VI
LA FEMME DE LA BOURGEOISIE

Dans la bourgeoisie, la fille vit avec la mère, toujours près d'elle, sous son cœur, sous ses leçons. La mère la couve et l'élève, la portant vraiment de ses mains de l'enfance à la jeunesse. Chardin, ce peintre intime de la bourgeoisie, nous montre toujours la petite fille à côté de cette mère dévouée et laborieuse, grandissant, déjà sérieuse et simple, comme à l'ombre des vertus du ménage. Ce n'est point une petite «pomponnée»: la voici avec son gros bourrelet carré, son juste à manches courtes, une jupe et un tablier à bavolet; et il ne lui faudra point d'autres joujoux qu'un tambour, un moulin, une raquette, des quilles, les joujoux de la rue et du peuple. Pour toute gouvernante, elle aura sa mère. C'est sa mère qui l'élèvera dans cet intérieur à son image, commode et rangé, où tout semble avoir la solidité, la netteté, l'ordre du bonheur bourgeois: les gros meubles, le parquet lavé, les grands fauteuils d'aplomb sur leurs pieds tournés, l'armoire de noyer avec au-dessus la bouteille de cassis[ [366] et dans laquelle dorment les almanachs des années passées, marquant les morts et les naissances, gardant toute l'histoire de la famille[ [367]. C'est sa mère qui lui fera joindre ses petites mains pour le Benedicite, avant de lui donner une assiette de la soupe, que la petite, de sa chaise basse, voit fumer sur la table dans la soupière d'étain. C'est sa mère qui, arrêtant le dévidoir et laissant sur la table le rouet chargé de sa quenouille, la coiffera devant sa toilette, et, lui arrangeant sur le front un nœud de rubans, la fera belle pour les dimanches. C'est elle qui lui fera répéter son catéchisme et ses leçons; et, si par hasard elle se fait remplacer, ce sera par une sœur aînée qui jouera un moment auprès de la petite fille le personnage de sa mère. Ici, dans les familles de labeur, les enfants ne sont pas détachés des mères par la dissipation et les exigences du monde: filles ou garçons, ils sont une aide, une compagnie, un courage de plus à la maison. La maternité n'a pas de fausse honte: elle aime à les aimer, à les aimer de tout près. D'ailleurs, aux mères bourgeoises, les enfants ont moins coûté qu'aux autres: elles n'ont pas été obligées de se retrancher de leurs plaisirs, de ne plus vivre pour donner la «vie a ces importuns petits êtres». Habituées qu'elles sont au foyer, l'enfantement n'a pas été pour elles un sacrifice, et le rôle de mère, au lieu d'être une charge, est comme le devoir qui les récompense de l'accomplissement de leurs autres devoirs. Les filles bourgeoises restent donc attachées à la mère. Elles grandissent, modestes et retenues, dans une toilette où la coquetterie même est sobre, où l'économie fait des rentraitures au fichu; elles grandissent, portant sur la jupe ces outils du travail des femmes, des ciseaux et une pelote, comme le signe de leur vocation[ [368]. On les voit croître en santé et en force, respirant le bonheur de leur âge auprès de cette mère qui les rapproche encore d'elle par la douce familiarité du tutoiement. A sept ans, la petite fille entrait dans l'âge de raison, ou plutôt les parents se plaisaient à le lui attribuer, dans la pensée de la faire plus sage, en lui donnant par une haute idée de sa petite personne une conscience précoce. La mère lui disait pour la punir «Mademoiselle», et la petite fille commençait à comprendre qu'il est dans la bouche d'une mère des mots qui font plus de mal que les verges dans sa main. On la jugeait assez grande pour la mener en visite chez les grands parents, à la promenade, et l'on commençait à l'envoyer au catéchisme qui devait la préparer à la confirmation.

Chaque dimanche, dans quelque coin d'église, chapelle ou charnier, dans quelque bas-côté tout plein d'entre-colonnements, la petite fille allait s'asseoir sur les longs bancs de bois où les petites filles se faisaient face, les plus grandes jouant de l'éventail, les plus petites caquetant, se cachant derrière le dos du premier rang, et se riant tout bas à l'oreille. Au bout du passage laissé entre les bancs, un vieux prêtre se tenait assis dans un grand fauteuil de bois, ses besicles à la main, laissant à ses côtés un joli petit clerc, aux gestes onctueux, faire la leçon sous les yeux des mères et des bonnes femmes de la paroisse, interroger les petites filles, leur faire répéter à chacune l'évangile du jour, l'épître, l'oraison et le chapitre du catéchisme indiqué le dimanche précédent. Parfois un curé venait, devant lequel on faisait lever toutes les petites. Il interrogeait les plus savantes, et se retirait au milieu des révérences des mères flattées à fond, et se rengorgeant dans les belles réponses de leurs enfants[ [369].

