Quelles causes encore aux vapeurs? Les médecins en trouvent une dans la médecine, dans la médicamentation de leur temps, l'abus des saignées et des purgations pour la moindre indisposition traitée par la diète et l'eau. Ils en signalent une autre bien singulière: la lecture des romans. C'est là, pour certains d'entre eux, l'origine et comme l'âme du mal de la femme. Ils font dériver son malaise, le déréglement de sa santé, de cette manie de lecture romanesque qui remplit le siècle, et qui prend les filles dès la bavette. Et peignant l'état où les romans mettent la femme, cette vie suspendue dans l'attention, ces longues heures, ces nuits même consumées par la passion de lire, tout ce travail de tête sans exercice, tant d'émotions, tant de sensations qui la traversent, l'étourdissement qui lui monte au cerveau de ces pages magiques qu'elle respire, de ce papier enivrant, ils arrivent à conclure, par la plume de l'auteur des Affections vaporeuses, que toute petite fille qui lit à dix ans au lieu de courir fera une femme à vapeurs[ [591].

Au fond, toutes ces raisons des vapeurs du dix-huitième siècle ne sont que secondaires. Il en est une qui les domine toutes. Le monde, la vie du monde, c'est ce qui rend avant tout la femme vaporeuse. L'énervement lui vient de cette vie de veille qui fait donner aux femmes le nom de lampes, de cette vie toute nocturne qui se couche au jour[ [592]. Il lui vient de la fièvre succédant à cette vie, de ce tourment des nuits du siècle, l'insomnie, qui, déjà sous la Régence, retourne les femmes dans leur lit jusqu'à sept heures du matin, et qui fait plus tard, chez Mme du Deffand, chez Mlle de Lespinasse, ce grand désespoir de ne pouvoir dormir. Et qu'est-ce pourtant, contre la santé de la femme, que cette vie matérielle du monde, auprès de sa vie morale? Le jeu incessant de toutes les facultés, l'ambition, la jalousie, la guerre des rivalités, l'excitation de l'esprit, de l'amabilité, le travail de la grâce, les déceptions, les mortifications, les vanités qui saignent, les passions qui brûlent, quelle autre fièvre pour miner et ébranler le délicat organisme de la femme!

Devant le mal chaque jour plus général, la médecine demeura d'abord embarrassée, hésitante. Il se rencontra des médecins qui, l'attribuant à l'imagination seule, guérirent les vapeurs sans les traiter; ainsi fit le fameux Sylva qui, sans remède, exorcisa les vaporeuses de Bordeaux en épouvantant leur coquetterie: il se contenta de leur dire que ce qu'elles appelaient vapeurs était le mal caduc[ [593]. Forcée bientôt de prendre au sérieux de réelles souffrances, de reconnaître une maladie dans l'affection régnante, et de traiter les vapeurs avec des remèdes, la médecine employa des toniques, des excitants, les antispasmodiques, l'éther, le musc, l'assa-fœtida, l'eau de mélisse, l'eau de la Reine de Hongrie, les gouttes d'Hoffman, les pilules de Stahl et de Geoffroy. Ce traitement énergique et réconfortant réussissait assez mal, quand parut un homme qui eut pendant quelques années une vogue presque égale à celle de la maladie qu'il soignait. Rien ne lui manqua, ni les persécutions, ni l'engouement des malades, ni la clientèle des femmes les plus qualifiées, ni la confiance de Mme du Deffand, qui lui demanda de lui rendre le sommeil[ [594]. Ce médecin était le fameux Pomme. Comparant les nerfs dans leur état de santé à un parchemin trempé et mou, il attribuait les vapeurs à un desséchement, un racornissement du système nerveux. Toute la science de la médecine consistait, suivant son système, à rendre l'humidité à ce tissu: et il croyait y parvenir en ordonnant des délayants, des humectants, de l'eau de veau, de l'eau de poulet, du petit lait, et surtout des bains tièdes, des bains de cinq, six, huit heures même: dans l'espace de quatre mois, une de ses malades, Mme de Clugny, passa dans l'eau douze cents heures! Il guérissait, il réussissait surtout. Mais deux des grandes dames qu'il soignait, la marquise de Bezons et la comtesse de Belzunce, mouraient vers la fin de 1770, et leur mort faisait grand bruit. Il était poursuivi par les jalousies et les tracasseries de ses collègues, qui allaient jusqu'à faire verser par des domestiques gagnés, du sirop de Rabel sur les purées de concombre et de chicorée qu'il ordonnait à ses malades. Sa vogue commençait à passer: il quittait Paris, et regagnait Arles, sa ville natale. Ses ennemis répandaient qu'il était expatrié, qu'il était mort; et, profitant du retour de la mode, ils comparaient sa médecine à celle de Printemps, ce soldat aux gardes françaises qui avait fait une si belle fortune, quelques années auparavant, en prescrivant aux vaporeuses une décoction de foin. Mais Printemps ne s'était pas retiré comme Pomme: il était tombé. Il avait déjà, avec ses décoctions de foin, gagné de quoi donner du fourrage sec à deux chevaux qui le conduisaient à ses visites dans un bon carrosse, lorsqu'il fut arrêté net en si beau chemin: une requête présentée par la Faculté à M. le maréchal de Biron l'avait mis à bas de son équipage[ [595]. Cependant Pomme vivait malgré ses ennemis, et il avait encore des fidèles à Paris qui faisaient le voyage pour le consulter. Des dévotes entêtées et enthousiastes lui restaient, telles que la comtesse de Boufflers, qu'on voit presque aussitôt la mort du prince de Conti partir de Paris et aller s'établir à Arles dans une maison meublée pour elle où elle passe tout l'hiver à portée des soins de M. Pomme. C'était elle sans doute qui le rappelait sur son grand théâtre, le rétablissait dans la capitale et lui ramenait sa clientèle. Poussé par elle, le grand médecin des femmes arrivait à tout: il devenait médecin consultant du roi, et en 1782 une nouvelle édition de son Traité des affections vaporeuses paraissait, publié par ordre du gouvernement et imprimé à l'Imprimerie royale.

