous les talents, vestibule de l'Opéra, où descendaient tous les violons, les chanteurs et les chanteuses d'Italie, où les danses, les chants, les symphonies, le ramage des petits et des grands airs, ne cessaient pas du matin au soir! Ce n'était point assez que les jours de spectacle, et ces grandes réceptions du mardi où venaient d'Olivet, Rameau, Mme Riccoboni, Vaucanson, le poëte Bertin, Vanloo et sa femme, la chanteuse à la voix de rossignol; la maison avait encore ses dimanches où Paris arrivait dès le matin, pour la messe en musique de Gossec, arrivait plus tard pour le grand dîner, arrivait à cinq heures pour le couvert dans la grande galerie, arrivait à neuf heures pour le souper, arrivait après neuf heures pour la petite musique particulière où jouait Mondonville.