Et si ce n'est point Richelieu, ce sera un autre. Car peu importe à la femme d'où vient cet homme, d'où il sort; peu lui importe sa naissance, son rang, son état même: que la mode le couvre, c'est assez pour qu'il honore celles qu'il accepte. Que cet homme soit un acteur, un chanteur, qu'il ait encore aux joues le rouge du théâtre: s'il est couru, il sera un homme, un vainqueur! Les plus grandes dames et les plus jeunes l'inviteront, l'appelleront, le prieront, lui jetteront sous les yeux leurs avances, leur humilité, leur reconnaissance. Elles l'aimeront jusqu'à se faire enfermer, presque jusqu'à en mourir, comme la comtesse de Stainville aima Clairval[ [307]. Elles se l'arracheront comme ces deux marquises se disputant publiquement Michu dans une loge de la Comédie-Italienne[ [308]. Elles en voudront avec la fureur éhontée de la comtesse fameuse criant devant tous: «Chassé! Chassé!» ou bien avec la volonté fixe, l'entêtement résolu, la fermeté douce de la belle-sœur de Mme d'Épinay, de Mme de Jully. Et quel mot échappe à celle-ci, lorsque demandant à Mme d'Épinay d'être la complaisante de ses amours avec Jélyotte, Mme d'Épinay s'exclame: «Vous n'y pensez pas, ma sœur! un acteur de l'Opéra, un homme sur qui tout le monde a les yeux fixés, et qui ne peut décemment passer pour votre ami!...—Doucement, s'il vous plaît, lui répond Mme de Jully, je vous ai dit que je l'aimais, et vous me répondez comme si je vous demandais si je ferais bien de l'aimer[ [309]


Mais ce n'était point encore assez que la profanation du scandale. Il était réservé au dix-huitième siècle de mettre dans l'amour, dont il avait fait la lutte de l'homme contre la femme, le blasphème, la déloyauté, les plaisirs et les satisfactions sacrilèges d'une comédie. Il fallait que l'amour devînt une tactique, la passion un art, l'attendrissement un piége, le désir même un masque, afin que ce qui restait de conscience dans le cœur du temps, de sincérité dans ses tendresses, s'éteignît sous la risée suprême de la parodie.

C'est dans cette guerre et ce jeu de l'amour, sur ce théâtre de la passion se donnant en spectacle à elle-même, que ce siècle révèle peut-être ses qualités les plus profondes, ses ressources les plus secrètes et comme un génie de duplicité tout inattendu du caractère français. Que de grands diplomates, que de grands politiques sans nom, plus habiles que Dubois, plus insinuants que Bernis, parmi cette petite bande d'hommes qui font de la séduction de la femme le but de leurs pensées et la grande affaire de leur vie, l'idée et la carrière auxquelles ils sont voués! Que d'études, d'application, de science, de réflexion! Quel grand art de comédien! quel art de ces déguisements, de ces travestissements, dont Faublas garde le souvenir, et qui cachent si bien M. de Custine, qu'il peut, habillé en coiffeuse, couper, sans être reconnu, les cheveux de la femme qu'il aime! Que de combinaisons de romancier et de stratégiste! Pas un n'attaque une femme sans avoir fait ce qu'on appelle un plan, sans avoir passé une nuit à se promener et à retourner la position comme un auteur qui noue son intrigue dans sa tête. Et l'attaque commencée, ils sont jusqu'au bout ces comédiens étonnants, pareils à ces livres du temps dans lesquels il n'y a pas un sentiment exprimé qui ne soit feint ou dissimulé. Tous leurs effets, tous leurs pas sont réglés; et s'il faut du pathétique, ils ont marqué d'avance le moment de s'évanouir. Ils savent passer, par des gradations de la plus singulière finesse, du respect à l'attendrissement, de la mélancolie au délire. Ils excellent à cacher un sourire sous un soupir, à écrire ce qu'ils ne sentent pas, à mettre de sang-froid le feu aux mots, à les déranger avec l'air de la passion. Ils ont des regards qui semblent leur échapper, des gestes, des cris amoureux qu'ils ont médités dans le cabinet. Ils parlent comme l'homme qui aime, et l'on dirait que leur cœur éclate dans ce qu'ils déclament, tant ils sont habiles à faire trembler l'émotion dans leur parole comme dans leur voix, tant leur organe ressemble à leur âme, tant à force d'être travaillé il a acquis de sensibilité factice. «N'omettre rien,» c'est le précepte de l'un d'eux. Et véritablement, ils n'oublient rien de ce qui peut faire vibrer les sensibilités de la femme, captiver son intérêt, amener en elle un amollissement ou un énervement, toucher aux fibres les plus délicates de son être. Ils mettent avec eux et dans leur calcul, dans leurs chances, la température même, et la détente qu'apportent aux sens de la femme la douceur d'une atmosphère pluvieuse, la tristesse et l'alanguissement d'une soirée grise. Ils sont scrupuleux, exacts, appliqués. Ce n'est pas seulement vis-à-vis de la femme, c'est vis-à-vis d'eux-mêmes qu'ils tiennent à bien jouer depuis la première scène jusqu'à la dernière. Avant tout, ils veulent se satisfaire, s'applaudir, plus fiers de sortir de leur rôle contents d'eux que contents de la femme; car, à la longue, ces virtuoses de la séduction ont fait entrer dans leur jeu un amour-propre d'artiste. Ils ont fait plus: ils y ont apporté la conscience de véritables comédiens. Et pour faire l'illusion complète, pour achever de troubler et d'émouvoir, il en est qui ajustent jusque sur leur visage le mensonge de toute leur personne, qui se griment, qui se plâtrent, qui se dépoudrent les cheveux, qui se pâlissent en se privant de vin. Il en est même qui, pour un rendez-vous décisif, se mettent du désespoir sur la figure comme on s'y met du rouge: avec de la gomme arabique délayée, ils se font sur les joues des traces de larmes mal essuyées[ [310]!

