L'universalité de toutes les connaissances, l'encyclopédie de tous les talents, tel fut ce rêve de la femme du dix-huitième siècle, inspiré par l'exemple de ce génie si vif et si léger qui, en touchant à tout, semblait embrasser tout, par ce Voltaire qui, pour se reposer de remuer le monde des passions, remuait par passe-temps le monde des sciences. Que devait-il en sortir? Rien qu'un joli monstre, une femme sachant saigner et pincer de la harpe, enseigner la géographie et jouer la comédie, dessiner des romans et des fleurs, herboriser, prêcher et rimer, le type parfait de ce que le temps appelait une virtuose: Mme de Genlis.


Une femme se trouva au dix-huitième siècle qui résista à ces deux mouvements opposés de l'âme de son sexe, à ces deux grands courants de la mode, dont l'un entraînait la femme à toutes les coquetteries raffinées du caprice, de l'étourderie précieuse, de la légèreté, de la mobilité, l'enlevait à la vie réelle, presque à la terre; dont l'autre l'emportait, à la suite de Mme du Châtelet, vers le bel esprit des sciences, dans cette sphère des amusements chimiques et physiques où Newton s'appelle Algarotti, vers la vanité et la superficie de toutes les connaissances. Mais, tout en combattant également ces deux grands travers, cette femme ne put avoir raison du dernier: la vogue des sciences et des lycées devait lui survivre, se répandre encore, résister même à la Révolution, et reparaître sous le Directoire avec tout l'éclat de ses ridicules. Il n'en fut pas de même de l'exagération, et, si l'on peut dire, de la fièvre de la grâce: elle la déconsidéra, elle la discrédita presque absolument. Du haut de l'influence de son salon, cette femme, une bourgeoise, fit tomber d'un coup d'épingle toute cette bouffissure, rendit à la vérité l'âme de son sexe, et remit sa coquetterie dans le chemin du naturel. A cette originalité, à cet agrément, cherchés par la femme d'alors dans le tour des sentiments travaillés et l'enflure de la langue forcée, cette femme opposait la simplicité, une simplicité de fondation, de vocation, de tradition et de nature, qu'elle tirait de sa naissance et de sa personne, de l'ordre dont elle sortait aussi bien que de la tendance de ses goûts, de son esprit, de sa raison froide, de son âme rassise, de son bon sens impitoyable. Et ce n'était point seulement son caractère que la simplicité, c'était encore son étude, sa préoccupation, sa vanité; elle la perfectionnait, elle la méditait, elle la polissait. Elle en faisait une arme contre les façons d'être et de paraître du monde d'alors. Tandis que tous autour d'elle cherchaient à briller, à éclater, que la mode était de tirer l'œil ou d'accrocher l'esprit des autres, au milieu de cette universelle manie de se jeter et de se témoigner au dehors, qui faisait en ce temps de l'épithète uni une condamnation absolue, une cruelle injure, elle prenait cette qualité négative, l'uni, pour sa règle; et la devise de sa personne était la devise de son appartement: Rien en relief. Elle affichait «le simple», elle le jouait contre son siècle, allant jusqu'à rechercher les images triviales, les comparaisons de ménage, les métaphores tirées de bas pour ôter toute prétention à ses idées les plus ingénieuses; et dans ce temps où l'âme semblait ne pouvoir se passer de manières, où la vie, la pensée, l'amour, tout se déréglait et se désordonnait, où la femme demandait une sorte de folie à ses sensations, cette femme demeurait droite et ferme, restant une âme toute faite de raison, affectant le terre à terre, se vantant d'ignorance, bornant au repos de l'être le système et le plan du bonheur. Au lieu de sortir d'elle-même, elle s'y tenait réfugiée. Fuyant tout effort, toute peine, toute secousse, elle poussait ses facultés vers une certaine nonchalance, elle inclinait ses désirs vers une sorte de paresse. Et cette paix, qui était en elle un renoncement philosophique, elle la gardait par une pratique de vie constante et régulière, affermie de maximes et d'axiomes. Modération, tempérament en toutes choses, c'était le secret de ce parfait et tranquille équilibre établi jusque dans les mouvements d'un cœur pondéré par cette femme qui se dérobait à l'émotion de la charité même, et dont la bouche un jour laissa échapper comme une bouffée de glace cette phrase froide: «Je ne me défie de personne, car c'est une action; mais je ne me fie pas, ce qui n'a pas d'inconvénient[ [615]

Le papillotage ne put longtemps résister à la protestation de cette figure sereine, nette, sèche, qui rattachait, dans toute sa personne, la femme à la réalité de la vie, à la nécessité du sens commun; et cette femme sans séduction, sans esprit, ironique seulement par son exemple et l'opposition de sa manière d'être, Mme Geoffrin eut l'honneur de changer un instant son sexe et de le refaire à son image. Elle imposa silence à ce cri de la femme du dix-huitième siècle: «Si jamais je pouvais devenir calme, c'est alors que je me croirais sur la roue[ [616]!» Elle apaisa son sexe; elle le rasséréna; elle le tira de cet état de convulsion et d'ivresse dans lequel Mme de Prie lui avait appris à vivre[ [617]. Et, avec le calme, elle ramena le vrai dans cette société qui en avait perdu le sentiment. Son autorité remit en honneur le vrai du sentiment, le vrai de la conversation. Et ce furent bientôt les charmes sociaux supérieurs à tous les autres. Se comparant avec des femmes de la société plus jolies qu'elle, douées d'un plus grand agrément, animées d'un plus vif désir de plaire, et se demandant d'où lui est venue sa supériorité sur ces femmes, moins recherchées, moins aimées qu'elle, moins entourées des flatteries du monde, de Mlle Lespinasse se répond à elle-même justement que son succès tient «à ce qu'elle a toujours eu le vrai de tout», et qu'à ce mérite elle a joint celui «d'être vraie en tout».