Mais le moment venait où, si jalouses qu'elles fussent de l'éducation de leurs filles, les mères cédaient à l'usage, les envoyaient dans une pension conventuelle finir leur instruction religieuse, et achever de se former sous la direction des sœurs. Quand la petite fille avait passé par toutes les leçons graduées du catéchisme, on la mettait, d'ordinaire, dans un couvent, vers ses onze ans, pendant un an, pour faire avant sa confirmation, qui précédait alors la première communion, ses derniers exercices de piété. Après une visite générale à tous les grands parents, la petite entrait dans une maison religieuse et passait, non sans larmes, le seuil de la porte de clôture.

C'étaient de tranquilles maisons que celles où la bourgeoisie mettait ses filles, humbles écoles qui avaient une salle où les sœurs instruisaient gratuitement les petites filles du peuple, communautés modestes, reléguées d'ordinaire dans un lointain faubourg, où la pension coûtait de 250 à 350 livres par an: l'abbaye des Cordelières, rue de l'Ourcine, la maison Saint-Magloire, rue Saint-Denis, les Chanoinesses de Saint-Augustin, faubourg Saint-Antoine, les dames Filles-Dieu, près la porte Saint-Denis, les Bénédictines du Saint-Sacrement, rue Cassette, les Religieuses de la Croix, rue de Charonne, les filles de la Sainte-Croix, les filles de la Sainte-Croix-Saint-Gervais, les Dames Annonciades de Popincourt, les Religieuses de la Congrégation Notre-Dame, la Congrégation Sainte-Aure, rue Neuve-Sainte-Geneviève[ [370], où fut élevée Mme du Barry. Tout en obéissant aux modes du temps, tout en formant la jeune fille aux arts d'agrément, à la danse, à la musique, apprises alors jusque dans les maisons d'éducation de pure charité[ [371], ces maisons n'avaient rien du faste ni de la vanité des couvents où les filles de la noblesse grandissaient dans l'impatience et l'appétit de la société qu'elles sentaient autour d'elle. Ce n'étaient, dans ces écoles religieuses de la bourgeoise, que paix, silence, douceur; elles semblaient aussi loin des agitations mondaines qu'elles étaient à l'écart des bruits de Paris. La petite fille cédait bientôt au charme, et caressée par les sœurs, bientôt amie des autres enfants, placée à la grande table, elle se trouvait heureuse. Une sérénité inconnue lui venait de toutes choses, de cette vie réglée, de cette discipline apaisante, de tout ce qui était autour d'elle comme l'ombre de la grande allée de tilleuls où elle se promenait pendant les récréations avec une camarade de son choix. Rien ne lui apportait la pensée du monde qu'elle ne connaissait pas. La messe de chaque matin, les méditations et l'étude de tous les jours, les leçons qu'un maître de musique venait lui donner au parloir, la menaient sans ennui jusqu'au dimanche où ses parents venaient la chercher pour la promenade. Dans cet isolement si peu sévère, dans ce recueillement aimable, l'imagination de l'enfant avivait sa piété. Sa sensibilité naissante se tournait vers Dieu, et s'élevait à lui avec de secrètes effusions. Et les fêtes de couvent, le spectacle d'une prise de voile, mille pratiques, tant d'images, la faisaient arriver à la communion tremblante, ravie et enflammée[ [372].

Le passage au couvent, ces quelques années de retraite, d'éducation, de leçons religieuses dans les pensions conventionnelles, marquaient profondément l'âme des jeunes filles de la bourgeoisie. La femme bourgeoise en gardait toute sa vie un souvenir, une consécration, comme une ombre: un goût de discipline, un fond de piété, une certaine sévérité de foi lui restaient, qui devaient, exaltés par les disputes du temps, la passionner à froid et la mener au rigorisme. Dans sa dévotion, il y avait un secret caractère de rigidité, un instinctif besoin de doctrine qui la poussait au Jansénisme. Elle en fut le grand appui: et ce fut en elle que le Jansénisme trouva ces passions et ces dévouements qui, en 1758, mettaient les filles du procureur Cheret, les petites filles du fameux traiteur Cheret, à la tête d'une petite église tenant hautement la tête au curé de Saint-Séverin[ [373].