En face de Pomme, un médecin s'était levé, dont la popularité devait être plus durable, dont le nom est resté: Tronchin! Tronchin, dont les jolies femmes vont chercher «les oracles» à Genève, Tronchin qui voit toute la France se presser dans ses antichambres de Paris[ [596]. Imaginez le Rousseau de la médecine. La révolution que la Nouvelle Héloïse fait dans le cœur de la femme, les ordonnances de Tronchin l'accomplissent dans ses habitudes, dans sa vie journalière. Tronchin fait sortir la femme de sa paresse et de ses langueurs, presque de sa constitution. Il la force au mouvement, aux fatigues fortifiantes. Il lui impose de gros ouvrages, il la fait frotter des salons, bêcher un jardin, se promener en réalité, sur ses pieds, courir[ [597], s'exténuer: c'est un mot que sa doctrine fait entrer dans la langue de la femme. Il rend ses membres à l'exercice, son corps à la liberté avec ces robes nouvelles, baptisées de son nom, portées bientôt dans tout Paris par les promeneuses appuyées sur de longues cannes, tronchinant[ [598], comme dit le temps. Marcher devient une mode; et c'est le temps où la maréchale de Luxembourg, attaquée sur le plaisir qu'elle peut trouver dans la société de la Harpe, répond simplement pour la défense de la Harpe et pour la sienne: «Il donne si bien le bras!»

Occuper physiquement la femme, la distraire d'elle-même par l'activité et la lassitude corporelles, lui remuer le sang et les humeurs, lui rafraîchir la tête par l'exercice, le grand air, tels furent les moyens employés par Tronchin pour combattre les tristesses, les ennuis de la femme, la tirer d'un état de stagnation morale, remettre l'équilibre dans son organisme nerveux. Rien ne fut ajouté à ce système par les médecins en vogue qui vinrent après lui, par Lorry, si goutteux que les malades descendaient pour le consulter dans son carrosse[ [599], par Barthés, le type des jolis médecins de femmes du temps, qui saignait les dames avec une ligature à glands d'or[ [600], et qui pour avoir sauvé Mme de Montesson recevait du duc d'Orléans une pension de 2,000 livres[ [601].


Cependant, tout en demandant le soulagement de son malaise physique à la médecine et aux charlatans, la femme cherchait en elle-même le remède de son malaise moral. Remontant à la source de toutes ses souffrances, au principe de son mal, que trouvait-elle? L'inoccupation des idées dans l'étourdissement, cette dispersion de soi-même, cette espèce d'éparpillement de l'âme que fait la dissipation. D'où lui venait ce goût de néant que toutes choses, et le plaisir même, prenaient sous sa main? Du néant qui était en elle, du vide caché sous une frivolité inquiète, de cette activité froide répandant son esprit de tous les côtés sans l'intéresser à rien, lui donnant du mouvement sans lui donner de ressort. Son grand mal, l'empoisonnement de sa vie, la misère de son être était en un mot de manquer de ce qu'elle a appelé elle-même «un objet[ [602]».

Un objet,—voilà ce que la femme va poursuivre pendant tout le siècle. Et ce fond sérieux et solide de l'esprit, cet intérêt de la pensée, cette base, ce but, ce poids qui lui manque, elle ira les chercher, avec passion, avec la fureur de l'engouement, sans souci de la singularité ou du ridicule, non point dans les passe-temps d'intelligence à sa portée, mais à l'extrémité opposée des talents et des aptitudes de son sexe, dans des études qui sembleront l'attirer par le sérieux, l'immensité, la profondeur, l'horreur même, par ce qui absorbe et remplit l'intelligence de l'homme.