D'autres vont droit au fait. Du jour où l'homme pour plaire n'eut pas besoin d'être amoureux, il pensa que dans des cas pressés on le dispenserait même d'être aimable. Avec cette pensée tomba le dernier honneur de la femme, le respect qui l'entourait; et l'amour n'eut plus honte de la violence. L'insolence, la surprise, devinrent des procédés à la mode; leur usage ne marqua pas l'homme d'infamie ni de bassesse, leur succès lui donna une sorte de gloire. La femme même, brutalement insultée, trouva comme une humiliation flatteuse dans ce vil moyen de séduction. Que de brusques attaques pardonnées! que de liaisons, qui souvent durent, commencées vivement par l'insolence, dans un carrosse dont le cocher est précieux pour prendre par le plus long, faire le sourd, et mener les chevaux au petit pas! «Une aventure, de ces choses qu'on voit tous les jours, une misère enfin,» c'est tout ce que le monde dit le lendemain de ces tours d'audace. La violence ne fait-elle pas école dans le meilleur monde? Un jour elle ose bien toucher à la robe de la reine de France; et pour un martyr, pour un Lauzun qu'on chasse, comptez, dans les confessions du siècle, tous les héros heureux de l'aventure. De triomphes en triomphes, de raffinements de cynisme en délicatesses d'impudeur, la galanterie brutale finit par avoir des principes, une manière de philosophie, des moyens d'apologie. On mit en théorie savante l'art de saisir le moment; et il se trouva des beaux esprits pour décider qu'un téméraire avait au fond plus d'égards pour la femme que le timide, et la respectait plus effectivement en lui épargnant le long supplice des concessions successives, et la honte de sentir qu'elle se manque, et de se le dire inutilement[ [311].

