Aux heures troubles qui précèdent la Révolution, au milieu de cette société traversée et pénétrée, jusqu'au plus profond de l'âme, par le malaise d'un orage flottant et menaçant, on voit apparaître, pour remplacer les petits maîtres sémillants et impertinents de Crébillon fils, les grands maîtres de la perversité, les roués accomplis, les têtes fortes de l'immoralité théorique et pratique. Ces hommes sont sans entrailles, sans remords, sans faiblesse. Ils ont l'amabilité, l'impudence, l'hypocrisie, la force, la patience, la suite des résolutions, la constance de la volonté, la fécondité d'imagination. Ils connaissent la puissance de l'occasion, le bon effet d'un acte de vertu ou de bienfaisance bien placé, l'usage des femmes de chambre, des valets, du scandale, toutes les armes déloyales. Ils ont calculé de sang-froid tout ce qu'un homme peut se permettre «d'horreurs», et ils ne reculent devant rien. Ne pouvant prendre d'assaut, dans un secrétaire, le secret d'un cœur de femme, ils se prennent à regretter que le talent d'un filou n'entre pas dans l'éducation d'un homme qui se mêle d'intrigues. Leur grand principe est de ne jamais finir une aventure avant d'avoir en main de quoi déshonorer la femme: ils ne séduisent que pour perdre, ils ne trompent que pour corrompre. Leur joie, leur bonheur c'est de faire «expirer la vertu d'une femme dans une lente agonie et de la fixer sur ce spectacle»; et ils s'arrêtent à moitié de leur victoire, pour faire arrêter celle qu'ils ont attaquée à chaque degré, à chaque station de la honte, du désespoir, lui faire savourer à loisir le sentiment de sa défaite, et la conduire à la chute assez doucement pour que le remords la suive pas à pas. Leur passe-temps, leur distraction dont ils rougissent presque, tant elle leur a peu coûté, est de subjuguer par l'autorité une jeune fille, un enfant, d'emporter son honneur en badinant, de la dépraver par désœuvrement; et c'est pour eux comme une malice de faire rire cette fille des ridicules de sa mère, de sa mère couchée dans la chambre à côté et qu'une cloison sépare de la honte et des risées de son sang!—Le dix-huitième siècle a marqué là, à ce dernier trait, les dernières limites de l'imagination dans l'ordre de la férocité morale.
La femme égala l'homme, si elle ne le dépassa, dans ce libertinage de la méchanceté galante. Elle révéla un type nouveau, où toutes les adresses, tous les dons, toutes les finesses, toutes les sortes d'esprit de son sexe, se tournèrent en une sorte de cruauté réfléchie qui donne l'épouvante. La rouerie s'éleva, dans quelques femmes rares et abominables, à un degré presque satanique. Une fausseté naturelle, une dissimulation acquise, un regard à volonté, une physionomie maîtrisée, un mensonge sans effort de tout l'être, une observation profonde, un coup d'œil pénétrant, la domination des sens, une curiosité, un désir de science, qui ne leur laissaient voir dans l'amour que des faits à méditer et à recueillir, c'étaient à des facultés et à des qualités si redoutables que ces femmes avaient dû, dès leur jeunesse, des talents et une politique capables de faire la réputation d'un ministre. Elles avaient étudié dans leur cœur le cœur des autres; elles avaient vu que chacun y porte un secret caché, et elles avaient résolu de faire leur puissance avec la découverte de ce secret de chacun. Décidées à respecter les dehors et le monde, à s'envelopper et à se couvrir d'une bonne renommée, elles avaient sérieusement cherché dans les moralistes et pesé avec elles-même ce qu'on pouvait faire, ce qu'on devait penser, ce qu'on devait paraître. Ainsi formées, secrètes et profondes, impénétrables et invulnérables, elles apportent dans la galanterie, dans la vengeance, dans le plaisir, dans la haine, un cœur de sang-froid, un esprit toujours présent, un ton de liberté, un cynisme de grande dame, mêlé d'une hautaine élégance, une sorte de légèreté implacable. Ces femmes perdent un homme pour le perdre. Elles sèment la tentation dans la candeur, la débauche dans l'innocence. Elles martyrisent l'honnête femme dont la vertu leur déplaît; et, l'ont-elles touchée à mort, elles poussent ce cri de vipère: «Ah! quand une femme frappe dans le cœur d'une autre, la blessure est incurable.....» Elles font éclater le déshonneur dans les familles comme un coup de foudre: elles mettent aux mains des hommes les querelles et les épées qui tuent. Figures étonnantes qui fascinent et qui glacent! On pourrait dire d'elles, dans le sens moral, qu'elles dépassent de toute la tête la Messaline antique. Elles créent en effet, elles révèlent, elles incarnent en elles-mêmes une corruption supérieure à toutes les autres et que l'on serait tenté d'appeler une corruption idéale: le libertinage des passions méchantes, la Luxure du Mal!
