Pendant cette grande lutte, Legros était mort. Il avait été étouffé sur la place Louis XV dans les fêtes données pour le mariage de Marie-Antoinette; Paris ne l'avait guère plus regretté que sa femme, et le nom de Léonard, le nom de Lagarde, le Traité des principes de l'art de la coiffure des femmes par Lefèvre, achevaient l'oubli de son nom et de son livre on ouvrant la nouvelle ère de la coiffure française. Imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode ingénieuse jusqu'à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise, du sélam, de l'allusion, de l'à-propos, du rébus et du portrait de famille; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du dix-huitième siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l'imagination des six cents coiffeurs de femmes, par l'imagination des coiffeuses, par l'imagination de la boutique des Traits galants, par l'imagination de toutes ces marchandes de modes qui doivent donner du nouveau sous peine de fermer boutique! Ce qui vole dans le temps, ce qui passe dans l'air, l'événement, le grand homme de l'instant, le ridicule courant, le succès d'un animal, d'une pièce ou d'une chanson, la guerre dont on parle, la curiosité à laquelle on va, l'éclair ou le rien qui occupe une société comme un enfant, tout crée ou baptise une coiffure. On est loin du temps où la mode s'espaçait d'années en années, où il fallait la fondation du Courrier de la mode (1768) pour tirer de titres d'opéras-comiques trois bonnets en un an, les bonnets à la Clochette, à la Gertrude, à la Moissonneuse[ [525]. Au temps où nous sommes, à la mort de Louis XV, qu'est-ce que trois coiffures pour toute une année? A chaque coup de vent on voit changer les noms et les formes de ces manières d'architectures qui grandissent toujours aux grands applaudissements des hommes. Les hautes coiffures, au jugement du temps, prêtent une physionomie aux figures qui n'en ont point; elles atténuent les traits, elles arrondissent la forme trop carrée du visage des Parisiennes, qu'elles allongent en ovale, et dont elles voilent l'irrégularité ordinaire[ [526].
L'allégorie règne dans la coiffure qui devient un poëme rustique, un décor d'Opéra, une vue d'optique, un panorama. La mode demande des parures de tête aux jardins, aux serres, aux vergers, aux champs, aux potagers, et jusqu'aux boutiques d'herboristerie: des groseilles, des cerises, des pommes d'api, des bigarreaux et même des bottes de chiendent jouent sur les cheveux ou sur le bonnet des femmes. La tête de la femme se change en paysage, en plate-bande, en bosquets où coulent des ruisseaux, où paraissent des moutons, des bergères et des bergers. Il y a des bonnets au Parterre, au Parc anglais[ [527]. Cette folie prodigieuse des accommodages composés, machinés, arrangés en tableaux, dessinés en culs-de-lampe de livres, en images de villes, en petits modèles de Paris, du globe, du ciel, le coiffeur Duppefort la peint d'après nature dans la comédie des Panaches, lorsqu'il parle d'élégantes voulant avoir sur la tête le jardin du Palais-Royal avec le bassin, la forme des maisons, sans oublier la grande allée, la grille et le café; lorsqu'il parle de veuves lui demandant un catafalque de goût et des petits Amours jouant avec des torches d'hyménée, de femmes désirant porter tout un système céleste en mouvement: le soleil, la lune, les planètes, l'étoile poussinière et la voie lactée; d'amantes qui veulent se montrer aux yeux de leur amant coiffées d'un bois de Boulogne garni d'animaux, ou d'une revue de la Maison du Roi[ [528]. Et comment crier à l'exagération, à la caricature? Ne dit-on point que Beaulard vient d'imaginer et de mettre sur la tête de la femme d'un amiral anglais la mer! une mer de Lilliput, faite de bouillons de gaze, une mer avec une flotte microscopique, bâtie de chiffons, l'escadre de Brimborion! Et ne voit-on point au commencement de 1774 dans les salons, dans les spectacles, cette coiffure incroyable, «infiniment supérieure, disait le temps, à toutes les coiffures qui l'ont précédée par la multitude de choses qui entrent dans sa composition et qui toutes doivent toujours être relatives à ce qu'on aime le plus;» ne voit-on pas cette coiffure du cœur, le Pouf au sentiment? Décrivons, pour en donner l'idée, celui de la duchesse de Chartres. Au fond est une femme assise dans un fauteuil et tenant un nourrisson, ce qui représente monsieur le duc de Valois et sa nourrice. A droite on voit un perroquet becquetant une cerise, à gauche un petit nègre, les deux bêtes d'affection de la duchesse. Et le tout est entremêlé des mèches de cheveux de tous les parents de madame de Chartres, cheveux de son mari, cheveux de son père, cheveux de son beau-père, du duc de Chartres, du duc de Penthièvre, du duc d'Orléans[ [529]! La vogue est aux coiffures parlantes: voici, à la mort de Louis XV, les coiffures à la Circonstance qui pleurent le Roi au moyen d'un cyprès et d'une corne d'abondance posée sur une gerbe de blé; voici les coiffures à l'Inoculation où le triomphe du vaccin est figuré par un serpent, une massue, un soleil levant et un olivier couvert de fruits[ [530]!