Mais à mesure que se faisait dans la femme ce débarras, ce dépouillement de toute exagération, à mesure que son langage, ses expressions, son esprit, son âme, revenaient au vrai, et que tout en elle se modelait sur la vérité, en prenait la mesure, l'empreinte et l'accent, la femme semblait rappeler à elle ce qu'elle était habituée à jeter hors d'elle-même et à répandre. Les choses et les personnes ne lui apparaissant plus que dans la réalité de leur être et de leur essence, le jugement se substituant en elle à la sensation, sa pensée ne s'ouvrant plus qu'aux idées de rapport, la femme perdait peu à peu l'instinct et l'illusion du premier mouvement. Il n'y avait plus rien de jaillissant dans son imagination, de spontané et d'abandonné dans ses sentiments. Elle se resserrait, elle se détachait des autres, et se retirait dans le cercle étroit de la personnalité. Elle s'affermissait contre l'effusion et l'expansion. Elle se garait de l'émotion, et, s'avançant dans la paix de l'égoïsme, elle faisait chaque jour à sa sensibilité la place moins grande. La froideur de sa tête descendait dans son cœur, et elle arrivait à pouvoir dire, en mettant la main sur ce cœur qu'elle empêchait de battre et qu'elle forçait à penser, le mot, le grand mot de Mme de Tencin à Fontenelle: «C'est de la cervelle qui est là[ [618]

C'est alors que la sécheresse, ce dernier caractère d'un siècle d'esprit, arrive à être chez la femme un caractère constant. Et que de paroles, que de cris échappés la révèlent! Il est des correspondances où le génie de la femme du dix-huitième siècle semble le génie de la sécheresse. C'est comme un sens, dominant tous les autres, qui triomphe des faiblesses et des tendresses de la femme, de sa nature, de son sexe. Cette sécheresse de la femme apparaît partout, sans voiles, crûment et ingénument, dans le cynisme ou dans la grâce, brutale ou polie, effrayante ou légère. Elle s'accuse dans des mots qui creusent un abîme dans l'humanité du temps. On la touche, on la respire, elle fait peur, elle fait froid dans ce retour qu'une femme du siècle fait sur elle-même, en regardant embrasser un enfant: «Je n'ai jamais rien pu aimer, moi.» Cette sécheresse effraye dans l'amour et dans toutes les passions de la jeunesse; elle épouvante dans les habitudes, les attachements, les amitiés même de la vieillesse. Écoutez son dernier mot dans ce dialogue de mort, dans cette scène d'une tristesse sinistre et que pouvait seul produire le siècle, où Montesquieu attribuait la grande amabilité d'une personne à ce qu'elle n'avait jamais rien aimé: Mme du Deffand, vieille, aveugle, est assise dans son tonneau, son vieil ami Pont de Veyle est couché dans une bergère au coin de la cheminée; ils causent: «Pont de Veyle?—Madame.—Où êtes-vous?—Au coin de votre cheminée.—Couché les pieds sur les chenets, comme on est chez ses amis?—Oui, madame.—Il faut convenir qu'il est peu de liaisons aussi anciennes que la nôtre.—Cela est vrai.—Il y a cinquante ans.—Oui, cinquante ans passés.—Et dans ce long intervalle, aucun nuage, pas même l'apparence d'une brouillerie.—C'est ce que j'ai toujours admiré.—Mais, Pont de Veyle, cela ne viendrait-il point de ce qu'au fond nous avons été toujours fort indifférents l'un à l'autre?—Cela se pourrait bien, madame[ [619]


Un soir après souper, au Palais-Royal, c'était un de ces petits jours qui rassemblaient la société intime, les dames travaillaient autour de la table ronde. La duchesse de Chartres, Mme de Montboissier, Mme de Blot, parfilaient; Mme de Genlis faisait une bourse entre M. de Thiars et le chevalier de Durfort; le duc de Chartres se promenait dans le salon avec trois ou quatre hommes, allant et venant. La causerie tomba sur la Nouvelle Héloïse. Mme de Blot, si mesurée, si compassée d'ordinaire, en commença un éloge si vif, si emphatique, que le duc de Chartres et les hommes qui se promenaient avec lui se rapprochèrent; et l'on fit cercle autour de la table. Mme de Blot continua intrépidement sa thèse, devant le cercle, sous le regard du duc de Chartres; et, s'animant à mesure qu'elle parlait, elle finit par s'écrier «qu'il n'existait pas une femme véritablement sensible qui n'eût besoin d'une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d'en être aimée passionnément[ [620]

Ce cri d'une femme est le cri de la femme du dix-huitième siècle. Et c'est la grande voix de son temps et de son sexe que fait entendre cette bouche de prude. L'influence prodigieuse de Rousseau, la captation de son génie, l'enivrement de ses livres, son règne sur l'imagination féminine, l'enthousiasme, la reconnaissance, le culte amoureux et religieux dont cette imagination entoure jusqu'à sa personne, Mme de Blot les signifie avec la vivacité et la sincérité de l'opinion, avec la conscience de toutes ces femmes achetant comme une relique un bilboquet de Rousseau, baisant son écriture dans un petit cahier[ [621]!