Je vaux bien une duchesse,
Tignonnez, tignonnez, bichonnez-moi,
Je vais souper chez le Roi!
Et ce Frison, qui ne fit pas d'élèves, fit tant de jaloux qu'on vit Guigne, le barbier du Roi, se déguiser en laquais de Mme de Resson pour surprendre son secret et le voir à l'œuvre; mais Frison le reconnut, et le mystifia en coiffant la dame le plus mal qu'il put[ [515]. A Frison succède Dagé, lancé par Mme de Châteauroux, protégé par la Dauphine, belle-fille de Louis XV, Dagé à qui Mme de Pompadour fut obligée de faire des avances pour obtenir d'être coiffée par lui. Ce fut lui qui répondit à la favorite lui demandant la raison de sa réputation: «Je coiffais l'autre,» un mot qui fit fortune dans l'entourage de la Dauphine[ [516].
Ce grand succès, cette gloire des premiers coiffeurs de dames furent, il faut le dire, achetés à peu de frais, et l'on exigea des coiffeurs de la fin du dix-huitième siècle de bien autres talents que les talents de Frison, tournant sans cesse dans le même cercle de simplicité, ne s'exerçant que sur des coiffures sans apprêt, et se pliant presque servilement à la nature. En effet, pendant tout le commencement du dix-huitième siècle, l'arrangement de la tête est presque stationnaire[ [517]: il consiste presque uniquement dans une coiffure basse aux boucles frisées sur laquelle on jette une plume, un diamant, un petit bonnet à plumes pendantes[ [518]. L'abandon des boucles frisées et une élévation presque insensible de la coiffure qui reste plate, c'est tout le changement qu'y amène le temps, jusqu'à la venue du révélateur qui commence la grande révolution des modes de la tête: Legros paraît. De la cuisine, des fourneaux du comte de Bellemare, il s'élève à cette académie où il tient trois classes, où il montre, pour valets de chambre, femmes de chambre, coiffeuses, cet art de coëffer à fond, auquel on se faisait la main sur la tête de jeunes filles du peuple qu'on payait vingt sols[ [519]. Dès 1763, il s'annonce, il affiche ses principes avec trente poupées toutes coiffées exposées à la foire Saint-Ovide. En 1765, cent poupées exposées chez lui montrent comme le corps de doctrine de ce nouvel art basé sur la proportion de la tête et l'air du visage. La même année, il publie son Art de la coëffure des dames françoises, où il se vante de l'invention de quarante-deux coiffures applaudies par la cour et la ville, et où il démontre par vingt-huit estampes tous les heureux contrastes que peuvent faire, avec un tapé dans la coiffure encore basse et aplatie, les boucles biaisées, les boucles en marrons, les boucles brisées, les boucles en béquilles, les boucles frisées imitant le point de Hongrie, les boucles renversées, les boucles en coquilles, les boucles en rosette, les boucles en colimaçon[ [520], coiffures maigres et compliquées qui semblent faire descendre une dragonne et ses deux boucles déroulées sur une épaule d'une tête d'impératrice romaine à petites frisures. Mais c'est un essor qui commence, c'est le premier vol de la mode nouvelle, c'est le point de départ des inventions et des théories qui vont approprier la parure à ce nouveau caractère de la grâce, la physionomie de chaque femme. Une philosophie de la toilette va donner à la coquetterie des conseils et des lois d'esthétique. Le siècle est en train de découvrir que la toilette d'une belle femme doit être entièrement épique, épique comme la Muse de Virgile, débarrassée de toute espèce de chiffon, de tout pomponnage, de tout ce qui ressemble aux concetti modernes, absolument contraire en un mot à la toilette de la jolie femme. Que le charme d'une femme vienne d'un certain air, d'un rien répandu dans toute sa personne, de ce qu'on est convenu d'appeler «le je ne sais quoi», elle est indigne de plaire, si elle ne cherche toutes les fantaisies susceptibles d'agrément, si elle ne montre dans son ajustement tantôt le goût du sonnet, tantôt le goût du madrigal ou du rondeau, et le piquant même de l'épigramme, toutes les grâces du petit genre faites pour sa mine chiffonnée et ses yeux sémillants[ [521].