Il semble que la France en ces années soit jalouse des inventions de la vieille Rome, des trois cents coiffures de la femme de Marc-Aurèle. Essayez de compter celles qui ont laissé un nom: les coiffures à la Candeur, à la Frivolité, le Chapeau tigré, la Baigneuse, coiffure des migraines, le bonnet au Colisée, à la Gabrielle de Vergy, à la Corne d'abondance, le bonnet au Mystère, le bonnet au Becquot, le bonnet à la Dormeuse, à la Crête de coq, le Chien couchant, le chapeau à la Corse, à la Caravane, le pouf à la Puce, le pouf à l'Asiatique, la coiffure aux Insurgents figurant un serpent si bien imité que le gouvernement, pour épargner les nerfs des dames, en défendait l'exposition[ [531]. C'est le casque anglais orné de perles, le bonnet à la Pouponne, le bonnet au Berceau d'amour, à la Bastienne, le bonnet à la Crèche, le bonnet à la Belle-Poule qui portait une frégate, toutes voiles dehors; la coiffure à la Mappemonde qui dessinait exactement sur les cheveux les cinq parties du monde, la Zodiacale qui versait sur un taffetas bleu céleste le ciel, la lune et les étoiles, et l'Aigrette-parasol qui s'ouvrait et garantissait du soleil. Ce sont les coiffures à la Minerve, à la Flore, à toutes les déesses de l'antiquité, les coiffures baptisées par Colombe, par Raucourt, par la Granville, par la Cléophile, par Voltaire et par Jeannot des Variétés amusantes. Et il y a encore la Parnassienne, la Chinoise, la Calypso, la Thérèse qui est la coiffure de transition entre la coiffure de l'âge mûr et celle de la vieillesse, la Syracusaine, les Ailes de papillon, la Voluptueuse, la Dorlotte, la Toque chevelue[ [532]; enfin cette coiffure qui tue les mantelets et les coqueluchons: la Calèche, dont la fille de Diderot, encore enfant, expliquait si bien les avantages à son père. «Qu'as-tu sur la tête, demandait le père, qui te rend grosse comme une citrouille?—C'est une calèche.—Mais on ne saurait te voir au fond de cette calèche, puisque calèche il y a.—Tant mieux: on est plus regardée.—Est-ce que tu aimes à être regardée?—Cela ne me déplaît pas.—Tu es donc coquette?—Un peu. L'un vous dit: Elle n'est pas mal; un autre: Elle est jolie. On revient avec toutes ces petites douceurs-là, et cela fait plaisir.—Ah ça! va-t'en vite avec ta calèche.—Allez, laissez-nous faire, nous savons ce qui nous va, et croyez qu'une calèche a bien ses petits avantages.—Et ces avantages?—D'abord, les regards partent en échappade; le haut du visage est dans l'ombre; le bas en paraît plus blanc; et puis l'ampleur de cette machine rend le visage mignon[ [533].»
Un moment cette furie des coiffures extravagantes était menacée, arrêtée par la vogue du hérisson, une coiffure relativement simple qui cerclait d'un simple ruban les cheveux relevés et se dressant en pointes. Mais aussitôt les modistes effrayées, les boutiques désertes, redoublaient d'efforts et d'étalages[ [534]. La mode repartait plus folle et faisait monter à deux cent trente-deux livres un chignon fourni par le perruquier de l'Opéra à la Saint-Huberti[ [535]. C'étaient de nouvelles surcharges, de prodigieux empanachements qui enrichissaient les plumassiers[ [536], qui leur valaient d'un seul coup, d'une seule ville de l'étranger, de Gênes où la duchesse de Chartres montrait ses panaches, une commande de 50 mille livres[ [537]. Les échafaudages de cheveux montaient et montaient encore: ils arrivaient à dépasser en hauteur ces coiffures à la Monte-au-ciel, figurées sur de grands mannequins exposés en août 1772 dans un café de la foire Saint-Ovide, qui avaient tant donné à rire au peuple accouru[ [538]. C'est l'époque des coiffures si majestueusement monumentales que les femmes sont obligées de se tenir pliées en deux dans leurs carrosses, de s'y agenouiller même; et les caricatures françaises et anglaises exagèrent à peine en montrant les coiffeurs perchés sur une échelle pour donner le dernier coup de peigne et couronner leur œuvre. A peine si les portes d'appartements sont assez élevées pour laisser passer ces édifices ambulants qui sont à la veille de faire brèche partout où ils passent, quand Beaulard remédie à tout par un trait de génie: il invente les coiffures mécaniques qu'on fait baisser d'un pied en touchant un ressort, pour passer une porte basse, pour entrer dans un carrosse; coiffures qu'on appelle à la grand'mère, parce qu'elles préservent des réprimandes des grands parents: une jeune personne se présente à eux, le ressort poussé, la coiffure basse; puis le dos tourné à la vieille femme, «à la fée Dentue», comme dit le temps, la coiffure en un clin d'œil remonte d'un pied, ou même de deux[ [539].
