Il était juste que Rousseau inspirât à la femme ce culte et cette adoration. Ce que Voltaire est à l'esprit de l'homme au dix-huitième siècle, Rousseau l'est à l'âme de la femme. Il l'émancipe et la renouvelle. Il lui donne la vie et l'illusion; il l'égare et l'élève; il l'appelle à la liberté et à la souffrance. Il la trouve vide, et il la laisse pleine d'ivresse. Révolution morale, immense en profondeur, en étendue, et qui engagera l'avenir! Rousseau paraît, c'est Moïse touchant le rocher: toutes les sources vives se rouvrent dans la femme.

A ce monde usé de plaisir, lassé d'esprit, et que dévorent toutes les sécheresses et tous les égoïsmes d'une société à son dernier point de raffinement et de corruption savante, il rend les forces et les vertus expansives. Et qu'a-t-il donc apporté, cet apôtre misanthrope, cet homme providentiel, attendu par la femme, invoqué par l'ennui de son cœur, appelé par ce temps qui souffre de ne pas aimer, qui meurt de ne pas se dévouer? Une flamme, une larme: la passion!—la passion, qui malgré l'opinion de celui-là même qui l'apportait au dix-huitième siècle, va devenir au dix-neuvième siècle si propre à l'intelligence même de la femme, qu'elle sera le génie des deux grands écrivains de son sexe et l'inspiration de leurs chefs-d'œuvre.

Au souffle de Rousseau, la femme se réveille. Un frémissement passe dans le plus secret de son être. Elle vibre à des sensations, à des émotions, à mille pensées qui la troublent. Elle renaît à des tendresses et à des voluptés qui pénètrent jusqu'à sa conscience: son imagination afflue à son cœur. Et l'amour lui apparaît comme un sentiment nouveau, ressuscité, sanctifié. A l'amour de galanterie, à l'amour léger et brillant du dix-huitième siècle, succède la possession, le ravissement de l'amour. Ce n'est plus un caprice s'amusant d'un goût, c'est un enthousiasme mêlé d'une folie presque religieuse. L'amour devient passion et n'est plus que passion. Il prend une langue de flamme, un accent qui touche au ton de l'hymne. Voyant son objet parfait, il en fait son idole, il le place dans le ciel. Il flotte dans mille images et dans mille idées divines: le paradis, les anges, les vertus des saints, les délices du céleste séjour. Il écrit à genoux sur un papier baigné de pleurs. Il s'exalte par le combat du remords, par l'enivrement de la faute. Il s'ennoblit par le sacrifice, il se purifie par l'expiation, il efface la faiblesse par le devoir. Il est son absolution à lui-même, une vertu dispensant de toutes les autres, qui sauve dans les plus grands entraînements l'âme de la femme de la dégradation de son corps, en lui laissant le goût, l'appétit ou le regret de l'Honnête et du Beau. Délire sacré! idéal plein de tentations, auquel la Nouvelle Héloïse convie tous les sens de l'âme de la femme, ses facultés, ses aspirations, dans des pages qui tremblent comme le premier baiser de Julie, et percent et brûlent, comme lui, jusqu'à la moelle!

Mais ce n'est pas assez de rendre à l'amour ce cœur de la femme «fondu et liquéfié[ [622]» au feu de ses romans: Rousseau le rend encore à la maternité. Il rapproche l'enfant du sein de la femme; il le lui fait nourrir du lait de son cœur; il le rattache une seconde fois à ses entrailles; et il apprend à la mère, comme a dit une femme, à retrouver dans cette petite créature serrée contre elle et qui lui réchauffait l'âme «une seconde jeunesse dont l'espérance recommence pour elle quand la première s'évanouit[ [623]». Rousseau fait plus: il révèle à la mère du dix-huitième siècle les devoirs et les douceurs de cette maternité morale qui est l'éducation. Il lui inspire l'idée de nourrir ses enfants de son esprit comme elle les a nourris de son corps, et de les voir grandir sous ses baisers. Du foyer, il fait une école.

Par lui, se fait le retour universel de la société vers l'ordre de sentiments exprimés par le mot qui semble monter de tous les cœurs à toutes les bouches, la sensibilité, la sensibilité à laquelle bientôt l'usage attache l'épithète d'expansive[ [624]. Il se crée une langue nouvelle, un nouveau code moral et sentimental qui n'a d'autre base, d'autre principe, que cette sensibilité partout exprimée, affichée, apportant un si grand changement à la physionomie de ce monde, à ses vocations et à ses modes, aux manifestations de ses dehors, aux coquetteries mêmes de la femme[ [625]. Sensible,—c'est cela seul que la femme veut être; c'est la seule louange qu'elle envie. Sentir et paraître sentir[ [626], voilà l'intérêt et l'occupation de sa vie; et elle ne s'extasie plus sur rien que sur le sentiment dont elle a, dit-elle, «plus besoin que de l'air qu'elle respire». Il devient presque d'usage pour une femme de passer la nuit dans les larmes, le jour dans des inquiétudes mortelles, à propos d'un rien. Lui arrive-t-il un chagrin? Elle montrera «le sublime de la douleur». Et que de sollicitudes pour les gens qu'elle adore! Découvre-t-elle un chagrin dans un cœur qui lui appartient? Elle s'en empare, elle en fait son bien, elle ne peut plus parler d'autre chose, et elle en parle les yeux humides. Un de ses amis est-il malade? Elle vole chez lui; elle s'y établit; elle consulte avec le médecin, elle fait les bulletins. Si le danger augmente, elle ne laisse plus dormir ses gens, qui vont d'heure en heure chercher des nouvelles[ [627]. La tendresse prend un air de fureur. L'exaltation enflamme toutes les affections, toutes les émotions féminines.

