Ainsi se forment ces petites filles maniérées qui jugent d'une mode, décident d'un habit, se mêlent de bon air; enfants jolis à croquer et tout au parfait, ne pouvant souffrir une dame sans odeurs et sans mouches[ [7].

Des petits appartements où la gouvernante gardait la petite fille, la petite fille ne descendait guère chez sa mère qu'un moment, le matin à onze heures, quand entraient dans la chambre aux volets à demi fermés les familiers et les chiens. «Comme vous êtes mise!—disait la mère à sa fille qui lui souhaitait le bonjour.—Qu'avez-vous? Vous avez bien mauvais visage aujourd'hui. Allez mettre du rouge: non, n'en mettez pas, vous ne sortirez pas aujourd'hui.» Puis, se tournant vers une visite qui arrivait: «Comme je l'aime, cette enfant! Viens, baise-moi, ma petite. Mais tu es bien sale; vas te nettoyer les dents... Ne me fais donc pas tes questions, à l'ordinaire; tu es réellement insupportable.—Ah! Madame, quelle tendre mère! disait la personne en visite.—Que voulez-vous! répondait la mère, je suis folle de cette enfant[ [8]...»

Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite fille que cette entrevue banale et de convenance, commencée et finie le plus souvent par un baiser de la petite fille embrassant sa mère sous le menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne trouve point trace, pendant de longues années, d'une éducation maternelle, de ce premier enseignement où les baisers se mêlent aux leçons, où les réponses rient aux demandes qui bégayent. L'âme des enfants ne croît pas sur les genoux des mères. Les mères ignorent ces liens de caresse qui renouent une seconde fois l'enfant à celle qui l'a porté, et font grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une fille. La maternité d'alors ne connaît point les douceurs familières qui donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse; elle croit de son rôle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une sorte d'indifférence. Aussi la mère apparaît-elle à la petite fille comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'approcher. La timidité prend l'enfant; ses tendresses effarouchées rentrent en elle-même, son cœur se ferme. La peur vient où ne doit être que le respect. Et les symptômes de cette peur apparaissent, à mesure que l'enfant avance en âge, si forts et si marqués, que les parents finissent par s'en apercevoir, par en souffrir, par s'en effrayer. Il arrive que la mère, le père lui-même, étonnés et troublés de recueillir ce qu'ils ont semé, mandent à leur fille de travailler à effacer le tremblement qu'elle met dans son amour filial. «Le tremblement», je trouve ce mot terrible sur l'attitude des filles dans une lettre d'un père à sa fille[ [9].

La petite fille avait à peu près appris le peu que lui avait montré sa gouvernante. Elle savait bien lire et le catéchisme. Elle avait reçu les leçons du maître à danser. Un maître à chanter lui avait enseigné quelques rondeaux. Dès sept ans on lui avait mis les mains sur le clavecin[ [10]. L'éducation de la maison était finie: la petite fille était envoyée au couvent.

Le couvent,—il ne faut point s'arrêter à ce mot, ni à l'idée de ce mot, si l'on veut avoir, de ce que le couvent était réellement au dix-huitième siècle, la notion juste et le sentiment historique. Essayons donc, au moment où la jeune fille franchit sa porte, de peindre cette école et cette patrie de la jeunesse de la femme du temps. Retrouvons-en, s'il se peut, le caractère, les habitudes, l'atmosphère, cet air de cloître traversé à tout moment par le vent du monde, le souffle des choses du temps. Cherchons-en l'âme, comme on cherche le génie d'un lieu, dans ces murs sévères où l'on ouvre des fenêtres, où l'on pose des balcons, où l'on construit des cheminées, où l'on fait des plafonds pour cacher les grosses poutres, où l'on place des corniches, des chambranles, des portes à deux battants, des lambris bronzés[ [11]; où la sculpture, la dorure et la serrurerie la plus fine jettent sur le passé le luxe et le goût du siècle: image du couvent même, de ces retraites religieuses auxquelles l'abbaye de Chelles semble avoir laissé l'héritage de plaisirs, de musique, de modes et d'arts futiles, de mondanités bruyantes et charmantes dont l'abbesse avait rempli son couvent[ [12].

