De l'intelligence spirituelle de la femme du dix-huitième siècle il reste encore cette preuve: son amour des lettres. Les femmes de ce temps vivent avec les lettres dans une communion familière, dans une intimité journalière. On perçoit chez toutes un fondement, une éducation, un coin de littérature. Au milieu de cette société si occupée des choses de la pensée et de l'esprit, dans ces hôtels, dans ces châteaux, qui tous ont leur bibliothèque[ [568], la femme se fortifie par la lecture, dont elle a puisé le goût dans l'ennui du couvent[ [569]. Elle vit dans l'air des livres, elle se soutient par eux; et à tout instant ses correspondances accusent les sérieuses distractions qu'elle leur demande, toute la nourriture qu'elle tire des volumes les plus graves, des œuvres de philosophie, des récits d'histoire, au sortir du libelle du jour et de la nouveauté courante. De là, une culture littéraire que développent encore les modes des salons, le passe-temps des traductions, les amusements d'usage, de certaines épreuves d'esprit exigées de la femme, et qui lui mettent si souvent dans ce temps la plume à la main. C'est la rime d'une chanson, l'imagination d'un conte, la définition de deux synonymes, la composition d'un proverbe, toutes sortes de petits jeux qui excitent sa facilité, aiguisent son invention, l'habituent, l'exercent sans fatigue au métier d'écrivain. A côté de toutes les femmes auteurs par état, touchant à tous les genres, depuis le poëme épique jusqu'au théâtre forain, la liste ne finirait pas des femmes de la société auteurs sans prétention, par occasion, par entraînement, presque par mégarde. Il est un moment où dans le monde de Mme d'Épinay chacune ébauche son roman: et quelle est celle qui n'a pas cédé à celle mode si répandue des portraits, faisant peindre à toute femme sa société, ses amis, les femmes de sa connaissance avec des touches de style à la Carmontelle[ [570]?
Touchant ainsi à la littérature par tous ses goûts, s'en approchant de toutes façons, la femme du dix-huitième siècle est la patronne des lettres. Par l'attention qu'elle leur donne, par la curiosité qu'elle en a, par l'amusement qu'elle y cherche, par la protection qu'elle leur accorde, elle les attache à sa personne, elle les attire vers son sexe, elle les dirige et les gouverne. Et tout ce que le dix-huitième siècle écrit ne semble-t-il pas en effet écrit à ses genoux, comme ce poëme des Jardins, crayonné sur les patrons de broderie d'une femme, sur le papier enveloppant son ouvrage de tapisserie[ [571]? La femme est la muse et le conseil de l'écrivain, la femme est le juge, le public souverain des lettres. Les théories philosophiques, souvent inspirées par elle[ [572], doivent lui plaire, elles doivent l'aborder avec un sourire, si elles veulent avoir la vogue et le retentissement. Les questions de science s'enjoliveront à la Fontenelle, pour être entre ses mains comme le joujou des secrets du ciel et du globe. L'économie politique elle-même prendra l'esprit de Morellet et la verve de Galiani pour être accueillie par l'esprit de la femme. La pensée n'aura pas une manifestation, l'intelligence ne revêtira pas une forme, l'esprit n'imaginera pas un ton, l'ennui même ne prendra pas un déguisement qui ne soit un hommage à cette maîtresse toute-puissante réglant le prix des œuvres et l'estime des auteurs[ [573]. Voyez-la régner au théâtre: son caprice est le destin des premières représentations. Elle décide de la victoire ou de la défaite des vanités d'auteurs. Elle commande, mieux que la Morlière, à toute une salle. Son applaudissement sauve la tragédie qui chute: un de ses bâillements tue la comédie qui réussit. C'est elle qui fait jouer les pièces, les fait sortir du portefeuille de l'homme de lettres, les retouche, les annote, les impose aux comités, aux ministres, au roi même; c'est elle qui fait monter sur la scène les Philosophes et Figaro. Sans son patronage, sans la recommandation de son engouement, on n'est ni joué, ni applaudi, ni même lu. Tout genre de littérature, toute espèce d'écrivain, toute brochure, tout volume, et le chef-d'œuvre même, a besoin qu'elle lui signe son passe-port, qu'elle lui ouvre la publicité. Le livre qu'elle adopte est vendu: elle en place elle-même les exemplaires en quelques jours, qu'il soit de Rousseau ou de la Bletterie[ [574]. L'homme qu'elle pousse est arrivé, il est célèbre, célèbre comme la Harpe, célèbre comme Marmontel. Pensions, priviléges de journaux, parts du Mercure, tout ce que le ministère laisse tomber d'argent et de grâces sur les lettres est emporté par elle et ne va qu'à ses clients. La fortune des Suard est son ouvrage. Elle est le succès, elle est la faveur; et quel peuple d'obligés elle a sous elle! C'est Robé protégé par la duchesse d'Olonne[ [575]; c'est Roucher protégé par la comtesse de Bussy; c'est Rousseau protégé par la maréchale de Luxembourg; c'est Voltaire protégé par Mme de Richelieu, qui exige du garde des sceaux la promesse de ne rien faire contre Voltaire sans la prévenir[ [576]; c'est l'abbé Barthélemy protégé par Mme de Choiseul; c'est Colardeau protégé par Mme de la Vieuxville; c'est d'Arnaud protégé par Mme de Tessé; c'est Voisenon protégé par la comtesse Turpin; c'est M. de Guibert protégé par Mlle de Lespinasse; c'est Dorat protégé par Mme de Beauharnais; c'est Florian protégé par Mme de Chartres et par Mme de Lamballe; ce sont tant d'autres que la femme défend, prône, soutient, rente de sa bourse, pousse à l'Académie[ [577]. Car l'Académie en ce temps ne résiste pas plus à la femme que le public et l'opinion. Pendant tout le siècle, n'est-ce point la femme qui dresse ses listes de candidats? Elle la remplit de ses amis, elle l'ouvre et la ferme. Elle en a la clef, elle en possède les voix. Et il y a des fauteuils qui semblent lui être affermés, et où elle met un homme pour y mettre son nom. Elle accorde ou retire l'immortalité aux vivants; elle donne la gloire présente; elle punit par une sorte d'impopularité la célébrité même du talent qui ne lui agrée pas[ [578]. Thomas, qui n'a pas pour lui le parti des femmes, reste obscur avec une réputation. Et pourquoi encore aujourd'hui le nom de Diderot est-il placé si au-dessous du nom de Voltaire et du nom de Rousseau? C'est qu'il n'a pas été lancé dans le grand courant des gloires reconnues, acclamées par la femme du dix-huitième siècle, consacrées et comme bénies par son enthousiasme.
