Dès le commencement du siècle, l'auteur des Illustres Françoises s'élève contre l'ambition et la hauteur des vanités bourgeoises, contre ce nom nouveau, cette qualification de dames nobles: Madame, que se donnent et se font donner les femmes de secrétaires, de procureurs, de notaires, de marchands un peu aisés. Peu à peu, les mots, la langue, les modes, les airs, les ostentations de la noblesse, descendent dans toute la bourgeoisie, et de la plus haute vont jusqu'à la plus basse. Ce n'est bientôt plus un étonnement pour le temps d'entendre dire à une servante d'une voix dolente par une bourgeoise prête à se mettre à table: «Eh! mon Dieu! où est donc mademoiselle? Allez lui dire que nous l'attendons pour dîner...» On est habitué à voir prendre à la bourgeoisie bien autre chose que le ton du monde: n'en a-t-elle pas déjà tous les goûts et toutes les élégances? Elle se ruine dans son habillement[ [397]. Elle dépense une année de son revenu pour la robe de ses noces. Et le bon bourgeois Hardy est seul à se scandaliser devant le détail du trousseau royal de Mlle Jouanne «qu'il transmet, dit-il, comme un exemple du faste de la bourgeoisie[ [398].» Les bourgeoises ne s'avisent-elles pas de porter les deuils de cour, quand Helvétius n'ose pas porter le deuil d'un prince dont il est parent par sa femme? Chaque jour, c'est une nouvelle élévation, une satisfaction de vanité, une usurpation. A la fin du siècle, à peine si l'on distingue la bourgeoise de la grande dame. La bourgeoise a le même coiffeur, le même tailleur, le même accoucheur. Et que reste-t-il encore des simplicités de la vie bourgeoise, du tumulte des noces, de la jovialité des fêtes, de l'intimité même des ménages? Partout s'établit l'usage du lit séparé qui signifiait autrefois querelle, rupture, et annonçait le procès en séparation[ [399]. Ce n'est plus le pauvre intérieur décrit par Marivaux: Madame a son feu comme Monsieur a le sien. Les conseillères de l'Élection du Châtelet, les conseillères de Cour souveraine portent des diamants. Elles ne peuvent plus s'habiller seules: une femme de chambre leur est nécessaire. Hier leurs bras, qui paraissaient si longs, ne connaissaient point les engageantes: aujourd'hui elles changent, comme des duchesses, trois fois de toilette par jour. Elles font sonner leur dîner, elles font annoncer les gens. Le temps est passé de la partie de Madame jouée par quelques avocats en cheveux longs: maintenant ce sont des concerts suivis d'une bouillotte. Une bourgeoise soupe en ville, elle rentre à deux heures après minuit, elle donne le matin des audiences en manteau de lit. Plus d'entente, plus d'accommodement avec la cuisinière, pour enfler la dépense et tirer de la bourse, tenue par le mari, quelques louis pour les caprices et les coquetteries: elle invite, ordonne, achète et renvoie les mémoires à son mari. Avec les servantes, elle n'a plus les gronderies moitié fâchées, moitié riantes de la bourgeoise d'autrefois, épiloguant sur les dépenses et la cherté de la vie à propos d'une chaussure neuve de six livres perdue par les boues de Paris, ou d'une robe tachée par une éclaboussure. Les réprimandes ne sont plus adoucies par la familiarité de l'appellation: ma fille, qui tombait au bout des reproches[ [400]; la bourgeoise a pris le grand ton. C'est une femme qui lit des romans, les juge, les trouve superbes ou horribles, et met sa fille au couvent dès le plus bas âge, pour être libre. Les rangs, les façons, les mœurs ne se reconnaissent plus; et voyez ces femmes qui vont à la messe suivies d'un laquais portant le grand livre en maroquin: ce sont des marchandes de la rue Saint-Honoré, dont le mari est marguillier[ [401].