Le couvent alors est d'un grand usage. Il répond à toutes sortes de besoins sociaux. Il garantit les convenances en beaucoup de cas. Il n'est pas seulement la maison du salut: il a mille utilités d'un ordre plus humain. Il est, dans un grand nombre de situations l'hôtel garni et l'asile décent de la femme. La veuve qui veut acquitter les dettes de son mari s'y retire, comme la duchesse de Choiseul[ [13]; la mère qui veut refaire la fortune de ses enfants y vient économiser, comme la marquise de Créqui[ [14]. Le couvent est refuge et lieu de dépôt. Il tient cloîtrée la petite Émilie que la jalousie de Fimarcon enlève de l'Opéra[ [15]; il tient renfermées les maîtresses des princes qui vont se marier[ [16]. Les femmes séparées de leurs maris viennent y vivre. Le couvent reçoit les femmes qui veulent, comme Mme du Deffand et Mme Doublet, un grand appartement, du bon marché et du calme. Il a encore des logements pour des retraites, pour des séjours de dévotion, où s'établissent, à certaines époques de l'année, des grandes dames, des princesses élevées dans la maison; retour d'habitude et de recueillement aux lieux, aux souvenirs, au Dieu de leur jeunesse, qui inspireront à Laclos la belle scène de Mme de Tourvel mourant dans cette chambre qui fut la chambre de son enfance.

Tout ce monde, toute cette vie du monde, envahissant le couvent, avaient apporté bien du changement à l'austérité de ses mœurs. La parole inscrite au fronton des Nouvelles Catholiques, Vincit mundum fides nostra, n'était plus guère qu'une lettre morte: le monde avait pris pied dans le cloître. Il est vrai que toutes ces locataires, qui étaient comme un abrégé de la société et de ses aventures, habitaient d'ordinaire des corps de bâtiment séparés du couvent. Mais de leur logis au couvent même il y avait trop peu de distance pour qu'il n'y eût point d'écho et de communication. Les sœurs converses, chargées des travaux à l'intérieur et à l'extérieur de la maison apportaient les choses du dehors au couvent pénétré par les bruits du siècle et les entendant jusque dans cette voix de Sophie Arnould chantant aux ténèbres de Panthémont. Les sorties fréquentes des pensionnaires ramenaient comme des lueurs et des éclairs de la société. Le monde entrait encore au couvent par ces jeunes pensionnaires mariées à douze ou treize ans, et qu'on y remettait pour les y retenir jusqu'à l'âge de la nubilité[ [17]. Le parloir même, où le poëte Fuzelier était admis à réciter ses vers[ [18], avait perdu de sa difficulté d'abord; il n'était plus rigoureusement, religieusement fermé: les nouvelles de la cour et de la ville y trouvaient accès. Ce qui se faisait à Versailles, ce qui se passait à Paris y avaient un contre-coup. Tout y frappait, tout s'y glissait. La clôture n'arrêtait rien des pensées du monde, ni les ambitions, ni les insomnies, ni les rêves, ni les fièvres d'avenir; il en empêchait à peine l'expérience: qu'on se rappelle ces projets de Mlle de Nesle, devenue Mme de Vintimille, ce plan médité, dessiné, résolu, d'enlever le Roi à Mme de Mailly, toute cette grande intrigue imaginée, raisonnée, calculée par une petite fille dans une cour de couvent d'où elle jugeait la cour, pesait Louis XV, montrait Versailles à sa fortune[ [19]! Quelle preuve encore du peu d'isolement moral et spirituel de cette vie cloîtrée? Une preuve bien singulière: un livre, les Confidences d'une jolie femme, qu'une jeune fille pourra écrire au sortir de Panthémont. Prise en amitié par cette Mlle de Rohan qui fut plus tard la belle comtesse de Brionne, Mlle d'Albert puisera dans les nouvelles apportées à la jeune Rohan, dans les confidences de sa protectrice, dans tout ce qu'elle entendra autour d'elle au couvent, une connaissance si vraie, si particulière des mœurs de la société, de Versailles et de Paris, que son livre aura l'air d'avoir été décrit d'après nature; et les gens qu'elle aura peints ne se trouveront-ils point assez ressemblants pour la faire enfermer quelques mois à la Bastille[ [20]?

