Le premier trait de cette intelligence de la femme dans la compréhension et le jugement des choses de l'esprit est un sens correspondant à ses facultés morales: le sens critique. Un conseil de femme du dix-huitième à un débutant qui lui avait lu une comédie fera paraître mieux que toute appréciation dans toute son étendue, dans toute sa force, ce sens rare et d'apparence contraire au tempérament de la femme. «A votre âge, lui dit cette femme après la lecture, on peut faire de bons vers, mais non une bonne comédie; car ce n'est pas seulement l'œuvre du talent, c'est aussi le fruit de l'expérience. Vous avez étudié le théâtre; mais, heureusement pour vous, vous n'avez pas encore eu le temps d'étudier le monde. On ne fait point de portraits sans modèles. Répandez-vous dans la société. L'homme ordinaire n'y voit que des visages, l'homme de talent y démêle des physionomies; et ne croyez pas qu'il faille vivre dans le grand monde pour le connaître, regardez bien autour de vous, vous y apercevrez les vices et les ridicules de tous les états. A Paris surtout, les sottises et les travers des grands se communiquent bien vite aux rangs inférieurs, et peut-être l'auteur comique a-t-il plus d'avantage à les y observer, par cela même qu'ils s'y montrent avec moins d'art et des formes moins adoucies. A chaque époque il y a dans les mœurs un caractère propre et une couleur dominante qu'il faut bien saisir. Savez-vous quel est le trait le plus marquant de nos mœurs actuelles?—Il me semble que c'est la galanterie, dit le débutant.—Non, c'est la vanité. Faites-y bien attention, vous verrez qu'elle se mêle à tout, qu'elle gâte tout ce qu'il y a de grand, qu'elle dégrade les passions, qu'elle affaiblit jusqu'aux vices[ [564].» Où trouver du théâtre comique une appréciation plus haute et plus juste? Où trouver un Art poétique de la comédie aussi bref, et lui montrant avec une telle précision sa proie, son but, ses couleurs, ses matériaux, la grande idée sociale qu'elle doit saisir sur le vif, sur le vrai de la nature et de l'humanité contemporaine?
Expérience de la société, peinture des portraits d'après les modèles, étude des physionomies démêlées sous les visages, ce que cette femme indique fera dans ce siècle le génie d'écrivain d'une femme. Un chef-d'œuvre sortira en ce temps d'une main féminine; et ce n'est point l'imagination qui inspirera ce chef-d'œuvre: c'est l'observation qui le dictera, l'observation qui y fera parler le cœur même, l'observation psychologique qui y descendra jusqu'au fond de la passion, et l'interrogera jusqu'au bout. La femme qui écrira ce livre étrange et charmant, Mme d'Épinay, l'écrira séduite et tentée par un roman de Rousseau: elle-même croira écrire un roman; et ce sera sa vie qu'elle ouvrira, son temps qu'elle mettra à nu. Elle aura voulu s'approcher de la Nouvelle Héloïse: elle atteindra aux Confessions.
Il y a un homme dans les Confessions de Rousseau; il y a une société dans les Mémoires de Mme d'Épinay. Le mariage, le ménage, l'amour, l'adultère, les institutions et les scandales établis y passent, y revivent, s'y déroulent et s'y développent. Autour de chaque fait l'air du temps circule; les conversations ont un bruit de voix: on entend le tapage de la table de Quinault. On écoute aux portes cette scène de jalousie entre Mme d'Épinay et Mme de Vercel, scène admirable, supérieure en naturel, en dramatique voilé, à tous les dialogues de notre théâtre. Les figures de femmes qui défilent dans le livre se détachent du papier: Mme d'Arty, Mme d'Houdetot, Mme de Jully, Mlle d'Ette, sont des personnages qui respirent, leur souffle passe dans leurs paroles. Duclos effraye, et Rousseau ressemble à faire peur; les petits hommes, les Margency apparaissent, fouillés d'un mot, esquissés jusqu'à l'âme en passant. Confessions sans exemple, où de l'étude du monde qui l'entoure, de son mari, de son amant, de ses amis, de sa famille, la femme qui revient sans cesse à l'étude d'elle-même, à l'aveu de ses faiblesses, creuse son esprit, creuse son cœur, en raconte les battements, en expose les lâchetés! La connaissance de soi-même, la connaissance des autres, n'ont peut-être jamais été si loin sous la plume d'un homme: elles n'iront pas plus loin sous une plume de femme.