Les romans disparaissent de la toilette des femmes, et l'on ne voit plus que des traités de physique et de chimie sur les chiffonnières. Les plus grandes dames et les plus jeunes s'occupent des matières les plus abstraites et rivalisent avec Mme de Chaulnes embarrassant les académiciens et les savants qui viennent chez son mari. Dès 1750, Maupertuis est déjà la «coqueluche» des femmes; il est déjà de ton pour les petites-maîtresses d'aller s'extasier aux séances de l'abbé Nollet, et de voir sortir du feu, un feu qui fait du bruit, du menton d'un grand laquais qu'on gratte[ [603]. Dans les salons de la fin du siècle, on forme des sociétés de vingt, vingt-cinq personnes, pour suivre un cours de physique, un cours de chimie appliquée aux arts, un cours d'histoire naturelle[ [604] ou de myologie. On rougirait de ne pas assister aux leçons de M. Sigault de la Fond ou de M. Mittouart; ne nomme-t-on pas parmi celles qui s'y pressent Mmes d'Harville, de Jumilhac, de Chastenet, de Malette, d'Arcambal, de Meulan[ [605]? Une femme ne se fait plus peindre sur un nuage d'Olympe, mais assise dans un laboratoire[ [606]. Que Rouelle, le frère du fameux Rouelle, fasse des expériences sur la fusion et la volatilisation des diamants, il aura pour spectatrices la marquise de Nesle, la comtesse de Brancas, la marquise de Pons, la comtesse de Polignac, Mme Dupin, qui suivront d'un œil attentif et curieux le diamant brillant sous le feu de la moufle, étincelant une dernière fois, et suant la lumière[ [607]. Un journal va paraître répondant aux besoins du temps, aux goûts de la femme, qui, mêlant les sciences aux arts agréables, donnera, à côté de la poésie, des traits de bienfaisance, des variétés et des spectacles; les mémoires scientifiques, les descriptions de machines, les observations d'astronomie, des lettres sur la physique, des morceaux sur la chimie, des recherches de botanique et de physiologie, les mathématiques, l'économie domestique, l'économie rurale, l'agriculture, la navigation, l'architecture navale, l'histoire, la législation, et les comptes rendus de l'Académie[ [608]. Les Pilastre du Rozier, les la Blancherie vont exploiter la même idée, le même engouement. Les académies payantes, les musées vont naître, les musées dont le succès est fait par le public des femmes applaudissant tout ce qu'on leur débite, et jusqu'aux compilations de Gébelin sur le bœuf Apis[ [609]! Musées et lycées vont remplir Paris de science aimable, d'érudition attrayante. Et quel spectacle plus charmant que toutes ces jolies têtes tournées vers le docteur qui trône sur sa chaise curule, au bout d'une longue table garnie de cristallisations, de globes, d'insectes et de minéraux? Il grasseye, il nuance sa diction, au milieu du cercle des femmes formant la première enceinte de l'auditoire, les joues sans rouge, et comme pâlies par les veilles, la tête appuyée négligemment sur trois doigts en équerre, immobiles d'attention, ou bien du regard et de la main faisant l'application du discours aux objets étalés sur la table[ [610].

Mais les lycées ne suffisent pas. Le Collége royal lui-même, cette école de tous les arts et de toutes les sciences fréquentée jusque-là par l'étude seule, le Collége royal va voir en 1786 ses portes forcées par les femmes triomphant des répugnances de l'abbé Garnier, grâce à l'aide et aux intrigues de leur ami Lalande[ [611]. On est loin de la délicate maxime de Mme de Lambert: «Les femmes doivent avoir sur les sciences une pudeur presque aussi tendre que sur les vices.» Nulle science ne répugne à la femme, et les sciences les plus viriles semblent exercer sur elle une tentation, une fascination. La passion de la médecine est presque générale dans la société; la passion de la chirurgie est fréquente. Beaucoup de femmes apprennent à manier la lancette, le scalpel même. Beaucoup se montrent jalouses de la petite-fille de Mme Doublet, la comtesse de Voisenon, qui auprès des médecins reçus chez sa grand'mère a appris tant bien que mal l'art de guérir et médicamente dans ses terres, parmi ses amis, tout ce qui lui tombe sous la main; si bien que des plaisants, insérant un carton dans le Journal des Savants, lui font croire qu'elle est élue présidente du collége de médecine[ [612]. La marquise de Voyer raffole de leçons d'anatomie, et s'amuse à suivre le cours du chyle dans les viscères[ [613]. Car l'anatomie est alors un des grands goûts de la femme: peu s'en faut que les femmes à la mode n'aient dans un coin du jardin de leur hôtel, ce petit boudoir, ces délices de Mlle Biheron, la grande artiste en sujets anatomiques faits de cire et de chiffons, un cabinet vitré plein de cadavres! Et ne verra-t-on point une jeune femme de dix-huit ans, la jeune comtesse de Coigny, se passionner tellement pour cette horrible étude, qu'il ne lui arrivera point de voyager sans emporter dans le coffre de sa voiture un cadavre à disséquer, comme on emporte un livre à lire[ [614]?