Et la femme du dix-huitième siècle ne représente pas seulement la faveur et la fortune des lettres: elle personnifie encore la mode et le succès des arts. Ces grâces d'un temps, les arts relèvent d'elle. Elle leur donne l'accord et le ton, elle les encourage et leur sourit. Elle fait leur idéal avec son goût, leur vogue avec son approbation. Et de Watteau à Greuze, pas un grand nom ne s'élève, pas un talent, pas un génie n'est reconnu, s'il n'a eu le mérite de plaire à la femme, s'il n'a caressé, touché, flatté son regard et courtisé son sexe.
La femme aime l'art, elle l'apprécie, elle le pratique comme les lettres, en se jouant, par passe-temps et par instinct naturel. C'est le siècle de ces agréables talents d'amateurs qui mettent le crayon, la pointe même aux mains des jolies femmes. C'est le temps des dessins improvisés sur une table de salon, de ces eaux-fortes, piquantes et naïves, égratignées, semble-t-il, sur le cuivre avec une épingle détachée d'un ruban. Mme Doublet trace le profil de son ami Falconnet. La marquise de la Fare fait le portrait de la Harpe[ [579]. Et le dessin fini n'est pas toujours abandonné à la gravure de Caylus ou de Mariette. Sur une planche vernie par quelque peintre habitué de la maison, la femme découvre le cuivre. Elle tente une eau-forte qu'elle se plaît à distribuer aux personnes de sa société intime. Et au-dessous de Mme de Pompadour qui laisse une œuvre, que de femmes, depuis la duchesse jusqu'à la petite bourgeoise, signent d'un nom fameux ou d'un nom inconnu une petite planche, joie du collectionneur qui la trouve sur les quais en feuilletant quelque vieux carton où elle dort[ [580]!
De cette protection des écrivains, de cette présidence des lettres, de ce gouvernement des hommes et des œuvres de l'esprit, qui, en atteignant les hommes et les œuvres de l'art, ne laisse aucune des manifestations du temps en dehors de la domination de la femme, la femme tire comme un pouvoir répandu dans l'air et qui plane au-dessus du siècle. La femme, en effet, n'est point seulement, depuis 1700 jusqu'en 1789, le ressort magnifique qui met tout en mouvement: elle semble une puissance d'ordre supérieur, la reine des pensées de la France. Elle est l'idée placée au haut de la société, vers laquelle les yeux sont levés, vers laquelle les âmes sont tendues. Elle est la figure devant laquelle on s'agenouille, la forme qu'on adore. Tout ce qu'une religion attire à elle d'illusions, de prières, d'aspirations, d'élancements, de soumissions et de croyances se tournent insensiblement vers la femme. La femme fait ce que fait la foi, elle remplit les esprits et les cœurs, et elle est, pendant que règnent Louis XV et Voltaire, ce qui met du ciel dans un siècle sans Dieu. Tout s'empresse à son culte, tous travaillent à son ascension: l'idolâtrie la soulève de terre par toutes ses mains. Pas un écrivain qui ne la chante, pas une plume qui ne lui donne une aile: elle a jusque dans les villes de province des poëtes voués à son culte, des poëtes qui lui appartiennent[ [581]; et de l'encens que jettent sous ses pieds les Dorat et les Gentil-Bernard se forme ce nuage d'apothéose, traversé de vols de colombes et de chutes de fleurs, qui est son trône et son autel. La prose, les vers, les pinceaux, les ciseaux et les lyres donnent à son enchantement comme une divinité: et la femme arrive à être pour le dix-huitième siècle, non-seulement le dieu du bonheur, du plaisir, de l'amour, mais l'être poétique, l'être sacré par excellence, le but de toute élévation morale, l'idéal humain incarné dans un sexe de l'humanité.
X
L'AME DE LA FEMME
Quand le dix-huitième siècle, ses conventions, ses exemples, le bon goût, le bon ton du monde, les leçons de la vie, ont renouvelé complétement l'éducation et presque la nature de la femme, quand ils l'ont dépouillée de tout naturel, de toute timidité, de toute simplicité, la femme devient ce type des mœurs sociales: la caillette.