Les mères de la petite bourgeoisie, qui avaient besoin de l'aide de leurs filles au logis, ne les laissaient presque jamais, passé douze ans, au couvent ou dans ces pensions bourgeoises qui apprenaient en cinq ans à lire, écrire, compter, coudre, broder et tricoter[ [374]. Aussitôt qu'elle était grandelette, la petite fille était reprise par ses parents. L'éducation qu'elle recevait en rentrant dans la maison paternelle se ressentait de la position intermédiaire que la bourgeoisie occupait dans la société. Née dans cet ordre flottant, et sans limites précises, qui touchait au peuple par le travail, à la noblesse par l'aisance, la jeune fille était formée à la fois pour les obligations du ménage et pour les plaisirs de la société. Elle recevait une éducation moitié populaire, moitié mondaine, qui l'approchait de tout sans l'empêcher de descendre à rien, et qui faisait de sa personne comme une image de cette classe tournée vers deux horizons, et tâchant de joindre les devoirs d'en bas aux agréments d'en haut. Sa vie était partagée en deux moitiés: l'une était donnée à l'étude des arts et des talents de la femme, l'autre aux travaux manuels, aux soins, aux fatigues domestiques d'une servante; contraste singulier qui la faisait passer sans cesse et souvent plusieurs fois en un jour du rôle de virtuose au rôle de Cendrillon. Un maître amenait l'autre à la maison; après le maître d'écriture venait le maître de géographie; après celui-ci le maître de musique; et le maître de danse, payé par le petit peuple même trente sous par mois[ [375], le maître de danse arrivait, la joue gauche contre sa pochette pour apprendre à faire les révérences de cour. Mais ces belles leçons de loisir ressemblaient aux belles robes de la jeune fille, à la mise élégante, même riche, qui, les jours de fête, la mettait au-dessus de son état: elle les quittait pour aller, en petit fourreau de toile, au marché avec sa mère. Elle descendait de ces agréables études pour acheter, à quelque pas du logis, du persil ou de la salade: et tout en lui donnant ces grâces de salon, on lui faisait garder l'habitude d'aller à la cuisine faire une omelette, éplucher des herbes ou écumer le pot. Un fond sévère, pratique, grossier, un ornement mondain, léger, galant, c'est le double caractère de cette éducation des filles qu'on dirait élevées par la Bourgeoisie avec le bon sens de Molière, et par le Dix-huitième siècle avec la grâce de Mme de Pompadour.

La vie de la jeune fille bourgeoise ressemblait en plus d'un point à son éducation. Foncièrement simple, concentrée, attachée au terre à terre et à la régularité des existences ouvrières, cette vie, si bornée d'apparence, avait ses échappées au dehors. Elle avait pour cercle ordinaire et journalier le cercle étroit de la famille, trois ou quatre parents, à peu près autant d'amis, quelques relations de voisinage; mais elle n'y était pas exclusivement et rigoureusement enfermée. La jeune fille demeurait dans la solitude; mais elle était, selon le mot d'une jeune personne d'alors «sur les confins du monde». La bourgeoisie, ce Tiers-état des aptitudes et des talents, avait par ses mille métiers, par le rayonnement des affaires, par tout ce qu'elle maniait et tout ce qu'elle approchait, une expansion trop grande, une force d'ascension trop active, pour que ses filles restassent, sans la franchir, sur cette limite de la société. De loin en loin, la jeune bourgeoise poussait la porte dérobée derrière laquelle s'agitaient les salons, la vie bruyante, les amusements de la richesse et du loisir. Elle touchait, en passant, aux mœurs, aux modes, aux élégances de la noblesse. Elle goûtait à ses plaisirs. Et si on ne la menait guère à l'Opéra avant vingt ans, le théâtre de société si répandu, dans les classes bourgeoises, lui donnait son émotion, son enivrement, l'élevait au rire de la comédie, au cri de la passion, et la conviait souvent à la curiosité des chefs-d'œuvre. D'ailleurs, quelle maison bourgeoise ne tenait par quelque aboutissant, quelque connaissance, quelque lien de parenté ou d'amitié à ce monde magique du théâtre? Entrez dans l'honnête et laborieuse demeure du ménage Wille: vous y trouverez Carlin. Un goût de théâtre, un souffle d'art, venant souvent d'un état qui touche à l'art, un sentiment des lettres, c'est en ce temps l'ennoblissement de la plus petite bourgeoisie que l'on rencontre menant ses filles à toutes les expositions de peinture. Et de tous les côtés de ce monde, affolé de plaisirs polis, que de réunions ouvertes à la jeune fille bourgeoise accompagnée de sa mère, concerts de Mme Lépine, assemblées de M. Vase, où elle peut prendre sa part des plus délicates jouissances de son temps, saisir à la dérobée tant de points de vue et tant de ridicules du monde, écouter des beaux esprits, voir des figures connues, coudoyer de jolis abbés, de vieux chevaliers, «de jeunes plumets»,—oublier en un mot pendant quelques heures qu'elle n'est pas née demoiselle[ [376]!