Mais le livre n'est en ce temps que la manifestation accidentelle de l'intelligence de la femme. Sa pensée, sa force et sa pénétration d'esprit, sa finesse d'observation, sa vivacité d'idée et de compréhension, éclatent à tout instant sous une forme tout autre, dans le jet instantané de la parole. La femme du dix-huitième siècle se témoigne avant tout par la conversation.
Cette science qui se dérobe à toutes les analyses, dont les principes échappent à tous ceux qui l'étudient en ce siècle, à Swift comme à Moncrif, à Moncrif comme à Morellet; ce talent indéfinissable, sans principes, naturel comme la grâce, ce génie social de la France, l'art de la conversation est le génie propre des femmes de ce temps. Elles y font entrer tout leur esprit, tous leurs charmes, ce désir de plaire qui donne l'âme au savoir-vivre et à la politesse, ce jugement prompt et délicat qui embrasse d'un seul coup d'œil toutes les convenances, par rapport au rang, à l'âge, aux opinions, au degré d'amour-propre de chacun. Elles en écartent le pédantisme et la dispute, la personnalité et le despotisme. Elles en font le plaisir exquis que tous se donnent et que tous reçoivent. Elles y mettent la liberté, l'enjouement, la légèreté, le mouvement, des idées courantes et volant de main en main. Elles lui donnent ce ton de perfection inimitable, sans pesanteur et sans frivolité, savant sans pédanterie, gai sans tumulte, poli sans affectation, galant sans fadeur, badin sans équivoque. Les maximes et les saillies, les caresses et la flatterie, les traits de l'ironie se mêlent et se succèdent dans cette causerie, qui semble mettre tour à tour sur les lèvres de la femme l'esprit ou la raison. Point de dissertation: les mots partent, les questions se pressent, et tout ce qu'on effleure est jugé. La conversation glisse, monte, descend, court et revient; la rapidité lui donne le trait, la précision la mène à l'élégance. Et quelle aisance de la femme, quelle facilité de parole, quelle abondance d'aperçus, quel feu, quelle verve pour faire passer cette causerie coulante et rapide sur toutes choses, la ramener de Versailles à Paris, de la plaisanterie du jour à l'événement du moment, du ridicule d'un ministre au succès d'une pièce, d'une nouvelle de mariage à l'annonce d'un livre, d'une silhouette de courtisan au portrait d'un homme célèbre, de la société au gouvernement! Car tout est du ressort et de la compétence de cette conversation de la femme; qu'un propos grave, qu'une question sérieuse se fasse jour, l'étourderie délicieuse fait place, chez elle, à la profondeur du sens; elle étonne par ce qu'elle montre soudainement de connaissances et de réflexions imprévues, et elle arrache à un philosophe cet aveu: «Un point de morale ne serait pas mieux discuté dans la société de philosophes que dans celle d'une jolie femme de Paris[ [565].»
Où retrouver pourtant cette conversation de la femme du dix-huitième siècle, cette parole morte avec sa voix? Dans un écho, dans cette confidence de l'esprit d'un temps à l'oreille de l'histoire: la lettre.
L'accent de la conversation de la femme du dix-huitième siècle se trouve là endormi, mais vivant. Cette relique de sa grâce, la lettre, est sa causerie même. Elle en garde le tour et le bavardage, l'étourdissement et l'heureuse folie. Sous la main de la femme qui se hâte, qui brusque l'écriture et l'orthographe des mots, la vie du temps semble pétiller; quand elle l'attrape et la raconte au passage, l'esprit déborde de sa plume comme la mousse d'un vin de souper. C'est un style à la diable, qui va, qui vient, qui se perd, qui se retrouve, une parole qui n'écoute rien et qui répond à tout, une improvisation sans dessin, pleine de bruit, de couleur, de caprice, brouillant les mots, les idées, les portraits, et laissant du mouvement de ce monde mille images pareilles aux morceaux d'un miroir brisé. N'en donnons qu'un morceau, un fragment, le commencement de cette lettre de femme, datée des eaux à la mode, de Forges:
«Ah bon Dieu que vous avés bien raison ma chère marmote quel chien de train et quelle chienne de vie et surtout quelles chiennes de gens, rien n'est comparable aux personnes vraiment les noms n'en aprochent pas, les visages et les stiles sont bien autres choses, c'est un ennui, un cavagnol, des compliments, des bêtises, des gayetés et surtout des agréments à souffleter, des mérites fort propres aux galères et des dévotions faites comme de cire pour l'enfer, mais une madame Danlezy pleine de grâces qui n'est pourtant rien auprès de Mme de la Grange, qui avant hier n'avoit que soixante et onze ans, une grande fille, et un lait répandu de sa dernière couche il y a quatre ans, mais qui depuis hier y a ajouté un gouëtre de demi aulnes qui lui est survenu dans la nuit, la pauvre femme couchée étique s'est réveillée ni plus ni moins qu'un roi de Sardaigne très-étoffé, voilà de ces coups de la fortune que ces eaux icy procurent plus souvent à des mousquetaires qu'à des accouchées septuagénaires, mais que faire, il faut bien que la pauvre femme, après avoir sans doute reçu la rosée du ciel accepte la graisse de la terre avec résignation...[ [566]»
Toutefois la verve folle, le bavardage pétillant, l'esprit étourdissant, ne sont point le plus grand signe des lettres de femmes du dix-huitième siècle. Les correspondances montrent, encore plus que les conversations, un caractère de sérieux et de profondeur chez la femme. Le fond le plus ordinaire du genre épistolaire n'est plus, comme au siècle précédent, le tableau, l'image, la peinture. La lettre se remplit de réflexions, de pensées: l'analyse, le jugement, l'idée y entrent et s'y font la place la plus large. Le bruit mondain y passe, les chansons, les anecdotes y ont leur écho, mais dans un coin, dans un retour de page, et comme en post-scriptum. Ce qui y parle le plus haut, ce sont des théories morales. La lettre a, comme celle qui l'écrit, ce que Mme de Créqui appelait «des moments de solidité». Qu'on feuillette ces feuilles légères et frémissantes échappées à la main des femmes les plus mondaines et les plus dissipées d'apparence: la pensée de la femme y soulève les questions les plus grandes et les plus délicates. Elle y interroge à tout moment l'âme humaine dans son âme. Elle s'élève à des réflexions sur le bonheur; elle définit, elle indique les goûts et les passions qui peuvent y mener. Elle apprécie et pèse les préjugés sociaux. A propos d'un livre nouveau, dont elle montre d'un mot «la pauvreté pomponnée», à propos d'une gloire vivante dont elle discerne «les manigances», elle laisse tomber des réflexions sur le bien et le mal moral, sur la morale humaine, sur l'origine et la légitimité des passions. Le portrait d'un charlatan de vertu l'amène à tracer sur le papier l'idéal de la vertu. Société, gouvernement, mœurs, lois, ordre public, tout le programme de la conversation de Mme de Boufflers défile dans ces épîtres, sans que la femme qui tient la plume paraisse y songer: ce sont des thèmes qu'elle rencontre naturellement «à travers choux», et dont elle descend plus naturellement encore pour en venir à un petit singe qui lui a fait caca dans la main.
Rien de trop ardu, rien de trop viril pour cette philosophie épistolaire de la femme: elle s'entretient avec sa raison personnelle, son instinct naturel, de la peur du néant, de la crainte de la mort, qu'elle appelle avec Young «la propriétaire du genre humain». En se jouant, en riant, elle enfile, comme elle dit, la plus profonde métaphysique, une métaphysique «à quatre deniers». Elle soulève les problèmes psychologiques; elle estime les théories, les systèmes, elle les réduit en principes courts et substantiels. Après Grotius, Puffendorff, Barbeyrac, elle parle du droit naturel en quelques lignes; après Fénelon, elle refait l'éducation des filles en quelques pages. Un moi qui réfléchit, qui juge, qui compare, qui se rend compte de lectures faites, selon le mot d'une femme, moralistement, un moi qui n'accepte rien de l'opinion des autres, et qui raisonne sur ses sensations, sur ses doutes, sur sa religion même, sur tout ce qu'il sait, sur tout ce qu'il sent, sur tout ce qu'il croit, voilà ce qu'on est étonné de trouver dans ces lettres de femmes du dix-huitième siècle, où tant de finesse se joint à tant de perspicacité, tant de hauteur à tant de délicatesse, tant de force d'esprit à si peu de discipline morale. La pensée y règne, elle y maîtrise l'imagination, elle y laisse à peine parler le cœur; elle y fait taire la sensation sous la formule, le sentiment sous la définition, la passion sous l'axiome. Et à force d'aiguiser cet esprit de dissertation philosophique et de personnalité critique, à peine si la réflexion et la pensée laissent à la fin du siècle la tendresse et le cri de l'âme aux lettres de la femme[ [567].