Le succès, il est vrai, a manqué aux projets conçus ou accueillis par ces femmes qui en gouvernant la volonté royale ont gouverné les destins de la monarchie; leurs plans, leurs innovations, les systèmes de leurs conseillers, poursuivis par elles avec la constance de l'entêtement, leurs illusions opiniâtres ont abouti à des revers, à des défaites, à des malheurs. Mais les hommes politiques qui ont laissé un nom dans le dix-huitième siècle ont-ils été plus heureux que les femmes politiques? Qui a réussi parmi eux? Qui a commandé aux événements? Qui a fait l'œuvre qu'il voulait? Qui, parmi les plus fameux, n'a pas laissé derrière lui un héritage de ruine? Est-ce Choiseul? Est-ce Necker? Est-ce Mirabeau? Pour avoir eu contre elle la force qui en politique condamne et ne juge pas: la fortune, la femme du dix-huitième siècle n'en a pas moins déployé de remarquables aptitudes, de singuliers talents, d'étonnantes capacités sur le théâtre des plus grandes affaires. Elle y a apporté une grandeur supérieure aux instincts de son sexe; et l'on ne peut nier qu'elle ait possédé ce qui est le cœur du politique, ce qui fait l'élévation morale de l'ambition: l'amour de la gloire, et sinon le respect, au moins la préoccupation de la postérité. Elle y a apporté avant tout, elle y a fait paraître les deux qualités qui sont devenues, depuis elle, les deux forces des gouvernements modernes, le secret et l'art de régner: la séduction des hommes et l'éloquence.
Ces dons, la séduction, l'éloquence, un ministre du temps les a-t-il poussés plus loin que cette femme qui personnifie au dix-huitième siècle la femme d'État, que Mme de Pompadour? Un précieux témoignage va nous donner la mesure de son adresse politique, le ton de sa grâce insinuante, l'accent de sa voix, de cette voix de femme et de ministre qui se plie à tout et monte à tout, s'assouplit jusqu'à la caresse, se raidit jusqu'au commandement, répond, discute, et couvre tout à coup le raisonnement de son adversaire avec la réplique inspirée d'un grand orateur. Ce témoignage est le récit dialogué qu'un de ses ennemis, un parlementaire, le président de Meinières, a laissé des deux entrevues qu'il eut avec elle au sujet des affaires du Parlement. Qu'on le lise: on sortira de cette lecture comme M. de Meinières sort de l'antichambre où la favorite lui a parlé, avec l'étonnement et l'admiration. Tout d'abord, quelle attitude qui impose le respect! quel regard tombant de haut! puis quels yeux appuyés sur les yeux de l'homme qui lui parle! Le parlementaire, habitué pourtant à parler, rompu à l'assurance, cherche ses mots; sa voix tremble. Mme de Pompadour n'a pas une hésitation: elle dit ce qu'elle veut, et ne dit que ce qu'elle veut. Elle laisse engager M. de Meinières, elle l'encourage en le complimentant, elle l'arrête en lui opposant les dispositions du Roi, du Roi dont elle affirme avec une expression souveraine l'autorité royale. Quels retours habiles, lorsque dans cet homme, qui est le Parlement, et avec lequel elle veut traiter, elle cherche le cœur du père qui a son fils à placer, et qu'on peut par là plier aux accommodements, décider peut-être à abandonner les engagements de son corps, à écrire au Roi une lettre particulière de soumission! Aux objections de Meinières, comme tout de suite, après un mot de bienveillance, elle se relève, ramasse le mot honneur que lui oppose le parlementaire, s'étend en termes superbes sur l'honneur qu'il y a à faire ce que le Roi désire, ce qu'il ordonne, ce qu'il veut! Puis lancée, entraînée, s'abandonnant à ses idées, et trouvant toujours le mot juste, elle jugeait toute la conduite du parlement, toute l'affaire des démissions, avec une parole courante, passant de la plus haute ironie aux plus heureux mouvements d'interpellation, aux questions pressantes, aux exclamations échappées de l'âme. Et la discussion reprenant, Mme de Pompadour faisait encore intervenir le Roi, elle le faisait pour ainsi dire apparaître en le dégageant de ses ministres, en lui attribuant une volonté personnelle: et c'était le droit de Louis XV, son pouvoir, qui semblaient parler dans sa voix; c'était, dans sa bouche, la colère d'un Roi qui se retourne contre une révolte, lorsqu'elle demandait à Meinières: «Mais, je vous demande un peu, messieurs du Parlement, qui êtes-vous donc pour résister comme vous faites aux volontés de votre maître?» Et la voilà lui exposant la position du Parlement de 1673 à 1715, se rappelant les dates, l'ordonnance de 1667, le lit de justice de 1673, n'oubliant rien, ne brouillant rien, toujours claire, rapide, vive, accablant le parlementaire qui sort de l'entrevue, troublé, déconcerté, extasié, poursuivi par la tentation et la majesté de cette parole de femme[ [555].
