Aux approches de la vieillesse un certain nombre de femmes se retiraient dans les pratiques de la vie religieuse: elles se vouaient au renoncement. Elles quittaient un soir le monde, un matin les mouches, visitaient les pauvres, fréquentaient les églises. On les voit passer allant aux sermons, courant les bénédictions, vêtues de couleurs sombres, dans quelque fourreau feuille morte, la coiffure basse et faite pour entrer dans un confessionnal. Un laquais les suit portant leurs Heures dans un sac de velours rouge. Mais que l'on cherche au-delà de cette image, de cette silhouette de la dévote, que l'on touche au fond de cette femme, à l'âme de cette dévotion, nul document du temps ne témoigne d'un de ces grands courants de religion, profonds et violents, qui arrachent et enlèvent les cœurs. La piété du siècle précédent, sévère, dure, ardente d'intolérance, toute chaude encore des guerres de foi, va s'adoucissant et s'éteignant dans ce siècle trop petit et trop amolli pour elle: elle était la flamme qui dévore, elle n'est plus qu'un petit feu qui se laisse entretenir. Cette piété douce et tiède n'a pas de quoi emporter à Dieu les passions de la femme; elle ne fait pas éclater en elle ces grands coups de la grâce brusques, suprêmes, et qui semblent les foudroiements de la vocation; elle ne ravit pas la femme, elle ne saurait la remplir et la posséder toute. Aussi le dix-huitième siècle ne vous offrira-t-il que bien peu de ces grandes immolations, de ces retraites austères et rigoureuses où la femme enferme le reste de sa vie. La dévotion dans cette société apparaît simplement comme une règle commode des pensées, un débarras des superfluités et des fatigues mondaines, un arrangement qui simplifie la vie matérielle, qui ordonne la vie morale. Elle semble encore une marque de délicatesse, presque d'élégance, un signe de personne bien née. Elle est de ton; et il est reçu, dans l'extrêmement bonne compagnie, qu'il n'est pas de façon mieux apprise, plus convenable, plus digne d'un certain rang, plus décente en un mot, pour vieillir et pour finir.

La bienséance, tel est le principe de la dévotion de la femme du dix-huitième siècle. Et quel autre fondement pouvait avoir la religion en ce siècle des esprits critiques et des âmes passionnées, dans ce temps où les petites filles au couvent ont déjà des doutes, et les expriment d'une façon si spirituelle qu'elles embarrassent Massillon et désarment la punition; temps rebelle au renoncement, où la femme même mourante se rattache à l'amour, et s'écrie, quand son confesseur lui reproche de permettre à la voiture de son amant de passer ses jours et ses nuits à sa porte: «Ah! mon père, que vous me rendez heureuse! Je m'en croyais oubliée[ [643].» Une mode, voilà la piété, piété morte, zèle mondain, âme des dehors. A sa paroisse, la femme a sa chaise où sont ses armes[ [644]; et elle va à la messe pour occuper sa place, par respect humain, pour elle-même, pour les autres et pour ses gens. Pendant quelque temps une messe en vogue attire toutes les femmes, la messe musquée qui se dit à deux heures, avant dîner, au Saint-Esprit. Une fois celle messe défendue, on ne va plus guère à la messe que le dimanche. Et la femme n'est ramenée aux offices, aux confessionnaux dont elle s'éloigne peu à peu, que par des paniques soudaines et passagères, les menaces d'un an mille tombées du haut d'une académie, l'apparition d'une comète et d'un mémoire de Lalande sur le rôle destructeur des comètes[ [645]. Cependant, au carême, beaucoup d'églises sont remplies; on s'étouffe aux prédications; mais c'est le spectacle de la chaire et le jeu du prédicateur qui attirent la foule. Que par hasard, et sans avoir prévenu d'avance, le prédicateur vanté qu'il faut avoir entendu, se trouve indisposé, qu'à sa place un capucin ignoré, innommé, monte en chaire, on laisse là sa chaise et la parole de Dieu. On sort de l'église comme d'un théâtre; on s'y rend comme à la comédie. Des femmes même y vont comme en petites loges, avec l'idée de s'amuser, de faire scandale, de déconcerter l'éloquence du prêtre de la même façon qu'elles gêneraient les effets d'un acteur sur la scène: n'en connaît-on point une qui a fait le pari d'ôter le sang-froid au père Renaud, le prédicateur mis à la mode par la conversion de Mme de Mailly, et qui, à force de coquetteries, d'œillades, et d'étalage impudique, a gagné son pari[ [646]?