Mais il est un genre de victoire estimé supérieur à tous les autres et particulièrement recherché par l'homme: la victoire par l'esprit. Les raffinés, les maîtres de la séduction, ne trouvent que là un amusement toujours nouveau et la jouissance d'une véritable conquête de la femme. Blasés, par l'habitude et le succès, sur les brusqueries et les violences, sur les surprises qui vont aux sens, ils font avec eux-mêmes le pari d'arriver jusqu'au cœur de la femme sans même essayer de la toucher, et de triompher absolument d'elle sans parler un moment à sa sensibilité. C'est sa tête, sa tête seule qu'ils remueront, qu'ils troubleront, qu'ils rempliront de caprice et de tentation, jusqu'à ce qu'ils aient amené par là toute sa personne à une disposition de complaisance imprévue, presque involontaire. Un tête-à-tête pour ces hommes est une lutte, une lutte sans brutalité, mais sans merci, d'où la femme doit sortir humiliée par leur intelligence, domptée et soumise par la supériorité de leur rouerie, non point aimante, mais vaincue. Qu'ils aient la permission d'une entrevue, l'occasion d'un dialogue: ils semblent qu'ils allient le sang-froid du chasseur au coup d'œil du capitaine pour attaquer la femme, la poursuivre, la pousser, la battre de phrases en phrases, de mots en mots, la débusquer de défenses en défenses, rétrécir sourdement le cercle de l'attaque, la presser, l'acculer, la forcer, et la tenir enfin, au bout de la conversation, dans leur main, palpitante, le cœur battant, à bout de souffle comme un oiseau attrapé à la course! C'est un spectacle presque effrayant de les voir s'emparer d'une coquette ou d'une imprudente avec de l'impertinence et du persiflage. Écoutez-les: quel manége étonnant! Jamais l'insolence des idées ne s'est si joliment cachée sous le ménagement des termes. Entre ce qu'ils pensent et ce qu'ils disent, ils ne mettent guère, par égard pour leur interlocutrice, qu'un tour d'entortillage, voile léger qui ressemble à cette fine robe de chambre de taffetas avec laquelle, dans les châteaux, les hommes vont rendre visite aux dames dans leur chambre.

S'excuser tout d'abord d'être incommode, feindre de croire qu'on dérange une personne occupée, nier du bout des lèvres les bonnes fortunes qu'on vous prête, puis en convenir, en en demandant le secret, car on en est honteux; piquer la curiosité de la femme sur une femme de ses amies qu'on a eue, et lui détailler des pieds à la tête comment elle est coupée; être indiscret à plaisir comme si l'on avait peur, par le silence, de s'engager pour l'avenir à la discrétion; parler de l'oubli en sage, et citer le nom d'une femme qui dernièrement a été forcée de vous rappeler que vous l'aviez tendrement aimée, faire des protestations de respect, et manquer au respect dans le même moment; s'étonner des amants que le public a donnés à la femme avec laquelle on cause et lui donner la lanterne magique de leurs ridicules; définir la différence qu'il y a entre aimer une femme et l'avoir; exposer les bienfaits de la philosophie moderne, le bonheur d'être arrivé à la suppression des grimaces de femme et des affectations de pruderie, l'avantage de ce train commode où l'on se prend quand on se plaît, où l'on se quitte quand on s'ennuie, où l'on se reprend pour se quitter encore, sans jamais se brouiller; montrer tout ce qu'a gagné l'amour à ne plus s'exagérer, à perdre ses grands airs de vertu, à être tout simplement cet éclair, ce caprice du moment que le temps appelle un goût; et par le ton dont on dit tout cela, par le tour rare et dégagé qu'on y met, par le sourire supérieur qu'on jette de haut sur toutes ces chimères, étourdir si fort et si à fond la femme qu'un peu d'audace la trouve sans résistance,—c'est le grand art et le grand air, une façon de séduction vraiment flatteuse pour la vanité de l'homme qui n'a eu recours, dans toute cette courte affaire, à rien qu'aux ressources et aux armes de l'esprit. Que l'homme conserve jusqu'au bout son ironie, que dans la reconnaissance même il garde un peu d'impertinence; et il aura le plaisir d'entendre la femme se réveiller et sortir de l'égarement avec ce cri de sa honte: «Au moins dites-moi que vous m'aimez!» tant il est resté pur de toute affectation de tendresse. Et ce mot même que la femme lui demande pour excuser son abaissement, il le lui refusera, en la raillant galamment sur cette fantaisie de sentiment qui lui prend si mal à propos, sur le ridicule, pour une personne d'esprit, de tant tenir à de pareilles misères, et sur l'inconvenance d'exiger, au point où ils en sont, un aveu qu'il n'a pas eu besoin de faire pour en venir là[ [312]. Refuser dans l'amour, ou dans l'à peu près de l'amour, jusqu'au mot qui est sa dernière illusion et sa dernière pudeur, là est la satisfaction suprême de l'amour-propre et de la fantaisie de l'homme du temps.