Avant Mme de Pompadour, sur une scène moins brillante, au second plan des événements, derrière les courtisans et les maîtresses, le dix-huitième siècle n'avait-il point déjà montré une femme d'une activité prodigieuse, d'un esprit souple et hardi, d'une imagination fertile en toutes sortes de ressources, alliant le sang-froid à la vivacité, joignant à l'invention des expédients la vue d'ensemble d'une situation, possédant à la fois la largeur des conceptions et la science des moyens, mesurant les hommes, éclairant les choses, menant de l'ombre, où elle s'agite et travaille, du fond des mines qu'elle pousse de tous côtés sous la cour, la faveur des hommes et la faveur des femmes? Je veux parler de cette petite femme nerveuse et frêle, à la mine d'oiseau: Mme de Tencin, ce grand ministre de l'intrigue, qui un moment enveloppe tout Versailles et tient le Roi par les deux côtés, par le caprice et par l'habitude, par Richelieu et par Mme de Châteauroux. Mais aussi que de menées secrètes, que de mouvements auxquels suffisent à peine le jour et la nuit de cette femme employée, agitée, et s'avançant par ce qu'elle appelle «tous les souterrains possibles!» Ce n'est point, comme une Mme de Pompadour, une comédienne sublime et jalouse d'éblouir: c'est une ambitieuse enragée, adroite, infatigable, conduisant sourdement et à couvert la guerre contre les ministres et contre tout ce qui est à la cour un empêchement à la fortune de son frère. Et voyez-la marquer les positions sur la carte de la cour, percer les apparences, sonder les capacités, peser les réputations, les popularités, les ministres enflés et gonflés «de cent pieds au-dessous de leurs places», le génie des Belle-Isle, le talent des Noailles, elle ramène tout au juste point, elle conseille, elle avertit, elle dessine l'attaque, elle devine la défense avec une sagacité toujours nette, une lucidité à laquelle rien n'échappe, et qui saisit tout dans sa source. C'est cette femme, c'est Mme de Tencin, qui la première apprécie toute la vie que retire à un gouvernement l'apathie de son chef, cet embarras que met dans tous les rouages de l'administration l'indifférence du prince, cette léthargie qui du trône se répand dans toute la monarchie. C'est elle qui souffle son rôle à Mme de Châteauroux et lui inspire la grande pensée de son règne, en lui faisant passer l'idée d'envoyer son amant à la guerre; c'est elle qui, par les mains de la maîtresse, pousse Louis XV à l'armée et lui envoie prendre en Flandres cette robe virile d'un roi de France: la Gloire. Et là-dessus, quelles paroles elle a, quel jugement pratique et qui dépouille l'illusion pour toucher la vérité! «Ce n'est pas que, entre nous, dit-elle de Louis XV, il soit en état de commander une compagnie de grenadiers, mais sa présence fera beaucoup. Les troupes feront mieux leur devoir, et les généraux n'oseront pas manquer si ouvertement au leur. Dans le fait, cette idée me paraît belle, et c'est le seul moyen de continuer la guerre avec moins de désavantage. Un roi, quel qu'il soit, est pour les soldats et le peuple ce qu'était l'arche d'alliance pour les Hébreux; sa présence seule annonce des succès[ [556].»