En 1763, la même année où Legros exposait ses poupées à la foire Saint-Ovide, paraissait l'Enciclopédie carcassière, ou tableau des coiffures à la mode gravées sur les desseins des petites-maîtresses de Paris, un petit livre devenu aujourd'hui une rareté. Était-ce une ironie que ce livre baroque qui avait pour sous-titre: Introduction à la connoissance intime des allonges, pompons, papillottes, blondes, marlis, carmin, blanc de céruse, mouches, grimaces pour pleurer, grimaces pour rire, billets doux, billets amers et toute l'artillerie de Cupidon. L'Encyclopédie carcassière était ornée de quarante-quatre coiffures dont les plus curieuses étaient: à la Cabriolet, à la Maupeou, à la Baroque, à l'Accouchée, à la Petit-Cœur, à la Pompadour, à la Chausse-Trappe, à la Jamais vu.
Ainsi renouvelé dans son principe, l'art de la coiffure devient le champ des imaginations et des émulations. On voit se lever la célébrité d'un autre coiffeur de dames, Frédéric, qui fait une terrible concurrence à l'ex-cuisinier, dont les dames du grand air n'ont jamais voulu reconnaître le goût; d'ailleurs elles lui gardent rancune d'avoir révélé qu'elles perdaient une grande partie de leurs cheveux par leur paresse à peigner leur chignon natté, gardé par elles souvent huit ou quinze jours sans un coup de peigne. Les coiffures de Legros sont bientôt abandonnées aux filles, aux courtisanes, et Legros lui-même disparaît au milieu de tous les coiffeurs en veste rouge, en culotte noire, en bas de soie gris[ [522] qui percent, remplissent Paris, coiffent à Versailles. La vogue en est si grande, le nombre en croît tellement que le corps des perruquiers en possession du privilége de coiffer les dames fait mettre à l'amende et emprisonner plusieurs coiffeurs. Aussitôt paraît un Mémoire des coiffeurs des dames de Paris contre la communauté des maîtres barbiers, perruquiers, baigneurs, étuvistes, mémoire assimilant l'art libéral du coiffeur de dames à l'art du poëte, du peintre, du statuaire, énumérant tout ce qu'il lui faut de talents, «de science du clair obscur», de connaissance des nuances, pour concilier la couleur de l'accommodage avec le ton de chair, pour distribuer les ombres, pour donner plus de vie au teint, plus d'expression aux grâces. Ce mémoire où les coiffeurs se réclamaient d'un astre, la chevelure de Bérénice, était
appuyé par un poëme: l'Art du coiffeur des dames contre le méchanisme des perruquiers à la toilette de Cythère, 1765, qui demandait qu'on laissât croupir les perruquiers, «ces mécaniques ouvriers, dans la crasse,
Entre le savon et la tignasse.»
Suivait bientôt un second mémoire où les coiffeurs des dames de Paris, se portant au nombre de 1,200, et se donnant le titre de «premiers officiers de la toilette d'une femme», arguaient contre les perruquiers de la fréquence de changement des garçons perruquiers passant à chaque instant d'une boutique à une autre, et ne présentant par là nulle garantie suffisante pour un ministère de confiance tel que le leur. La querelle devenait un gros procès dans lequel entraient jusqu'aux coiffeuses. Un mémoire se publiait à Rouen où les Coëffeuses, bonnetières et enjoliveuses, réclamant l'exécution des statuts rédigés en leur faveur l'an 1478, déclaraient hautement qu'il y avait profanation à laisser les mains d'un perruquier toucher à une tête de femme. Le parti des coiffeurs, grandissant chaque jour, soutenu par les femmes, par toutes les élégantes de Paris[ [523], remportait à la fin une victoire éclatante: une Déclaration donnée à Versailles et enregistrée au Parlement, laissant subsister les coiffeuses pour le peuple et la bourgeoisie, agrégeait six cents coiffeurs de femmes à la communauté des maîtres barbiers et perruquiers. Et pour ramener les coiffeurs à ce nombre fixe de six cents, pour les empêcher de mettre sur leurs enseignes: Académie de coiffure, il faudra bientôt un Arrêt du Conseil[ [524].