Un peu poussée de nourriture.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

ou bien encore:

Il m'a démis la luette.

Ah! ah! qui me la remettra!

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Et ces coureuses de guinguettes, on les retrouve dansant, chantant, buvant au p'tit trou, au Pont au Bled, au Petit-Gentilly, au Grand Vainqueur de la barrière des Gobelins.

Cette vie n'allait guère sans une liaison avec quelque joli coureur, quelque laquais, quelque sergent aux gardes, quelqu'un de ces recruteurs, véritables roués de la canaille, corrupteurs épouvantables de toute cette jeunesse des marchés et des bals. De ces liaisons, de ce libertinage, beaucoup de filles descendaient au métier du vice. Elles tombaient à quelque taudis de la rue Maubuée ou de la rue Pierre-au-lard. Elles hasardaient un: chit! chit! à la fenêtre d'une rue obscure. Elles devenaient, dans le crépuscule, ce que le siècle appelait «des ambulantes». Les plus heureuses, les moins éhontées, obtenaient de quelque élève en chirurgie, d'un procureur infidèle à sa femme, le petit mobilier, la tenture de siamoise ou de Bergame, l'ambition et l'envie de la fille du peuple. D'autres s'élevaient jusqu'à une demi-lune du Pont-Neuf, dont un amoureux leur payait le fonds. D'autres encore, retirées de l'infamie, étaient mises dans un couvent par un vieillard, usant, disait le temps, de la méthode des jardiniers qui chauffent le céleri[ [412]; le couvent les dépouillait de leurs anciennes habitudes, les décrassait, lavait le plus gros de leur passé, les formait à la tenue d'une fille du monde.

Peu de filles, il est juste de le reconnaître, tombaient d'elles-mêmes dans les hontes dernières du vice. Bien souvent la misère les y poussait par degrés ou les y plongeait d'un seul coup; et l'on trouve dans toute cette corruption comme un premier fond de désespoir. Dix à douze sous, c'était alors le salaire d'une journée de femme, et ce dont il allait qu'elle vécût[ [413]. Encore ce salaire était-il précaire, menacé, rogné à la fin du siècle par une mode presque générale: l'immixtion de l'homme, dans les travaux, dans les ouvrages les plus propres à la main de la femme, toutes ces créations de cordonniers pour femmes, tailleurs pour femmes, coiffeurs pour femmes. Et quel gagne-pain restait à la femme, lorsque Linguet dénonçait la concurrence faite à ce travail essentiellement féminin, la broderie, par ces laquais brodant à l'antichambre, par ces grenadiers faisant du filé aux corps de garde, et fatiguant les habitants de leur garnison avec les offres des manchettes et des bouffantes dont étaient bourrées les poches de leurs uniformes[ [414]?

Sur la tête de toutes ces femmes de débauche[ [415], échappant à la misère, sortant du peuple, s'élevant à un commencement de fortune, prenant peu à peu, d'aventures en aventures, une sorte de rang dans le vice, une espèce de place dans la société, il y avait toujours suspendu la main et la menace de la police, le caprice, l'arbitraire de ses sévérités et de ses brutalités. A l'horizon de sa vie, au bout de ses pensées, la fille entretenue voyait toujours se dresser cette maison de la Salpêtrière dont les portes s'ouvraient si facilement devant elle pour un bacchanal dont elle était innocente, pour l'amour d'un fils de famille qu'elle accueillait, parfois pour une bagatelle, souvent pour un soupçon. Par elle-même ou par le récit de ses compagnes, elle savait ce qu'était le terrible Hôpital; elle savait la façon expéditive des sentences du tribunal de Police, et comment après cette lecture de l'huissier: «Une telle arrêtée à 10 heures du soir, faisant telle chose», ou simplement: «Une telle accusée de telle chose, arrêtée»,—ce mot, ce seul mot: A l'hôpital! à l'hôpital! à l'hôpital! tombait de la bouche d'une justice sourde aux pleurs, aux gémissements, aux sanglots qui succédaient, dans la voix des condamnées, aux insolences des filles de la Régence[ [416]. L'Hôpital, c'étaient les rigueurs d'un autre siècle, une discipline presque barbare; la femme y était rasée[ [417], et, en cas de récidive, elle était soumise à des châtiments corporels. L'indulgence des mœurs avait beau corriger la lettre des lois; si rassurée qu'elle fût par la tolérance ordinaire du pouvoir dont elle dépendait, par ses accommodements et ses facilités, la fille n'oubliait point que cette sévérité, qu'on laissait dormir, pouvait se réveiller tout à coup. La police pouvait un matin être forcée de faire du zèle par un livre lancé contre l'administration, par le cri d'un «ami des mœurs» la rendant responsable des désordres qu'amenaient les filles dans les familles, que sais-je? par un mandement d'archevêque. Il suffisait d'un de ces coups de fouet pour qu'à l'improviste, sans cause, sans motif, on fît main basse sur toutes les filles arrêtées en masse, chez elles, à la sortie des spectacles, aux foires,—à l'exception de celles-là seules qui avaient la voiture au mois.