Éloquence, intelligence, discernement du nœud des questions, éclairs du raisonnement, puissance de la déduction, imagination des solutions, habileté stratégique, science des marches et des contre-marches sur le terrain mobile de la cour, où le pied glisse et ne peut poser, toutes ces qualités, tous ces dons obéissent, chez ces femmes, à une force supérieure qui règle leur emploi, les régit, leur commande, leur donne le mot d'ordre et le point d'appui. Cette faculté morale et véritablement supérieure, qui dépasse même, chez les mieux douées, les facultés spirituelles, est la pénétration des caractères et des tempéraments, la perception des ambitions, des intérêts, des passions, du secret des âmes, en un mot, cette intuition native que développent l'usage, l'expérience, la nécessité, la connaissance des hommes. La connaissance des hommes, voilà la science véritablement propre à la femme du dix-huitième siècle, l'aptitude la plus haute de sa fine et délicate nature, l'instinct général de son temps, presque universel dans son sexe, qui révèle sa profondeur et sa valeur cachées. Car, si elle éclate chez beaucoup de femmes, cette connaissance se laisse apercevoir chez presque toutes. Si elle ne s'affirme pas par des lettres, des mémoires, des conférences, elle s'échappe dans la causerie par des paroles, par des mots. Aux femmes d'État, aux femmes d'affaires, les femmes de cour ne le cèdent point en pénétration. Elles aussi sous leur air de futilité font leur étude de l'homme. Dans cet air subtil de Versailles, leur observation s'exerce tout autour d'elles et ne repose point un instant. Elles creusent tout ce qui est apparence, elles percent tout ce qui est dehors; elles interrogent les gens à leur portée, elles les tâtent, elles les reconnaissent, et elles arrivent à préjuger leurs mouvements, leurs résolutions, leurs façons d'agir dans telle ou telle circonstance, à fixer, comme dans un cercle de probabilités presque infaillibles, leurs inconstances, même le battement et le jeu de leur cœur. Mme de Tencin laissera de la faiblesse royale de Louis XV un portrait que nul historien n'égalera; mais qui dira le dernier mot sur la faiblesse humaine de ce Roi? Qui le jugera à fond? Qui indiquera avec une vivacité et une précision admirables la physionomie de l'homme et de l'amant? Qui connaîtra Louis XV mieux que Mme de Pompadour elle-même? La femme que Mme du Hausset appelle «la meilleure tête du conseil de Mme de Pompadour,» la maréchale de Mirepoix, qui, lors des alarmes données à la favorite par Mlle de Romans, rassure ainsi son amie: «Je ne vous dirai pas qu'il vous aime mieux qu'elle, et si, par un coup de baguette, elle pouvait être transportée ici, qu'on lui donnât ce soir à souper, et qu'on fût au courant des ses goûts, il y aurait peut-être pour vous de quoi trembler. Mais les princes sont avant tout des gens d'habitude. L'amitié du Roi pour vous est la même que pour votre appartement, vos entours; vous êtes faite à ses manières, à ses histoires; il ne se gène pas, ne craint pas de vous ennuyer: comment voulez-vous qu'il ait le courage de déraciner tout cela en un jour[ [557]?»
Hors de Versailles même, au-dessous de la sphère des affaires et des intrigues, au foyer, dans la famille, dans le ménage, cette perspicacité était encore une arme et une supériorité de la femme. Jeune fille, elle en avait déjà fait usage pour juger les partis qu'on lui offrait, découvrir sous le sourire des hommes qui cherchaient à lui plaire les indices d'une humeur violente, de la jalousie, de l'injustice, les menaces d'une tyrannie. Mariée, elle ne gardait pas une illusion sur son mari; elle le voyait à fond, elle le mettait à jour, elle le jugeait froidement, sans passion comme sans pitié. Souvent, elle le connaissait mieux qu'il ne se connaissait lui-même; et quel portrait elle en faisait d'une parole légère et volante! L'analyse en courant mettait l'homme à nu tout entier. Chaque mot touchait un ridicule, une fibre molle; chaque mot montrait quelle expérience la femme avait des goûts, des caprices, de la volonté, des complaisances, des chimères de ce mari qu'elle démontait sentiment à sentiment, et dépouillait pièce à pièce, ne lui laissant pas même l'amour qu'il croyait avoir pour elle et qu'il n'avait pas. «M. de Jully serait bien étonné, disait Mme de Jully à sa belle-sœur, si on venait lui apprendre qu'il ne se soucie pas de moi. Ce serait un cruel tour à lui jouer et à moi aussi, car il serait homme à se déranger tout à fait si on lui faisait perdre cette manie[ [558]...»
