Edmond et Jules de Goncourt.

Paris, février 1862.

LA FEMME
AU DIX-HUITIÈME SIÈCLE


I
LA NAISSANCE—LE COUVENT—LE MARIAGE

Quand au dix-huitième siècle la femme naît, elle n'est pas reçue dans la vie par la joie d'une famille. Le foyer n'est pas en fête à sa venue; sa naissance ne donne point au cœur des parents l'ivresse d'un triomphe: elle est une bénédiction qu'ils acceptent comme une déception. Ce n'est point l'enfant désiré par l'orgueil, appelé par les espérances des pères et des mères dans cette société gouvernée par des lois saliques; ce n'est point l'héritier prédestiné à toutes les continuations et à toutes les survivances du nom, des charges, de la fortune d'une maison: le nouveau-né n'est rien qu'une fille, et devant ce berceau où il n'y a que l'avenir d'une femme, le père reste froid, la mère souffre comme une Reine qui attendait un Dauphin.

Bientôt une nourrice emportait au loin la petite fille, que la mère n'ira guère voir chez sa nourrice qu'au temps des tableaux de Greuze et d'Aubry. Lorsque la petite fille sortait de nourrice et revenait à la maison, elle était remise aux mains d'une gouvernante et logée avec elle dans les appartements du comble. La gouvernante travaillait à faire de l'enfant une petite personne, mais doucement, avec beaucoup de flatterie et de gâterie: dans cette petite fille qu'elle ne corrigeait guère, et à laquelle elle passait à peu près toutes ses volontés, elle ménageait déjà une maîtresse qui, lors de son mariage, devait lui assurer une petite fortune. Elle lui apprenait à lire et à écrire. Elle promenait ses yeux sur les figures de la Bible de Sacy. Elle lui montrait dans une jolie boîte d'optique la géographie en lui faisant voir le monde, l'intérieur de Saint-Pierre, la fontaine de Trévi, le dôme de Milan avec toutes ses petites figures, la nouvelle église de Sainte-Geneviève, patronne de Paris, l'église Saint-Paul, le nouveau palais Sans-Souci, l'Ermitage de l'Impératrice de Russie[ [1]. Elle lui mettait entre les mains quelque Avis d'un père ou d'une mère à sa fille, quelque Traité du vrai mérite. Elle lui recommandait encore de se tenir droite, de faire la révérence à tout le monde; et c'était à peu près tout ce que la gouvernante enseignait à l'enfant.

Les tableaux du dix-huitième siècle nous représenteront cette enfant, la petite fille, ce commencement de la femme du temps, la tête chargée d'un bourrelet tout empanaché de plumes ou couverte d'un petit bonnet orné d'un ruban, fleuri d'une fleur sur le côté. Les petites filles portent un de ces grands tabliers de tulle transparents, à bouquets brodés, que traverse le bleu ou le rose d'une robe de soie. Elles ont des hochets magnifiques, des grelots d'argent, d'or, en corail, en cristaux à facettes; elles sont entourées de joujoux fastueux, de poupées de bois aux joues furieusement fardées, souvent plus grandes qu'elles et qu'elles ont peine à tenir dans leurs petits bras[ [2]. Parfois, au milieu d'un parc à la française, on les aperçoit se traînant entre elles sur le sable d'une allée dans des petits chariots roulants, modelés sur la rocaille des conques de Vénus qui passent à travers les tableaux de Boucher[ [3]. Elles ne se font voir qu'enrubannées, pomponnées, toutes chargées de dentelles d'argent, de bouquets, de nœuds: leur toilette est la miniature du luxe et des robes superbes de leurs mères. A peine leur laisse-t-on, le matin, ce petit négligé appelé habit de marmotte ou de Savoyarde, ce joli juste de taffetas brun avec un jupon court de même étoffe, garni de deux ou trois rangs de rubans couleur de rose cousus à plat, et cette jolie coiffure si simple faite d'un fichu de gaze noué sous le menton[ [4]: charmante toilette où l'enfance est si à l'aise, où sa fraîcheur est si bien accompagnée, où sa grâce a tant de liberté. Mais ce n'est point ainsi que les petites filles plaisent aux parents: il les leur faut habillées et gracieusées au goût de ce siècle qui, sitôt qu'elles marchent, les enferme dans un corps de baleine, dans une robe d'apparat, et leur donne un maître à danser, un maître à marcher. Et voici, dans une gravure de Canot, la petite personne en position, qui arrondit les bras et pince du bout des doigts les deux côtés de sa jupe bouffante, d'un air sérieux, d'un air de dame, tandis que le maître répète: «Allez donc en mesure... Soutenez... Allez donc... Tournez-la... Trop tard... Les bras morts... La tête droite... Tournez donc, Mademoiselle... La tête un peu plus soutenue... Coulez le pas... Plus de hardiesse dans le regard[ [5]

Faire jouer la dame à la petite fille, la première éducation du dix-huitième siècle ne tend qu'à cela. Elle corrige dans l'enfant tout ce qui est vivacité, mouvement naturel, enfance; elle réprime son caractère comme elle contient son corps. Elle la pousse de tous ses efforts en avant de son âge. Envoie-t-on la petite fille promener aux Tuileries, on lui recommande, comme si son panier ne devait pas empêcher ses enfantines folies, de ne pas sauter, de se promener d'un air grave. Est-elle marraine, a-t-elle ce bonheur, une des grandes ambitions de l'enfance du temps, le premier rôle qu'on lui fait jouer dans la société, on la voit monter en voiture comme une femme, des plumes dans les cheveux, le fil de perle au cou, le bouquet à l'épaule gauche. La mène-t-on à un bal d'enfants: car il faut presque dès le berceau habituer la femme au monde pour lequel elle vivra, au plaisir qui sera sa vie: on lui place sur la tête un énorme coussin appelé toqué, sur lequel s'échafaude à grand renfort d'épingles et de faux cheveux un monstrueux hérisson, couronné d'un lourd chapeau; on lui met un corps neuf, un lourd panier rempli de crin et cerclé de fer; on la pare d'un habit tout couvert de guirlandes, et on la conduit au bal en lui disant: «Prenez garde d'ôter votre rouge, de vous décoiffer, de chiffonner votre habit, et divertissez-vous bien[ [6]