Ces rencontres, la facilité des mœurs bourgeoises, l'habitude des parents de laisser les filles, une fois grandes, prendre sous un prétexte leur mantelet et leur coiffe pour courir la rue et ses aventures, remplaçaient pour la jeune personne les occasions de mariage du monde et de la société. Mais souvent, à chercher ainsi un mari à l'aventure, la jeune fille courait bien des dangers. Suivie par quelque joli homme de qualité, elle acceptait des rendez-vous innocents dans l'ombre de quelque église; puis un soir elle ne reparaissait plus à la maison paternelle. Cependant un petit nombre seulement se laissait ainsi séduire: la plupart de celles qui cédaient à l'entraînement, à l'amour, étaient trompées. En se donnant à un amant, elles croyaient confier leur honneur à un mari. Elles étaient abusées par des apparences d'union, par des simulacres de mariage, par ces mariages de cœur et d'intention consacrés encore alors par les traditions des vieilles habitudes et par les complaisances de l'Église. Elles avaient foi dans ces promesses de mariage, si communes au commencement du siècle, échangées entre promis, souvent écrites et signées de leur sang: l'amour écrivait ainsi volontiers au dix-huitième siècle; et ne mettait-il pas de pareille écriture jusque sous les pieds des danseuses à un bal de la Reine? Parmi ces jeunes filles, il en était de si ingénues ou de si faciles, de si naïves ou de si imprudentes, qu'il leur suffisait, pour s'estimer mariées, d'entendre une messe. «Je vous prends pour mon époux, disaient-elles au jeune homme dont elles prenaient la main au moment de l'élévation. J'en prends à témoin le Dieu que j'adore, et en face de ses autels je vous jure une fidélité éternelle.» A quoi le jeune homme répondait, en pressant à son tour la main de la jeune fille: «Je vous jure sur tout ce qu'il y a de plus saint et de plus sacré que jamais je n'aurai d'autre épouse que vous.» Quelques-unes plus exigeantes, éprouvant le besoin d'un sacrement plus formel, demandaient et obtenaient un mariage secret, un mariage fort à la mode en ce temps, même à la cour[ [381]. Elles pensaient mettre leur religion et leur faiblesse à couvert, se défendre du courroux des parents, lier l'homme par cet engagement sacré qu'elles avaient l'espérance de déclarer un jour avec l'aide du temps et de la Providence. Ce mariage secret, qui suffisait à rassurer leur conscience, car elles y mettaient sincèrement le vœu de leur vie, n'était point un de ces mariages de comédie célébré par un laquais déguisé en prêtre: il était un véritable mariage consacré par l'unique légalisation du temps, la bénédiction et la sanctification de l'Église. On se mettait en quête d'un pauvre prêtre, presque toujours d'un prêtre normand: la Normandie était renommée pour fournir les plus pauvres et les plus accommodants. L'argent, et aussi l'amour des deux jeunes gens, touchaient le bonhomme: il consentait à marier les deux amants et à leur donner un certificat de mariage, à la condition qu'ils se feraient, sous sa dictée, une promesse mutuelle et qu'ils s'engageraient, chacun de leur côté, à rectifier par une nouvelle cérémonie cette première célébration de leur mariage, aussitôt qu'ils ne seraient plus tenus au secret. Les deux promesses devaient être signées non-seulement des deux amants, du prêtre, mais encore des témoins assistant au mariage. En outre, la promesse du fiancé devait être cachetée de son cachet, et porter sur l'enveloppe la reconnaissance par deux notaires que ce qui y était renfermé contenait la déclaration de la pure et franche volonté de l'épouseur. La veille du mariage, après une exhortation religieuse, avait lieu la confession. Les amants prêtaient entre les mains du prêtre le serment de tenir bon et valable le sacrement qu'il allait leur conférer; et l'on prenait un rendez-vous pour le lendemain matin. Ce jour-là, en quelque chapelle basse et retirée d'une paroisse éloignée, derrière une grille fermée et rouverte aussitôt après une messe publique, le prêtre célébrait la messe de mariage. Puis les époux sortis de l'église remettaient au prêtre leurs promesses datées et signées, certifiées par quatre témoins, authentifiées par acte de notaire[ [382]. Mais la femme par cette cérémonie n'était guère mariée que devant Dieu: elle n'avait d'autre recours contre l'homme qu'un serment et une parole. Et que de maris ainsi liés, cédant à l'inconstance, aux conseils d'une famille, à l'intérêt d'un riche mariage, déchirant cet engagement comme une page de roman, laissant à la honte celle qu'ils avaient cru aimer ou dont ils s'étaient joués!