Toutes ces clairvoyances si fines, appelées par un contemporain «des lisières pour conduire les hommes[ [559]», la femme du dix-huitième siècle les possède donc. Les plis de l'amour-propre, le secret des modesties, le mensonge des grandeurs, les affectations de noblesse, ce que l'homme cache, ce qu'il simule, toutes les manières de légèreté, les moindres nuances des physionomies morales n'ont rien qui échappe à son coup d'œil. Occupées sans cesse à observer, forcées par les besoins de leur domination, par leur place dans la société, par les intérêts de leur sexe, par l'inaction même, à ce travail continu, incessant, presque inconscient, du jugement, de la comparaison, de l'analyse, les femmes de ce temps arrivent à cette sagacité qui leur donne le gouvernement du monde, en leur permettant de frapper juste et droit aux passions, aux intérêts, aux faiblesses de chacun; tact prodigieux, que les femmes d'alors acquièrent si vite, et dont l'éducation leur coûte si peu, qu'il semble en elles un sens naturel. Et ne dirait-on pas qu'il y a de l'intuition dans l'expérience de tant de jeunes femmes possédant cet admirable don de la femme du dix-huitième siècle: la science sans étude, la science qui faisait que les savantes savaient beaucoup sans érudition, la science qui faisait que les mondaines savaient tout sans avoir rien appris? «Les jeunes intelligences devinaient plutôt qu'elles n'apprenaient,» a dit d'un mot profond Sénac de Meilhan.
Ce génie, cette habitude de perception, de pénétration, cette rapidité et cette sûreté du coup d'œil mettaient au fond de la femme une raison de conduite, un esprit souvent caché par les dehors du dix-huitième siècle, mais qu'il est pourtant facile de discerner par tous les traits qu'il a laissé échapper. Cet esprit était la personnalité et la propriété du jugement appliqué à la vérité des choses, rapporté à la réalité de la vie: l'esprit pratique. Quand on fouille l'intelligence des femmes de ce temps, c'est là ce qu'on trouve, au bout de la légèreté, un terrain ferme, froid et sec, où s'arrêtent tous les préjugés, toutes les illusions, souvent toutes les croyances. Un «épais bon sens», c'est l'âme de cette intelligence, une âme que rien n'échauffe, mais qui éclaire tout. Un homme lui demandera-t-il conseil? Ce bon sens de la femme lui répondra «de se faire des amies plutôt que des amis. Car au moyen des femmes on fait tout ce que l'on veut des hommes; et puis ils sont les uns trop dissipés, les autres trop préoccupés de leurs intérêts personnels, pour ne pas négliger les vôtres, au lieu que les femmes y pensent, ne fût-ce que par oisiveté. Mais de celles que vous croirez pouvoir vous être utiles, gardez-vous d'être autre chose que l'ami[ [560].»
Que de leçons, quelle finesse, parfois quelle effrayante profondeur et quelles extrémités dans ce positivisme de l'appréciation et de l'observation, dans ce scepticisme imperturbable et qui paraît naturel! Cette sagesse désabusée de Dieu, de la société, de l'homme, de la foi en quoi que ce soit, faite de toutes les défiances et de toutes les désillusions, absolue et nette comme la preuve d'une opération mathématique, n'ayant qu'un principe, la reconnaissance du fait, cette sagesse mettra dans la bouche d'une jeune femme: «C'est à son amant qu'il ne faut jamais dire qu'on ne croit pas en Dieu; mais à son mari, cela est bien égal, parce qu'avec un amant il faut se réserver une porte de dégagement. La dévotion, les scrupules coupent court à tout[ [561].» Elle fera dire à la femme de Piron, à laquelle Collé vantait un jour la probité d'un homme: «Quoi! un homme qui a de l'esprit comme vous donne-t-il dans le préjugé du tien et du mien[ [562]?» Elle donnera enfin à la femme ce mépris complet de l'humanité, cette incrédulité à l'honneur des hommes qui fit sortir du cœur de Mme Geoffrin le mot trouvé sublime par le comte de Schomberg. Mme Geoffrin avait fait à Rulhière des offres très-considérables pour qu'il jetât au feu son manuscrit sur la Russie. Rulhière s'indignait à la proposition, déployait de l'éloquence, lui démontrait avec feu l'indignité et la lâcheté de l'action qu'elle lui demandait. Mme Geoffrin le laissa parler; puis, quand il eut fini: «En voulez-vous davantage?» Ce fut toute sa réponse[ [563].
Telle est la valeur morale de la femme au dix-huitième siècle. Étudions maintenant sa valeur intellectuelle, spirituelle, littéraire. Une parole, un livre, des lettres, les goûts de son sexe vont nous la montrer.