Malgré tout, il y a dans la bourgeoisie du dix-huitième siècle comme une santé de l'honneur qui résiste à toutes ces corruptions de la mode. Les vertus du mariage, du ménage, de la famille, se réfugient dans cet ordre moyen et s'y conservent. Otez un certain nombre de marchandes, dont souvent le mari lui-même encourage les coquetteries pour achalander son commerce, sa boutique, les bourgeoises, pour parler la langue du temps, sont «grimpées sur le ton de l'honneur». Dans le mariage bourgeois, dont l'engagement est si grave, et où tout est sérieux, jusqu'au bonheur, l'adultère est rare. Et là où il est, il n'est ni un jeu, ni un caprice. Il se montre comme un emportement de la passion ou plutôt comme un entraînement de la faiblesse qui ravit tout le cœur de la femme, fait taire un moment sa honte, puis la laisse tomber, d'un moment de plaisir, dans un avenir de remords. Ce que l'adultère fait perdre à la bourgeoise, ce n'est pas ce que les grandes dames appellent de ce grand mot: l'honneur; c'est ce que les petites gens appellent de ce mot étroit, mais précis: l'honnêteté. Élevées dans une décence sévère, pliées dès l'enfance au devoir, pieuses d'ordinaire avec régularité et simplicité, les bourgeoises cèdent, succombent avec une sorte de dégoût d'elles-mêmes. N'ayant pu résister à la tentation, elles semblent résister à la faute dans la faute même. Il y a des larmes de pudeur et de terreur dans les baisers qu'elles donnent à l'amour: leur cœur se déchire en se livrant. La séduction qui les enivre leur laisse, après l'étourdissement, le trouble et le malaise d'un poison lent et mortel: aux dernières entrevues, sans forces, et déjà froides, elles s'arrachent les complaisances. Puis on les voit sous la flétrissure, languissantes et malades, s'enfonçant dans le repentir, s'éteignant dans le désespoir. Parfois, à la dérobée, leur douce agonie baise encore un souvenir comme on baise un portrait. Et elles meurent de regrets, d'amour et de remords, exhalant le pardon avec leur dernier souffle.
Ainsi aime, ainsi meurt, la femme du miroitier de la rue Saint-Antoine, Mme Michelin, la blonde de dix-huit ans, séduite par Richelieu. D'abord ce n'est qu'une habitude de voir tous les matins à la messe, à Saint-Paul, un inconnu bien tourné. Puis, dès qu'elle a rougi à un compliment banal, Richelieu est chez elle, marchandant des glaces au mari. Et presque aussitôt, trompée par un faux billet de duchesse qui l'amène dans une petite maison de Richelieu, la voilà face à face avec l'homme qu'elle aime, mais qu'elle aime innocemment, et comme elle dit «sans vouloir faire le mal». De ce jour, que de larmes, essuyées seulement par la vanité d'appeler «Monsieur le Duc» l'amant qui joue si cruellement et si effrontément avec ses scrupules, ses tortures, ses dernières innocences! La pauvre petite bourgeoise commence à dépérir. Richelieu lui-même s'aperçoit qu'elle change. Elle essaye de s'oublier; mais, dans le plaisir, cette plainte lui échappe: «Ah! c'en est fait, je suis malheureuse!» et, baisant la main de son amant, elle le quitte pour toujours, elle le quitte pour s'en aller mourir.—Richelieu, à quelque temps de là, accrocha avec sa voiture un homme en grand deuil: c'était Michelin; il y avait deux jours qu'il avait enterré sa femme. Richelieu le fit monter à côté de lui pour l'écouter pleurer[ [402].
C'est peut-être la plus douce et la plus touchante figure du temps que cette figure de la petite bourgeoise aimante et tendre, dont il semble entendre le soupir dans l'ombre, le repentir dans un soupir, la mort dans une prière. Elle conduit ces ombres charmantes et voilées qu'on saisit çà et là dans le siècle, au travers des mémoires scandaleux qu'elles éclairent et purifient un instant avec les modesties de l'amour. Ainsi apparaît encore, dans Monsieur Nicolas, cette blanche madame Parangon, lys souillé qui reste si noble en s'inclinant! Quelle fraîcheur, quelle pureté, quelle attention souriante dans sa protection au petit apprenti, au jeune Rétif! Elle le surveille, elle le fait asseoir à sa table, elle l'exempte des commissions, elle lui conseille ses lectures, elle lui donne des pièces à lire; et les jolies scènes où, appuyée contre le fauteuil où elle l'a fait asseoir, l'effleurant de son bras, elle lui fait lire Zaïre, en lui donnant de temps en temps l'intonation de la Gaussin, avec une voix qui passe comme une haleine dans les cheveux du lecteur! Puis, se défiant d'elle ou de lui,—elle l'a vu peut-être embrasser un soir la respectueuse qu'elle lui donnait à poser sur sa toilette,—elle veut le marier. Rêvant son bonheur, le voulant heureux, riche, avec une jolie femme, elle lui propose sa sœur, et, baissant cent fois les yeux, elle lui donne les leçons du monde. Parfois, quand elle rentre par les grands froids, l'enfant se jette à ses genoux pour la déchausser: «Vous êtes un enfant...» lui dit-elle; et elle se force à lui sourire comme une sœur à son frère. Vient le jour de la chambre haute dont elle sort, après la violence de Rétif, pleurant et riant, délirante, folle! Quand elle revient à elle, sa vertu pardonne, mais ne s'humilie pas; son cœur oublie, mais les larmes de sa honte et la dignité de sa pudeur défendent jusqu'au désir au jeune homme. Elle ne veut plus avoir, elle n'a plus pour lui que les saintes tendresses d'une mère. Elle lui donne la montre qu'il attache en cadeau de noces à la taille de sa sœur; elle les fiance tous deux devant le portrait de son père. Et quand Rétif est loin de la maison de Parangon, il voit en se retournant une forme si blanche sur le pas de la porte qu'elle lui semble couverte d'un linceul: c'est Mme Parangon qui le regarde une dernière fois,—et qui va mourir[ [403].