Plus ordinairement, le prétendu trouvé ici ou là, en promenade, à l'église ou au bal, ce sont les trois endroits qui font le plus de noces bourgeoises, le prétendu frappe à la porte de la jeune fille qui lui est facilement ouverte. Il a demandé dans une rencontre, souvent à la première, la permission de rendre une visite. Il est reçu; et, après une partie de mouche, il obtient la permission de revenir. La cour à la jeune personne se fait sous les yeux des parents; on s'aime et on se le dit au milieu des jeux innocents auxquels les jeunes filles apportent un rire d'enfance, une gaieté qui échappe à leur âge; et de quels jolis petits cris de souris, elles animent l'amusant cache-cache du jeu de cligne-musette! Mais le jeu préféré des amoureux est quelque petit jeu de commerce, où l'amende pour les demoiselles, en cas d'absence, est un baiser, et où la perte de chacun forme un trésor pour fêter la Saint-Martin. Et le trésor ouvert à la Saint-Martin, la soirée est si charmante, que les amoureux prennent la résolution de jouer encore pour avoir de quoi faire la messe de minuit, deux ou trois fois les Rois, et terminer par un bon souper et un petit bal aux jours gras. Puis les étrennes arrivent, et le galant en profite pour donner une paire d'Heures et des gants[ [383]. Car, malgré la facilité de la bourgeoisie à ouvrir sa porte aux épouseurs, à leur donner les moyens de plaire, les mariages ne se concluent point chez elle si vite, d'une façon si expéditive, si brusque que chez les gens de noblesse et dans la haute société. Chose singulière! dans cette classe laborieuse, les convenances, les avantages même de fortune ne décidaient pas seuls l'union de la femme et de l'homme. Il y avait besoin, pour qu'un mariage s'accomplit, sinon d'un commencement de passion, au moins d'une certaine sympathie de la jeune fille pour le jeune homme qui se présentait à elle, et qu'elle aimait à voir jouer «le Céladon». La personnalité du prétendu, son caractère, étaient plus pesés, plus étudiés, plus analysés dans la bourgeoisie qu'ailleurs. La jeune fille, moins dissipée, plus tendre, garée des exemples qui désillusionnent et des ambitions qui dessèchent, voulait trouver, sinon un amant dans son mari, au moins un homme qu'elle pût aimer. Et comme elle était dans la famille une personne émancipée, dont les parents n'auraient osé forcer la volonté, comme, dans cette grosse affaire de son mariage, elle était laissée presque toujours maîtresse absolue de sa décision, elle ne se refusait point d'éprouver, de faire parler et de faire attendre «le Monsieur» dont son père lui avait montré la lettre de demande. En robe de toile, les cheveux sans poudre, négligemment coiffée en baigneuse, elle prenait plaisir à recevoir ses hommages; et il fallait une longue suite de visites et une cour filée pour qu'elle lui permît d'aller acheter au quai des Orfévres l'anneau et la médaille de mariage[ [384].
Quoi d'étonnant à cette exigence, à ce retard, à ces épreuves, à cette lente méditation du mariage, qui chez quelques-unes dégénère en répugnance? C'est le sérieux de la vie, le labeur, les responsabilités et les esclavages du foyer que cette jeune fille va embrasser dans cet engagement. Ce qu'il y avait dans sa vie d'ouverture sur le monde, de liberté, d'insouciance, de tranquillité, de petits plaisirs, il faut le quitter. Ici, en effet, le mariage est le contraire de ce qu'il est plus haut: il est un lien au lieu d'être une libération; il donne des devoirs à la femme, au lieu de lui apporter des droits: il lui ferme le monde au lieu de le lui ouvrir. Il finit sa vie brillante, égayée, légère, tandis que là-haut, c'est avec le mariage que commence l'émancipation de la femme et que s'anime son existence. En dehors de ces images sévères qu'il évoque dans l'idée de la jeune fille bourgeoise, le mariage lui paraît encore redoutable par la gravité de ses vœux. La femme et l'homme destinés à vivre ensemble dans la bourgeoisie sont appelés à demeurer réellement l'un auprès de l'autre. Le mariage n'y a point les commodes arrangements de la séparation décente: il est véritablement une union de deux existences aussi bien que de deux intérêts. Pour la femme de noblesse qu'y a-t-il en jeu dans son ménage? Son bonheur. Mais pour la femme de la bourgeoisie, il y a quelque chose de plus encore. En prenant un mari, il faut qu'elle soit assurée de prendre un homme qui ne compromettra point l'argent du ménage, un homme qui ne mettra pas en péril le pain de ses enfants. Un vice ne ferait qu'un peu de désordre en haut: ici il ferait de la misère. Le choix est donc plein de gravité: il décide de tout l'avenir, de la fortune d'une famille. A tant de considérations qui arrêtent la jeune fille et la font hésitante et pensive devant ce grand engagement de la vie, ajoutons-en une dernière: elle a vu, en voyant vivre ses parents, que le mari a conservé, dans la bourgeoisie, l'autorité de l'homme sur la femme. Il n'est pas le mari que lui montrent la cour et la noblesse, faisant de la femme qu'il épouse son égale, lui laissant sa volonté pour garder sa liberté, lui abandonnant le commandement de l'intérieur. Dans son ordre, elle le sait, il est d'autres traditions, d'autres habitudes; et se donner un mari, c'est se donner un maître[ [385].