N'y a-t-il point pourtant tout au fond des couvents une lamentation sourde de cœurs brisés, un gémissement d'âmes prisonnières, la torture et le désespoir des «vœux forcés»? Les romans ont appelé la pitié sur ces jeunes filles sacrifiées par une famille à la fortune de leurs frères, entourées, circonvenues, assiégées par les sœurs dès l'âge de quatorze ans, et contraintes d'entrer en religion à l'accomplissement de leurs seize ans. Mais les romans ne sont pas l'histoire, et il faut essayer de mettre la vérité où l'on a mis la passion. Sans doute la constitution de l'ancienne société, pareille à la loi de nature, uniquement intéressée à la conservation de la famille, à la continuation de la race, peu soucieuse de l'individu, autorisait de grands abus et de grandes injustices contre les droits, contre la personne même de la femme. Il y eut, on ne peut le nier, des cas d'oppression et des exemples de sacrifice. Des jeunes filles nées pour une autre vie que la vie de couvent, appelées hors du cloître par l'élan de tous leurs goûts et de toute leur âme, des jeunes filles dont le cœur aurait voulu battre dans le cœur d'un mari, dans le cœur d'un enfant, refoulées, rejetées au cloître par une famille sans pitié, par une mère sans entrailles, vécurent, pleurant dans une cellule sur leur rêve évanoui. Mais ces vœux forcés sont singulièrement exceptionnels: ils sont en contradiction avec les habitudes générales, la conscience et les mœurs du dix-huitième siècle. Ne voyons-nous pas dans les Mémoires du temps des jeunes filles résister très-nettement à l'ordre formel de leurs parents qui veulent imposer le voile, et triompher de leur volonté? D'ailleurs la dureté de la paternité et de la maternité, dureté d'habitude et de rôle plutôt que de fond et d'âme, diminue à chaque jour du siècle. Et quand la Harpe lit dans tous les salons de Paris sa Mélanie, inspirée, disent ses amis, par le suicide d'une pensionnaire de l'Assomption[ [21], la religieuse par force n'est plus qu'un personnage de théâtre; les vœux forcés ne sont plus qu'un thème dramatique.

Lorsqu'on écarte les déclamations philosophiques et les traditions romanesques, le couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme une prison. Il est avant tout le refuge de toutes les existences brisées, le refuge presque obligé des femmes maltraitées par la petite vérole, une maladie à peu près oubliée aujourd'hui, mais qui défigurait alors le quart des femmes. La société par tous ses conseils, la famille par toutes ses exhortations, poussait vers l'ombre d'un couvent la jeune personne à laquelle arrivait ce malheur. La mère même, par dévouement, consentait à se détacher de cette malheureuse enfant que la laideur retranchait de la société et qui finissait par baisser la tête sans révolte sous l'impitoyable principe du temps: «Une femme laide est un être qui n'a point de rang dans la nature, ni de place dans le monde[ [22].» Deux cent mille laiderons, comme dit le prince de Ligne, mettaient ainsi leur amour-propre à couvert, et consolaient leur orgueil avec les ambitions de la vie de couvent, avec les honneurs et les prérogatives d'une abbaye.

Il est d'autres vœux plus propres au siècle et que l'on y rencontre plus souvent, engagements légers, presque de mode, et qui semblent seulement mettre dans la toilette d'une femme les couleurs de la vie religieuse. Un certain nombre de jeunes personnes de la noblesse se rattachaient à des ordres qui, sans exiger d'elles la prononciation d'aucuns vœux solennels ou simples, leur permettaient de vivre dans le monde et d'en porter l'habit, leur donnaient quelquefois un titre, toujours quelque attribut honorifique. C'étaient les chanoinesses, dont le chapitre le plus fameux, celui de Remiremont en Alsace, avait pour destination de recevoir le sang le plus pur des maisons souveraines, les noms les plus illustres du monde chrétien. Dans cette association des chanoinesses, divisées en dames nièces et en dames tantes, qui avaient prononcé leurs vœux et qui étaient forcées de résider au chapitre deux ans sur trois, la jeune personne, une fois admise, gagnait des relations, des protections, des amitiés, un patronage; et comme l'usage de chaque tante était de s'apprébender ou de s'anniécer une nièce, chaque nièce pouvait espérer l'héritage des meubles d'une tante, de ses bijoux, de sa petite maison, de sa prébende[ [23]. Mme de Genlis nous a raconté sa réception au chapitre noble d'Alix de Lyon, lorsqu'elle était toute enfant. Elle se peint en habit blanc, au milieu de toutes les chanoinesses, habillées à la façon du monde, avec des robes de soie noire sur des paniers, et de grandes manches d'hermine. Son Credo récité aux pieds du prêtre, le prêtre lui coupe une mèche de cheveux, et lui attache un petit morceau d'étoffe blanc et noir, long comme le doigt, et qu'on appelait un mari. Puis il lui passe au cou et à la taille une croix émaillée pendue à un cordon rouge et une ceinture faite d'un large ruban noir moiré. Et la voilà ainsi parée, toute fière, gonflée dans sa vanité de petite fille de sept ans quand on l'appelle du titre des chanoinesses: Madame ou Comtesse[ [24].