Dans ce grand mouvement de sensibilité, l'esprit même de la femme est entraîné aux goûts de son âme. Il ne veut plus que des romans attendrissants, des histoires qui s'appellent Ariste, ou les charmes de l'honnêteté, des livres qui montrent une vertu bien aimable et bien sublime, récompensée dans un dénoûment pareil à ce couronnement de la Rosière de Salency couru par toutes les femmes d'alors, par les filles même[ [628]. C'est le moment de vogue des Épreuves du sentiment, le petit instant de gloire de d'Arnaud, le peintre du sentiment, le conteur chéri des âmes tendres[ [629]. La femme veut être émue, émue jusqu'aux larmes. Elle est dans cette étrange situation morale qui a fait dire à Mme de Staël de sa mère: «Ce qui l'amusait était ce qui la faisait pleurer[ [630].» Elle court au théâtre pour pleurer[ [631]. Elle pleure à chaudes larmes lorsque dans le Cri de la nature paraît sur la scène un petit enfant au maillot[ [632]. Au Père de famille, de Diderot, on compte autant de mouchoirs que de spectatrices. Les femmes se pressent à toutes les pièces sombres et pathétiques, aux Roméo, aux Hamlet, aux Gabrielle de Vergy; elles accourent à cette pantomime des convulsions qui paraît mettre la cendre du diacre Pâris sous le théâtre français[ [633]. Et la plus grande partie de plaisir est pour elles d'aller s'évanouir à ces drames «où le cœur est délicieusement navré et pressé délicatement par des angoisses terribles qui sont le charme du sentiment[ [634]

Il semble que ce cœur de la femme, gros de larmes, dilaté par la sensibilité, ne puisse plus vivre en lui-même: il est pris de je ne sais quel irrésistible besoin, quel immense désir de se répandre, de participer à la solidarité humaine, de battre avec tout ce qui respire[ [635]. Il déborde, et le monde va devenir trop petit pour ses embrassements. Des individus qu'elle touche par les sens, la sympathie de la femme ira aux peuples, aux nations les plus lointaines, à tous les hommes, à l'humanité tout entière, dont elle conçoit pour la première fois la notion. Humanité! c'est à cette grande idée que s'élève, comme à son dernier terme, la sensibilité des femmes: c'est vers elle que se tournent toutes leurs études, allant des sciences exactes aux sciences sociales, politiques, économiques, philanthropiques; c'est à elle que les plus grandes dames rapportent leurs jugements; c'est en son nom qu'elles donnent leur admiration et qu'elles accordent la gloire, la véritable gloire, aux hommes qui sont des citoyens, des agriculteurs, des défricheurs, des bienfaiteurs de peuples[ [636]. Humanité! c'est cette belle chimère de l'œuvre de Rousseau qui entraînera la femme dans le rêve des vérités abstraites, et la fera arriver à la Révolution avec des trésors d'enthousiasme tout prêts pour l'Utopie!


Rousseau renouvelle encore l'âme de la femme en lui restituant un sens. A cette femme d'une si rare élévation spirituelle, si délicatement douée, possédant la faculté de perceptions si fines, si profondes, à la femme du dix-huitième siècle, une grâce de l'âme, un sentiment, un sens fait absolument défaut, le sens de la nature. En ce temps d'extrême civilisation, de sociabilité sans exemple, le monde est pour la femme, non-seulement le grand théâtre de la vie, mais l'unique raison d'intérêt, d'impressions, d'émotions. Seul, le monde agit sur elle et parle à ses facultés. C'est le milieu et la prison de tout son être. Au-delà de ce décor factice, on croirait que tout finit en elle: l'horizon cesse. Où le bruit de l'humanité se tait, où le silence de Dieu commence, la femme ne trouve ni un accord ni une harmonie. Son cœur reste sans s'ouvrir, sans s'éveiller à la nature: il ne passe sur ce cœur ni l'ombre de la feuille ni le souffle du vent. Ses yeux même semblent fermés aux tendresses de la verdure; et la campagne n'est autour d'elle que comme un grand vide qui se laisserait traverser.

Qu'une lettre, qu'une correspondance, qu'un journal échappe de là, de la campagne, à la plume d'une femme; qu'elle écrive, d'une chambre de château, la fenêtre ouverte au ciel et aux arbres, il ne tombera sur le papier rien de ce ciel ni de ces arbres. Vainement y chercherait-on un parfum, un reflet, un murmure venu des moissons, un battement tombé de l'aile d'un oiseau, cet air ambiant qui est, pour ainsi dire, l'air natal d'une lettre: le ton, la plume, l'encre, tout est de Paris; la femme y est restée, et ce ne sont que détails vifs, piquants, pensées libres et à l'aise sur les femmes et les hommes qui peuplent sa solitude et font une société de son désert. Son esprit, dans cette atmosphère de rosée, sous la caresse du matin, est pareil à ce qu'il serait au-dessus du pavé de la rue Saint-Dominique: il demeure tendu, armé, de sang-froid, ferme en toutes ses sécheresses.