C'est ici que l'on commence à toucher le fond de l'amour du dix-huitième siècle et à percevoir l'amertume de ses galanteries, le poison qui s'y cache. N'y a-t-il pas déjà dans ce refus d'excuser la femme à ses propres yeux, dans cette impudique bonne foi de la séduction, le mauvais instinct des derniers plaisirs de la corruption? Sur cette pente d'ironie et de persiflage, l'amour se fait bien vite un point d'honneur et une jouissance de la méchanceté; et la méchanceté du temps, cette méchanceté si fine, si aiguisée, si exquise, entre jusqu'au cœur des liaisons. Il ne suffit plus à la vanité du petit maître de perdre une femme de réputation; il faut qu'il puisse rompre en disant d'un ton leste: «Oh! fini, et très-fini... Je l'ai forcée d'adorer mon mérite, j'ai pris mille plaisirs avec elle, et je l'ai quittée en confondant son amour-propre[ [313].» La grande mode est de ravoir une femme par caprice, pour la quitter authentiquement[ [314]. Une source d'appétits mauvais s'est ouverte dans l'homme à femmes, qui lui fait rechercher, non plus seulement le déshonneur, mais les souffrances de la femme. C'est un amusement qui lui sourit de pousser la raillerie jusqu'à la blessure, de laisser une plaie où il a mis un baiser, de faire saigner jusqu'au bout ce qui reste de remords à la faiblesse. Et sitôt qu'il a rendu une femme folle de lui, qu'il l'a, selon l'argot galant du temps, soutirée au caramel[ [315], c'est un plaisir pour lui de lui faire une scène de jalousie, et sur sa défense de s'emporter et de s'éloigner. Jeux sans pitié, où se révèlent, dans une sorte de grâce qui fait peur, la cruauté d'esprit de l'époque et la profondeur de son libertinage moral! Et quoi de plus piquant que de parler à une femme de l'amant qu'elle a eu, ou qu'elle a encore, au moment où elle l'oublie le plus; de lui rappeler ses devoirs, ou du moins ce qu'on est convenu d'entendre par là, lorsqu'elle ne peut plus ne pas y manquer; de voir ses sourcils se froncer, ses regards devenir sévères, ses yeux enfin se remplir de larmes, au portrait qu'on lui trace de l'homme qui l'adore et qu'elle trompe? Ou bien encore si la femme vient d'enterrer l'homme qu'elle a aimé, c'est un tour charmant, après avoir triomphé de ce chagrin tout chaud, de remettre le mort sur le tapis, de le regretter, de dire d'un ton attendri: «Quelle perte pour vous!» et d'entourer de son ombre la femme éperdue! C'est alors seulement, après de telles preuves, qu'on a droit à ce compliment flatteur: «En vérité, vous êtes singulièrement méchant[ [316]!»—un mot qu'il serait presque indécent de n'avoir ni mérité, ni reçu, quand on quitte une femme!

A mesure que le siècle vieillit, qu'il accomplit son caractère, qu'il creuse ses passions, qu'il raffine ses appétits, qu'il s'endurcit et se consume dans la sécheresse et la sensualité de tête, il cherche plus résolûment de ce côté l'assouvissement de je ne sais quels sens dépravés et qui ne se plaisent qu'au mal. La méchanceté, qui était l'assaisonnement, devient le génie de l'amour. Les «noirceurs» passent de mode, et la «scélératesse» éclate. Il se glisse dans les relations d'hommes à femmes quelque chose comme une politique impitoyable, comme un système réglé de perdition. La corruption devient un art égal en cruautés, en manques de foi, en trahisons, à l'art des tyrannies. Le machiavélisme entre dans la galanterie, il la domine et la gouverne. C'est l'heure où Laclos écrit d'après nature ses Liaisons dangereuses, ce livre admirable et exécrable qui est à la morale amoureuse de la France du dix-huitième siècle ce qu'est le traité du Prince à la morale politique de l'Italie du seizième.