Beaulard! ne passons pas devant ce grand nom sans nous y arrêter un moment. Il est en ce temps le modiste sans pareil, le créateur, le poëte qui mérite l'honneur de la dédicace du poëme des Modes par ses mille inventions et ces délicieuses appellations de fanfioles, qu'on dirait apportées de Cythère par le chevalier de Mouhy ou Andréa de Nerciat: les rubans aux soupirs de Vénus, les diadèmes arc-en-ciel, le désespoir d'opale, l'instant, la conviction, la marque d'espoir, les garnitures à la composition honnête, à la grande réputation, au désir marqué, aux plaintes indifférentes, à la préférence, au doux sourire, à l'agitation, et l'étoffe soupirs étouffés garnie en regrets inutiles, sans compter toutes les nuances combinées, disposées, imaginées par son goût, sortant de cette boutique assiégée d'où partent les couleurs qu'il faut porter, la couleur vive bergère, la couleur cuisse de nymphe émue, la couleur entrailles de petit-maître[ [540]!
Car au milieu de cette mode qui change, roule et se déplace sans cesse, il y a de temps en temps comme de grands courants de couleur qui passent et pèsent sur elle. Un ton règne tout à coup partout. C'est tantôt la couleur boue de Paris, tantôt la couleur merde d'oie[ [541], tantôt la couleur puce, une couleur qu'il suffit de porter en 1775, au dire de Besenval, pour faire fortune à la cour, une couleur rappelée à toutes les pages de Vulsidor et Zulménie, le roman de Dorat, une couleur nommée par Louis XVI, et multipliée par l'imagination des teinturiers en toutes sortes de nuances et de dérivés: ventre de puce en fièvre de lait, vieille puce, jeune puce, dos, ventre, cuisse, tête de puce[ [542].
Mais voilà qu'au plus beau moment de son triomphe, la couleur puce est tuée par la couleur cheveux de la Reine, une couleur qui naît d'une comparaison délicate trouvée par Monsieur à propos de satins présentés à Marie-Antoinette. Sur le mot de Monsieur, une mèche d'échantillon de ces jolis cheveux blond cendré est envoyée aux Gobelins, à Lyon, aux grandes manufactures; et la nuance, pareille à l'or pâle, que les métiers renvoient, habille pendant tout un an la France aux couleurs de la Reine[ [543]. Ce n'est pas la seule invention de la mode à laquelle la grâce de Marie-Antoinette sert de marraine et donne la fortune. Dès son arrivée en France, elle avait fait adopter, sous le nom de coiffure à la Dauphine, cette coiffure qui donnait à la chevelure élevée et s'épanouissant au-dessus du front l'apparence d'une queue de paon[ [544]. En 1776, les femmes se disputaient la coiffure appelée le Lever de la Reine et le Pouf à la Reine[ [545]. Les fichus larges et bouffants, les fichus que l'on comparait à des pigeons pattus, se taillaient sur les fichus portés par la Reine à ses relevailles de couches. Le nom de la Reine était donné à une robe qu'inventait Sarrazin, «costumier de Leurs Altesses Nosseigneurs les Princes et directeur ordinaire du salon du Colisée»; et lorsqu'elle avait un second fils, cette robe prenait une garniture au Nouveau Désiré. Enfin aux brocarts, aux pompons, aux plumets, à la folie d'ornements du grand habit de cour, elle faisait succéder, par l'influence de son exemple, la mode des volants de dentelles étagés sur une robe de satin uni[ [546].
