C'est de là pourtant, du plus bas peuple, de ces créatures disgraciées et flétries dans tout leur être, que sortait tout ce monde de femmes, les enchanteresses du temps, les reines de la beauté et de la galanterie, une Laguerre, fille d'une marchande d'oublies, une Quoniam, fille d'une rôtisseuse[ [408], une d'Hervieux, fille d'une blanchisseuse, une Contat, fille d'une marchande de marée[ [409]. Sophie Arnould presque seule s'échappera d'une famille à peu près bourgeoise: toutes les autres n'auront que la Halle pour berceau, et monteront du ruisseau.
Dès l'enfance, ces filles du peuple croissent pour la séduction, dans le cynisme, les sentiments ignobles, la langue nue et crue, les exemples, les spectacles qui les entourent. Rien ne les défend, rien ne les protége; rien ne dépose, rien ne conserve en elles le sens de l'honneur. Leur pudeur est violée à peine formée. De la religion, elles retiennent seulement quelques pratiques superstitieuses, l'usage par exemple de faire dire une messe à la vierge tous les samedis, usage qu'elles garderont secrètement au plus fort de leur libertinage[ [410]. L'idée du devoir, l'idée de la vertu de la femme, ne leur est donnée que par les censures des voisins, les moqueries, les plaisanteries, les cornes faites dans la rue aux jeunes filles qui se conduisent mal, à celles qui sont, comme dit le peuple, «à l'enseigne de la veuve: j'en tenons.» L'image même du mariage ne s'offre à elles que sous sa forme répugnante, par le ménage bruyant d'injures et de coups.
Aux tentations qui assaillaient cette jeune fille sans frein, sans appui, sans force et sans conscience morale, sans illusion même, se joignaient les licences de la vie populaire, la liberté des plaisirs dont les parents donnaient l'habitude et le goût à leurs enfants. Que d'occasions, de dangers! la guinguette, les dimanches passés depuis le matin dans ces salons de Ramponneau où, sur les murs comme dans les bouches, l'Ivresse jouait avec l'Obscénité! Quelles écoles, toutes ces Courtilles où les petites filles s'essayaient sur leurs petites jambes à danser la Fricassée! La femme s'éveillait là chez l'enfant; ses sens, ses coquetteries, ses ambitions y naissaient comme dans une atmosphère chaude et corrompue, chargée d'une odeur de gros vin et des fumées de la goguette. C'était là que venait à la jeune fille le désir de fringuer; c'était là qu'elle paraissait et paradait bientôt
Avec le bonnet à picot
Monté tout frais en misticot,
en gorgerette de linon ou de mignonnette,
La coiffe faisant le licou,
Par derrière nouée en chou,
le long juste de drap sur lequel un étroit mouchoir
Dit aux galants: venez y voir,
la breloque à l'oreille, le tablier de mousseline, le clavier de la ceinture à la pochette, le bouquet à la bavette, la courte cotte brune ou rouge, les mitaines de fin tricot, le crucifix d'or à coulant, le bas à coin, et le soulier à la boucle de Tombacle[ [411].
Que la fille fût un peu bien tournée, qu'elle eût du goût à la danse, elle devenait vite une des célébrités de l'endroit. Elle prenait le ton, l'allure de ce grand personnage du plaisir populaire que nous a peint Rétif de la Bretonne, «la danseuse de guinguette» dont il nous a gardé le cri: «Garçon! un canard, et que cela soit du bon, ou je te cogne!» Elle devenait dans le salon du Grand Vainqueur le boute-en-train des dansées vigoureuses, une achalandeuse qui avait le droit d'amener qui elle voulait, d'être servie au prix coûtant, et de faire un bon souper à deux pour dix-huit sols.