La chaire d'ailleurs est-elle restée vénérable? A-t-elle gardé cette dignité des paroles simples et fortes qui l'enveloppe de sainteté et l'entoure de grandeur? N'est-elle pas une tribune où le bel esprit du prêtre semble, quand il parle de la religion, concourir pour l'éloge de Dieu? L'éloquence de la foi devient une éloquence d'académie, allusive, piquante, semée de pensées neuves, brodée d'anecdotes, réchauffée de traits et de demi-personnalités. Elle parle au monde le langage du monde, et revient toujours au siècle, qu'elle maudit avec complaisance, avec grâce, avec esprit, presque amoureusement. Tous les échos du dehors, les bruits de la cour et de la ville, la politique de l'État, résonnent et vibrent sous les citations des livres saints qui n'ont plus que l'accent d'un refrain banal dans la bouche des grands maîtres de la parole divine, dans la voix d'un abbé Maury.

Mais à côté de cette éloquence qui conserve encore par instants la hauteur de l'emphase et la virilité de la déclamation, une parole descend doucement de la chaire, pénètre la femme, et glisse de son esprit jusqu'à ses sens. Cette parole nouvelle n'est qu'agrément, raffinement, coquetterie. Elle est tout aimable et tout enjolivée. Elle ne va que de la gentillesse à l'épigramme, de l'épigramme à l'antithèse. Elle ne touche qu'à de jolis sujets, elle ne remue que les péchés qui ont le parfum de la femme. Elle ne roule que sur les tentations de la société, sur les jeux, les spectacles, la parure, les conversations, les promenades, l'amour des plaisirs; cadres charmants où le prédicateur peint les feux de l'enfer en rose, et fait tenir, en la déguisant sous une teinte légère de spiritualité, une morale tirée des poëtes et des romans. Lui-même a le débit moelleux, la voix argentine encore adoucie, au bout des périodes harmonieuses, par un morceau de pâte de guimauve; il n'a aux lèvres que des textes pris dans les versets les plus amoureux du Cantique des Cantiques, suivis de deux petites parties aussi chargées de grâces que bien tournées, où la charité la plus galante, la plus mignarde, joue avec les légendes de la Samaritaine, de la femme adultère, de la Madeleine, comme avec des miniatures de Charlier[ [647]. Cette corruption de la parole sacrée a laissé partout sa trace. On en retrouve les traits et le témoignage dans les brochures de mœurs, l'esprit dans les livres religieux du temps, dans les livres de l'abbé Berruyer[ [648], et dans cette Religion prouvée par les faits, où l'agrément et le piquant du style avaient jeté tant de douceur sur les amours des patriarches, qu'il fallut presque en arrêter le cours[ [649]. Que pouvait une telle éloquence contre les entraînements du siècle? Quelle force lui restait pour avertir les âmes, toucher le fond des croyances, remettre Dieu dans les cœurs? Elle était elle-même une des voix du siècle et non la moins voluptueuse. Elle n'avait rien qui touchât, qui commandât, rien pour jeter dans un auditoire ces idées qui se prolongent dans la solitude ainsi qu'un son sous une voûte. Ses plus grands mouvements ressemblaient à une musique d'opéra: ils n'en avaient que le chatouillement.