La femme bourgeoise est l'exemple, la représentation vivante de la diversité d'occupations, de fortune, de rang même, qui met tant de degrés dans la bourgeoisie, tant de distance entre le haut et le bas de cet ordre moyen embrassant l'État tout entier. Dans la classe qui est avec la haute finance le sommet de la bourgeoisie, dans la haute magistrature, la femme affecte un air de rigidité et de sécheresse, un maintien physique et une attitude morale où la dignité tourne à la raideur, la vertu à l'intolérance. Le devoir semble être en elle à la place du cœur. Mères, ces femmes de magistrats exercent la maternité comme une justice, sans entraînements, sans indulgence pour toutes ces petites faiblesses qu'on passe à une fille et dont une femme se fait souvent une sorte de mérite et de grâce[ [386]. Droites, raides, encore belles, mais d'une beauté sérieuse, presque chagrine, le visage maussade et sans flamme, la toilette nette et sombre, les bras au repos, la main longue et mince sur un livre de piété, on les revoit, elles revivent dans la planche où Coypel a montré cette mère tenant sous son regard une enfant aux yeux baissés, au cœur gros, qui travaille tristement[ [387].
Sécheresse, raideur, morgue[ [388], s'effacent, à mesure qu'on descend dans la robe, chez les femmes de procureurs, de notaires. Elles disparaissent presque entièrement chez les femmes d'avocats, au frottement des clients qu'elles reçoivent, des gens titrés qui parfois les sollicitent, au souffle de l'air mondain qui pénètre au logis[ [389]. En opposition à la robe, à côté d'elle, la classe des femmes et des filles d'artistes affiche une allure libre, l'indépendance du ton, la personnalité de la façon d'être, des goûts et des airs de garçon, la gaieté et l'amour du plaisir[ [390]. Puis vient ce grand corps de la bourgeoisie féminine, les marchandes, ce monde de femmes si habiles, si séduisantes, si bien douées du génie parisien de la vente, inimitables dans le jeu de l'emplette forcée, armées de ce babil et de ces cajoleries irrésistibles avec lesquelles, selon le mot du temps, «elles endorment votre intérêt comme les chirurgiens qui, avant de vous saigner, passent la main sur votre bras pour l'endormir[ [391]».
Et dans ce commerce avec l'acheteur et les acheteuses du plus grand monde, quelles coquetteries ne prennent-elles pas? Quelles manières, quelle élégance, quelle politesse leur échappe? Charmantes entre toutes les bourgeoises, elles l'emportent même sur les grandes dames, par un air d'abandon, par le débarras de la recherche et de l'apparat, par une certaine volupté qui semble s'étendre de leur personne à leur parure. Le dix-huitième siècle ne trouve que chez elles cette souplesse de la grâce: le moelleux[ [392].
Du grand commerce, de ces délicieuses marchandes, allons jusqu'au bout de ce monde de la boutique, tout au bas de la bourgeoisie: nous trouvons le type crayonné d'après nature par Marivaux, Mme Dutour, la marchande de toiles; une grosse commère réjouie, aimant la joie, aimant les bons morceaux, et fêtant plutôt deux fois qu'une sa fête et celle de sa bonne Toinon, toute ronde, d'une franchise brutale, d'une affabilité bruyante qui met la boutique sens dessus dessous. Et qu'elle ait son fichu des dimanches sur le dos, elle ne craindra pas de «donner de la gueule» après les fiacres, en se traitant bien haut de Mme Dutour: car elle croit que plus on se fâche, plus on montre de dignité. Une bonté de peuple, des apitoiements tant qu'on veut, des larmes pour un rien,—et ne voilà-t-il pas la meilleure femme du monde? Pourtant la marchande est là-dessous: la larme à l'œil, la brave femme trouve bon tout ce qui est à prendre, arrange par d'admirables compromis sa délicatesse avec son amour du gain, et ne manque pas de faire une petite affaire en faisant du dévouement[ [393].
De la même race, presque du même sang, est cette madame Pichon, qui fait, dans un roman de Duclos, le bruit d'une fille de Mme Dutour; une jeune et jolie femme qu'on veut avoir à tous les repas du quartier, toujours à rire, à chanter, à agacer, vive jusqu'à la brusquerie, libre, plaisante et bruyante, plus joyeuse que délicate, et tenant tête au plus long souper, sans laisser entamer sa raison[ [394].
La bourgeoisie va en s'éloignant, pendant tout le siècle, du temps où elle mettait son orgueil et tout son luxe à étaler aux veilles des Rois ou de la Saint-Martin la plume d'un dindon et d'une oie devant sa porte[ [395]; du temps où elle habillait ses femmes et ses filles avec la défroque des dames de qualité, avec ce hasard, encore coquet, mais tout passé, que les plus élégantes bourgeoises achetaient à la foire Saint-Esprit tenue tous les lundis à la Grève[ [396].