Pourtant ce ne sont là que les accidents, les éclairs de la vie bourgeoise. Les jours sont rares et semés de loin en loin qui sortent la jeune fille de sa sphère et de son centre, la mettent un instant au-dessus d'elle-même, et, en lui ouvrant des aperçus sur le monde, lui donnent le goût des récréations spirituelles du temps, l'intelligence de ses arts, de son esprit, de ses modes élégantes. La jeune fille vit le reste du temps dans l'ombre et la retraite de l'intérieur, dans la monotonie des passe-temps familiers et des plaisirs réglés, assez enfermée, sortant peu. Et quand elle sort, elle va à de traditionnelles promenades, à ces jardins consacrés où les filles semblent mettre, en suivant le pas de leurs mères, le pied sur la trace de leurs grand'mères: c'est le jardin de l'Arsenal, le jardin du Roi, et ce jardin du bon vieux temps où l'on tricote encore[ [377], le jardin du Luxembourg, ami de la rêverie, ou bruit si doucement à l'oreille des jeunes personnes le frisselis des feuilles agitées par le vent[ [378]. Quelquefois cependant l'on s'échappe de Paris, et comme l'on est fatigué des taillis uniformes du Bois de Boulogne et des décorations de Bellevue, l'on pousse jusqu'à la campagne, et tout un jour, passé à l'air, sous le ciel libre, dans de hautes futaies et de vrais bois, donne à ces jeunes filles, naïves et fraîches, recueillies et tendres, des joies pareilles au voile de gaze dont se parait la petite Phlipon pour aller à Meudon, des joies qui leur caressent le front et flottent tout autour d'elles sous un souffle. La fille de la petite bourgeoisie a devant la nature des sensations et des perceptions qu'elle connaît seule, des voluptés refusées à la jeune fille de la société élevée par le monde et pour le monde, dans l'air factice et vicié de ses préjugés, de ses mensonges, de son antinaturalisme. Son cœur se gonfle d'un vague besoin d'admiration et d'adoration. Étangs solitaires, retraites où l'on cueille les brillants orchis, repos dans les clairières sur un amas de feuilles, il y a là pour elle, comme a dit l'une, «le charme d'un paradis terrestre[ [379]».

«Où irons-nous demain s'il fait beau?» se demande-t-on dans les familles le soir des samedis d'été; et si ce n'est Meudon et Villebonne qu'on choisit, ce sera au moins le Pré Saint-Gervais où l'on ira gaiement déjeuner sur l'herbe et «casser l'éclanche» avec une compagnie d'amis, ou bien Saint-Cloud, le voyage ordinaire des dimanches de la bourgeoisie. Les eaux jouent, il y aura du monde; et l'on part le lendemain s'embarquer dans ces batelets où tiennent huit personnes et qui, contre le quai, attendent leur nombre complet de voyageurs. La jeune fille, sur pied depuis cinq heures, en habit simple, léger et coquet, parée de fleurs, entre gaiement au bras de son père dans cette société du batelet; et en route, ce sont des connaissances, souvent la rencontre d'un prétendu, une occasion de mariage. Laisse-t-on perdre l'occasion? On la retrouve sur le pas de la porte où les jeunes filles bourgeoises prennent le frais le soir, à la fenêtre où elles passent les jours fériés sur des accoudoirs, sur le Rempart où l'on va par bandes d'amies rire et chanter[ [380]. On la retrouve à l'Octave de la Fête-Dieu très-suivie par la petite bourgeoisie: c'est le grand moment des amoureux et des épouseurs. L'on a encore si l'on n'est pas accordée dans sa parenté ou dans ses connaissances, la ressource du carnaval pour rencontrer et choisir un mari parmi ces sociétés de masques auxquelles la liberté des jours gras accorde le droit de courir les maisons du quartier.