Et que l'on ne croie pas que ces types si complets, si parfaits, soient imaginés. Ils ne sortent pas de la tête de Laclos, ils ne sont pas le rêve d'un romancier; ils sont des individualités de ce monde, des personnages vivants de cette société. Les autorités du temps sont là pour attester leur ressemblance et pour mettre sur ces portraits les initiales de leurs noms. Le seul embarras est qu'on leur trouve trop de modèles. Valmont ne fait-il pas nommer un homme fameux? M. de Choiseul n'a-t-il pas commencé sa grande carrière par ce rôle d'homme à bonnes fortunes, de méchant impitoyable, de roué consommé, marchant à son but avec l'air étourdi, n'avançant ni un pas, ni une parole sans un projet contre une femme, s'imposant aux femmes par le sarcasme, les menaçant de son esprit, en triomphant par la peur? Mais que parle-t-on de Choiseul? Laclos n'avait-il pas sous les yeux le prototype de sa création dans la figure effrayante du marquis de Louvois, dans la figure de ce comte de Frise s'amusant à torturer Mme de Blot?—Et pour la femme que Laclos a peinte et à laquelle il a attribué tant de grâces et de ressources infernales, n'en avait-il pas rencontré l'original, et ne l'avait-il pas étudiée sur le vif? Le prince de Ligne et Tilly n'affirment-ils pas, d'après la confidence de Laclos, qu'il n'a eu qu'à déshabiller la conscience d'une grande dame de Grenoble, la marquise L. T. D. P. M., qu'à raconter sa vie, pour trouver en elle sa marquise de Merteuil?
A quoi cependant devait aboutir cette méchanceté dans l'amour, dont nous avons essayé de suivre dans le siècle l'effronterie, la profondeur, les appétits croissants et insatiables? Devait-elle s'arrêter avant d'avoir donné comme une mesure épouvantable de ses excès et de son extrémité? Il est une logique inexorable qui commande aux mauvaises passions de l'humanité d'aller au bout d'elles-mêmes, et d'éclater dans une horreur finale et absolue. Cette logique avait assigné à la méchanceté voluptueuse du dix-huitième siècle son couronnement monstrueux. Il y avait eu dans les esprits une trop grande habitude de la cruauté morale, pour que cette cruauté demeurât dans la tête et ne descendit pas jusqu'aux sens. On avait trop joué avec la souffrance du cœur de la femme pour n'être pas tenté de la faire souffrir plus sûrement et plus visiblement. Pourquoi, après avoir épuisé les tortures sur son âme, ne pas les essayer sur son corps? Pourquoi ne pas chercher tout crûment dans son sang les jouissances que donnaient ses larmes? C'est une doctrine qui naît, qui se formule, doctrine vers laquelle tout le siècle est allé sans le savoir, et qui n'est au fond que la matérialisation de ses appétits; et n'était-il pas fatal que ce dernier mot fût dit, que l'éréthisme de la férocité s'affirmât comme un principe, comme une révélation, et qu'au bout de cette décadence raffinée et galante, après tous ces acheminements au supplice de la femme, un de Sade vînt pour mettre, avec le sang des guillotines, la Terreur dans l'Amour?
C'en est assez: ne descendons pas plus bas, ne fouillons pas plus loin dans les entrailles pourries du dix-huitième siècle. L'histoire doit s'arrêter à l'abîme de l'ordure. Au delà, il n'y a plus d'humanité; il n'y a plus que des miasmes où l'on ne respire plus rien, où la lumière s'éteindrait d'elle-même aux mains qui voudraient la tenir.
Remontons vers ce qui est la vie, vers ce qui est le jour, vers ce qui est l'air, vers la Nature, vers la Passion, vers la Vérité, la santé, la force et la grâce des affections humaines. Aussi bien après cette longue exposition de toutes les maladies et de toutes les hontes des plus nobles parties du cœur, après cette démonstration des plaies et des corruptions de l'amour, on a besoin de secouer ses dégoûts. Il semble qu'on ait hâte de sortir d'une atmosphère empoisonnée. L'âme demande une hauteur où elle reprenne haleine, un souffle qui lui rende le ciel, un rayon qui la délivre, une image qui la console, et où elle retrouve la conscience de ses instincts droits, de ses purs attachements, de ses élévations tendres, de ses immortelles illusions, de sa vitalité divine. Il est temps de chercher le véritable amour, de le retrouver, et de montrer ce qu'il garda d'honneur, de sincérité, de dévouement, ce qu'il imposa de sacrifices, ce qu'il coûta de douleurs, ce qu'il arracha de vertus aux faiblesses de la femme dans un siècle de caprice, de libertinage et de rouerie.
Pour n'avoir pas eu la même publicité, la même popularité que la galanterie, pour apparaître au second plan des aventures du temps, hors du cadre des mœurs générales, des théories régnantes, des habitudes morales et de la pratique journalière, l'amour véritable n'en a pas moins eu sa place dans le dix-huitième siècle. Que l'on prenne en ce temps l'homme qui a le mieux peint l'impudence de l'amour en vogue, l'élégance de son cynisme, la politesse de son libertinage, le romancier qui a écrit le Sopha, les Égarements du cœur et de l'esprit, la Nuit et le Moment; que trouve-t-on derrière son œuvre et au fond de sa vie? une mystérieuse passion, un bonheur et une religion voilés, l'amour de Mlle de Stafford[ [317].—Voilà le siècle: il a affiché le scandale, mais il a connu l'amour.