Vers 1780, une grande révolution s'accomplit dans la mode: la révolution de la simplicité, au milieu de laquelle Walpole, passant dans une voiture décorée de petits Amours se fait à lui-même l'effet du grand-père d'Adonis. A côté des hommes abandonnant l'usage de l'habit à la française, du chapeau sous le bras, de l'épée au côté, et ne se montrant plus guère dans ce grand costume qu'aux assemblées d'apparat et de noces, aux bals parés, aux repas de cérémonie, les femmes quittent les robes de grande parure. Se couvrant la gorge et le col, elles coupent ces queues de robes qui traînaient d'une aune derrière elles. Elles mettent à bas les grands paniers; et c'est à peine si, pour se donner une certaine ampleur, elles portent de petits coudes aux poches. Le costume, la toilette n'est plus un décor magnifique, plein d'enflure, majestueux par le développement et l'extravagance d'ornements: la femme renonce même aux échafaudages de cheveux, elle se coiffe en bonnet, et, de toute l'ancienne toilette française, elle ne garde que le corps. Le renouvellement est complet. Il va de la tête aux pieds. Sur la tête, la femme ne porte plus une livre de poudre blanche. Elle s'est enfin laissé persuader que cette profusion de poudre grossit et durcit les traits, qu'elle affadit le visage des blondes, qu'elle noircit le teint des brunes. Et ce n'est plus, dans les coiffures, qu'un soupçon de poudre, encore atténué, éteint avec de la poudre blonde ou rousse. Enfin, dernier changement qui désole Rétif de la Bretonne, les femmes ne portent plus de souliers à hauts talons. Qui sait si la mode n'a pas été touchée de l'observation de l'anatomiste Winslow, que les hauts talons font remonter le mollet trop haut chez les femmes du monde, déplacement qui n'a pas lieu chez les danseuses, usant de souliers plats? Des souliers plats, c'est le nouveau goût de la femme faisant succéder à sa démarche voluptueuse et balancée par les mules, la démarche courante et l'allure cavalière de l'homme. La mode féminine ne s'ingénie plus qu'à être simple. Elle ne fait plus travailler les couturières et les tailleuses que sur la mode masculine ou la mode anglaise, ses deux patrons de simplicité. Ce ne sont plus que robes simples, les chemises, les robes à l'anglaise, à la turque, à la créole, à la janséniste, et les robes à la Jean-Jacques Rousseau «analogues aux principes de cet auteur», robes de burat avec une alliance d'or au cou. Les cheveux s'arrangent en catogan, à la conseillère, en manière de perruques d'hommes de robe; et sur les cheveux, plus de lourds chapeaux, mais seulement une guirlande de roses. La redingote, le gilet coupé, et la cravate au col en guise de mouchoir, tel est le costume courant, à cette heure où la tenue du matin devient la tenue de la journée, où les femmes se présentent en casaquins à l'audience des ministres. La cour elle-même, la femme de cour est obligée de céder à ce grand mouvement de simplicité. Elle ne porte plus que des paniers moyens, des garnitures de jupes, des manches posées à plat et ne formant qu'un seul falbala; on lui voit même, innovation inouïe, un jupon et un corset qui ne sont pas de la même couleur. Des mères, la mode va aux enfants; on cesse d'en faire ces poupées et ces miniatures de grandes personnes que montrent jusque-là les gravures du siècle: ils prennent le chapeau de jonc, la veste et le gilet de la marinière. Les petites filles, les cheveux sans poudre et seulement retenus par un ruban bleu, n'ont plus qu'un fourreau blanc de mousseline sur un dessous de taffetas rose[ [547], toilette sans façon comme leur âge, laissant à leur vivacité, à leur activité, une liberté qui scandalise les vieilles gens habitués aux grands habits de l'enfance[ [548].
Au milieu de cette mode rejetant tous les produits de Lyon, les lampas, les superbes droguets, les persiennes, les étoffes brochées en soie, en argent ou en or, éclate le goût des batistes et des linons, mode apportée à la France par la jeunesse d'une Reine. La femme se voue au blanc. Partout se montrent ces grands tabliers, ces amples fichus sur la gorge qui lui donnent un air piquant de chambrière et de tourière moqué par Mme de Luxembourg[ [549], chanté par le chevalier de Boufflers[ [550].
Puis à la simplicité des étoffes blanches, se mêle la simplicité de cette paysannerie qui remplit alors les romans, les imaginations, les cœurs. Les bijoux rustiques en acier, les croix et les médaillons balancés à un cordon de cou, prennent la place des diamants qu'on n'ose plus porter. Chapeau à la laitière, à la bergère, à la vache, coiffures à l'ingénue, bonnets à la Jeannette, souliers à la Jeannette, habit de bal à la paysanne, c'est une garde-robe qui semble sortir de la corbeille de noces de l'Accordée de village. Et dans le zèle de ce retour au naturel, de ce furieux effort vers la naïveté du costume, vers l'ingénuité des dehors, la femme ne s'arrête pas là: il arrive, avant la révolution, un moment où toute la mode de la femme, tout ce qui l'habille et la pare, est à l'enfant.