VII
LA FEMME DU PEUPLE.—LA FILLE GALANTE.
Que l'on descende des tableaux de Chardin aux scènes de Jeaurat, des Illustres Françoises aux Bals de bois, aux Fêtes roulantes, aux Écosseuses, à l'Histoire de M. Guillaume le cocher, à toutes ces images vives, à toutes ces peintures grasses de la rue, à ces croquis de verve et d'un accent si dru jetés par Caylus au revers d'un poëme de Vadé,—une femme se dessinera au-dessous de la petite bourgeoisie, tout au bas de ce monde, et comme en dehors du dix-huitième siècle, une femme qui semblera d'une autre race que les femmes de son temps. Dans les rudes métiers de Paris, dans les commerces en plein vent, dans les durs travaux qui forcent les membres de la femme au travail de l'homme, depuis la vendeuse du marché et des Halles jusqu'à la misérable créature qui crie toute la journée au quai Saint-Bernard la voie de bois à vendre, un être apparaît qui n'est femme que par le sexe, et qui est peuple avant d'être femme. Bouchardon, dans ses Cris de Paris, en a saisi la silhouette forte, la carrure hommasse; ses dessins puissants montrent, sous le lainage et la bure solides et rigides, la grossièreté virile, la masculinité de toutes ces femmes de peine[ [404]. Et consultez le temps: au moral comme au physique, la femme du peuple est à peine dégrossie. Au milieu de la pleine civilisation de l'époque, au centre même des lumières et de l'intelligence, elle est, au témoignage de l'auteur des Parisiennes, un être dont la cervelle ne renferme pas plus d'idées qu'une Hottentote, un être enfoncé dans la matière et la brutalité, auquel la notion du gouvernement est donnée par l'exécution de la place de Grève, la notion de la force publique par le guet, la notion de la justice par le commissaire, la notion du christianisme par neuf tours autour de la châsse de la bonne sainte Geneviève. Parfois seulement, son cœur un instant s'éclaire: l'attendrissement, le chagrin, la pitié, l'indignation y passent et le traversent d'un coup. Élans passagers, et contre lesquels tout endurcit la femme du peuple, la rigueur de la vie quotidienne, le train du ménage où les querelles et les colères roulent dans cette langue inventée, répandue par cette grande corporation, les Poissardes, un ordre dans le peuple. Des disputes, des coups, des batailles, c'est le foyer. Les enfants grandissent sous ces violences qui s'agitent au-dessus de leurs têtes, et rejaillissent sur eux en éclats. Ils grandissent dans la terreur de ces mains toujours levées pour frapper, opprimés, comprimés, resserrés sur eux-mêmes, sans dégagement. Contrairement aux enfants des classes aisées qui sont hommes trop tôt, ils restent, selon la remarque d'un observateur, enfants trop tard: on dirait que leur âme et leur intelligence demeurent enveloppées, prisonnières sous le maillot banal, le linge de mousseline servant à tous les enfants pauvres, la tavayolle dans laquelle on les a portés, vagissants, à l'église[ [405]. Que de ténèbres, quelle profondeur d'ignorance chez les filles qui n'apprennent point toujours à lire chez les sœurs! Et quel plus bel exemple d'ingénuité dans l'idiotisme que l'histoire de cette Lise dont le ciseau d'Houdon fit le buste de la Sottise? Se présentant pour être mariée, lors des mariages de la ville à l'occasion du mariage du comte d'Artois, et l'employé lui demandant si elle avait un amoureux: «Je n'en ai point, répondit-elle tout étonnée, je croyais que la ville fournissait de tout...»