Il est au commencement du siècle une femme qui retrouve les larmes de l'amour. Elle rend à l'amour son honneur, sa poésie, en lui rendant le dévouement et la pudeur. Elle laisse au seuil du dix-huitième siècle un de ces tendres souvenirs dont le cœur humain fait ses légendes et vers lesquels les amoureux de tous les siècles vont en pèlerinage. Elle lègue à l'avenir un de ces humbles romans qui survivent au temps, et, cachés sur les côtés de l'histoire, à son ombre, loin de la politique et de la guerre, semblent des chapelles où l'imagination se repose du bruit du grand chemin, oublie ce qui passe et ce qui meurt, se recueille, s'attendrit et se rafraîchit.
C'est en pleine licence, en pleine Régence, que cette femme aime ainsi. C'est en pleine Régence qu'elle montre en elle les plus nobles et les plus touchantes vertus de l'amour. C'est au milieu des scandales du Palais-Royal, au travers des chansons des roués, que s'élève cette plainte, ce gémissement, ce cri de souffrance et de tendresse, le cri d'une colombe blessée dans un bois plein de Satyres! C'est tout près de Mme de Parabère, à ses côtés, que Mlle Aïssé se donne tout entière au chevalier d'Aydie. Elle écrit: «Il y a bien des gens qui ignorent la satisfaction d'aimer avec assez de délicatesse pour préférer le bonheur de ce que nous aimons au nôtre propre;» et toute sa vie n'est qu'un sacrifice au bonheur de ce qu'elle aime. Aimée du chevalier, elle s'impose le devoir et le courage de refuser la main qu'il lui offre: «Non, j'aime trop sa gloire,» dit-elle, en détournant les yeux de ce trop beau rêve. «Rendre la vie si douce à celui qu'elle aime qu'il ne trouve rien de préférable à cette douceur,» elle ne connaît d'autre art ni d'autre ambition. La douceur, c'est le mot qui de son cœur tombe sans cesse sous sa plume, et donne à toutes ses lettres leur immortel accent de caresse. Comme Mme de Ferriol lui demandait un jour si elle avait ensorcelé le chevalier, elle lui répondit simplement, naïvement: «Le charme dont je me suis servi est d'aimer malgré moi et de lui rendre la vie du monde la plus douce.» Son âme, sa vie est dans cette réponse; et cette séduction de sa personne est le charme de sa mémoire. Elle aime, elle n'a pu résister à l'amour, et elle veut s'en arracher. Née pour la vertu, l'image de la vertu ne lui est apparue que dans la passion, et elle n'a connu le devoir qu'après la faute. Elle se débat, elle succombe, elle recommence à se combattre. Elle craint tout ce qui l'approche du chevalier, et elle se trouve malheureuse d'en être éloignée. «Couper au vif une passion violente... c'est effroyable; la mort n'est pas pire... Je doute de m'en tirer la vie sauve,» écrit-elle à l'amie qui la soutient, la console, la conseille et l'exhorte; et elle fait pour se vaincre des efforts qui la déchirent. Son cœur saigne goutte à goutte. C'est un regret si douloureux, une honte si sincère, si ingénue, que le remords prend chez elle par moments un caractère angélique, et que le repentir lui donne comme une seconde innocence. Sa beauté s'en va, sans qu'elle songe à la regretter; elle perd ses forces et sa santé, et les laisse aller sans les retenir. La maladie l'apaise et l'approche de la grâce. Le sacrifie la tue; mais elle espère en la miséricorde de Dieu qui voit sa bonne volonté. Et cependant que d'amour encore pour cet homme auquel elle cache ses maux, dont elle n'ose regarder les yeux pleins de larmes de peur de trop s'attendrir, et dont elle écrit de son lit d'agonie: «Il croit qu'à force de libéralité, il rachètera ma vie; il donne à toute la maison, jusqu'à ma vache à qui il a donné du foin; il donne à l'un de quoi faire apprendre un métier à son enfant, à l'autre pour avoir des palatines et des rubans, à tout ce qui se rencontre et se présente à lui; cela vise quasi à la folie. Quand je lui ai demandé à quoi cela était bon: à obliger tout ce qui vous environne, à avoir soin de vous[ [318].» Puis un prêtre vient; elle se détache de la terre, elle sourit au bonheur de quitter ce misérable corps, elle s'élève vers le Dieu que son cœur voit tout bon: c'est l'amour qui meurt en état de grâce. Et il semble qu'à la fin du siècle, quelque chose de cette âme de femme, qui s'envole comme une âme de vierge, reparaîtra dans la robe blanche de Virginie.