La consolation, la force morale et la résistance physique, l'oubli des maux, l'oubli des fatigues et de la froidure, le courage, la patience, l'étourdissement, toutes ces femmes de la populace les demandent à ce feu qui les soutient, les réconforte et les enfièvre, au rogomme, à l'eau-de-vie,—l'eau-de-vie que les marchandes crient dans les rues, en l'appelant de ce nom populaire d'une signification si terrible: La vie! la vie! L'ivresse pour tout ce monde, c'est la grande fête et le seul rêve. Dans le dimanche, il n'y a que l'abrutissement qui lui sourit. Les souvenirs de la famille remontent et s'arrêtent au vin bleu qui a coulé à la noce dans quelque guinguette de banlieue[ [406]; ses plaisirs tournent autour du broc d'étain où les mères, les grandes filles, les marmots même vont, aux jours de repos et de réjouissance, boire une grosse joie ou puiser l'ébriété batailleuse. Puis, le dimanche cuvé, recommence pour la femme le labeur, la misère de la vie, de la maladie, des privations, des jours sans feu, des enfants sans pain, l'existence implacable, écrasante, qui à la longue amène chez les vieilles femmes du peuple cet hébétement de la raison, des idées et du cœur, des facultés, des sentiments, dont on trouve une expression si complète, une note véritablement parlante dans ces regrets de l'une d'elles sur la mort de «son homme», un invalide. A cette question: «Comment se porte votre mari?—Bien, Monsieur, bien, oh! très-bien. Le pauvre cher homme! il a été enterré hier... C'est jeudi matin qu'il dit: j'étouffe!—Tu étouffes, pauvre Jacques, je l'appelois quelquefois comme ça par drôlerie. Je te l'avois bien dit: c'est ton asthme. Mais pourtant respire.....—Je ne peux pas.—Ah! que si, ne fais donc pas tant le douillet; mon Dieu, que je suis fâchée de lui avoir dit ça! car il ne pouvoit pas, ça le tenoit comme un plomb. Je lui fis boire la portion de confession d'hyacinthe que le chirurgien m'avoit donnée. Ça coûtoit trente-deux sous ni plus ni moins, sans que je lui reproche au pauvre cher homme: mais ça ne passoit pas. Quand je vis ça, je lui dis: Eh bien Jacques, si j'envoyois chercher un prêtre?—Comme tu voudras.—J'envoyai chercher le prêtre; il se confessa, le pauvre cher homme. Il n'avoit pas plus de malice qu'un enfant, c'étoit tout un. Quand il fut confessé: Eh bien, vois-tu, mon mari? c'est toujours une sûreté, vois-tu? on ne sait ni qui meurt ni qui vit, tu le vois. Ça ne fait ni bien ni mal. On lui porta le bon Dieu à dix heures. Il étoit assez tranquille. Je croyois qu'il alloit s'endormir. Un petit moment après: Ma femme, ma femme!—Eh bien! que veux-tu?—Ah! mon Dieu! je vois les poêlons qui tournent. C'est que j'avons quelques poêlons attachés à la muraille vis-à-vis de son lit. Ah! mon Dieu! je me sauve, je cours appeler des voisines; je reviens. Il étoit déjà mort. On ne l'auroit jamais dit, le pauvre homme! il n'a pas eu d'agonie. Il n'a pas fait de frime du tout; me voilà toute seule, sans homme... Je voyois bien qu'il n'iroit pas loin. Le jour de notre délogement, qui étoit donc il y a eu mardi huit jours, il n'a jamais pu porter que quatre chaises; encore il suoit. Il étoit fainéant, c'est vrai; mais ne me disoit rien. Le veux-tu blanc, le veux-tu noir? c'étoit tout un, et il faut que je rende tout à la Compagnie, jusqu'à ses cravates; j'en ai égaré deux, ou peut-être les a-t-il vendues, le pauvre homme, pour boire un coup d'eau-de-vie. Il n'avoit que ce défaut-là. Plus d'homme, ô ciel! plus d'homme! il ne disoit pas grand'chose, mais encore c'étoit une consolation de l'avoir là. Il me l'avoit toujours bien dit: Va, cet asthme me jouera quelque tour. Eh bien, le v'là, le tour.... le v'là. Encore si c'étoit un homme comme un autre, on diroit: mais jamais rien. Il ne m'a cassé qu'un miroir en vingt ans; encore, c'est que je l'avois obstiné, et moi je l'appelois quelquefois grand couard, grand lâche; il ne répondoit pas plus que ce chenet. Je me le reproche bien à présent. Eh! mon Dieu, plus d'homme! je n'en trouverai jamais un comme cela; mais ce n'est pas tout encore, il emmènera quelqu'un de la famille, car il avoit une jambe plus longue que l'autre, quand on l'a mis dans la bière. Il n'y a rien de plus sûr et certain.....[ [407]».