D'où venaient donc au dix-huitième siècle les accès de dévotion de la femme, les résolutions qui la traversaient, ses conversions soudaines et un moment brûlantes? De l'amour, du dépit ou du désespoir de l'amour. Un chagrin d'amour ramenait le plus souvent sa pensée à la religion et lui faisait appeler un prêtre. Le prêtre appelé, la scène se passait comme elle se passe en pareille circonstance entre l'abbé Martin et Mme d'Épinay. Mme d'Épinay lui parlant tout d'abord de son désir de se jeter dans un couvent, l'abbé Martin, qui avait le sang-froid de l'habitude, lui disait posément qu'une mère de famille n'était point faite pour devenir une carmélite; que ces retours à Dieu trop subits, trop emportés, ne lui inspiraient qu'une médiocre confiance; et quand il avait tiré de Mme d'Épinay le mot et la cause de cette grande fièvre de dévotion, il se retirait en prêtre avisé et en homme bien appris, doucement, et avec la persuasion que la pensée de Dieu ne durerait dans cette âme que jusqu'à la pensée d'un nouvel amant[ [650]. Ce moment de défaillance, où elle est abandonnée de ce qu'elle aime, est le seul moment dans la vie de la femme du dix-huitième siècle, où la religion semble lui manquer, où elle pense au prêtre comme à quelqu'un qui console: Dieu lui paraît, dans cet instant seul, quelque chose qu'elle veut essayer d'aimer.

Parfois pourtant, avant l'âge, avant la vieillesse, la dévotion est apportée à la femme par la fatigue du monde, la solitude du foyer, le train si libre, le lien si relâché du mariage. Il se rencontre dans ce temps des âmes douces et faibles, faciles aux lassitudes, blessées, étourdies par la lumière et le bruit, qui de bonne heure demandent à la religion la paix des habitudes, l'ombre discrète de la vie. Mais pour ces femmes délicates et paresseuses, jeunes encore au moins pour Dieu, pour ces dévotes qui n'ont que l'âge de la maturité appétissante, que d'écueils, que de tentations, que d'attaques sur le chemin du salut qu'elles font à petites journées! Une dévote, c'est le fruit défendu pour l'amour du siècle, pour les gens à bonnes fortunes. Le libertinage du siècle est trop raffiné, trop subtil, trop aiguisé, l'imagination de ses sens est trop tendue vers toutes les recherches du difficile, de l'extraordinaire, du nouveau, il est trop tenté par tout défi, pour ne pas faire de cette femme son ambition, son désir, sa proie désignée. Pour la débauche fine et si délicatement corrompue du temps, une dévote n'est rien moins que «le morceau de roi de la galanterie». Une sensualité délicieuse semble cachée dans cette femme si différente des autres avec ses paquets de fichus sur la gorge, son corps qui remonte à son menton, sans rouge, le teint blanc, portant en elle un charme de fraîcheur et de quiétude, le repos et comme le reflet de la retraite[ [651]. Mille séductions secrètes et tendres, une coquetterie pénétrante se dégage dans l'air autour d'elle avec la suavité et la douceur des parfums exquis rangés, dans le roman de Thémidore, sur le linge fin et la toilette de Mme de Doligny. Femmes uniques pour faire rêver aux hommes à femmes «le suprême du plaisir», pour leur promettre ce que le jargon des roués nomme «un ragoût, une succulence», ce qu'un livre du temps appelle «l'onction dans la volupté»[ [652]! N'oublions pas cet autre aiguillon du libertin dans ce temps où l'amour aime l'humiliation et la souffrance de la femme: la lutte de la dévote, les déchirements de son cœur, ses résistances au péché, ce spectacle nouveau d'une âme longue à être vaincue, se débattant avec elle-même, roulant du devoir au remords, se ressaisissant dans sa chute, et se reconnaissant dans sa honte, c'était de quoi décider bien des hommes à tenter cette aventure où ils prévoyaient tant de piquant, tant de saveur, l'amusement de leurs vanités les plus cruelles. Tout exposée pourtant qu'elle était de ce côté, ce n'était point le plus souvent sous l'attaque d'un libertin que la dévote succombait. Généralement cette femme peureuse du scandale redoutait les hommes notés de galanterie, les façons affichantes, «les plumets», les manières vives et étourdies; et, si elle arrivait à céder, elle cédait plus volontiers à quelque jeune homme, tout neuf dans le monde, heureux du silence, jaloux du mystère de son bonheur. Ou bien encore, quelquefois la dévote s'abandonnait à une espèce d'hommes glissés sans bruit dans sa familiarité, qui, par état, promettaient à sa faute ce pardon du péché: le secret.

Mais, si dangereux qu'il se montrât, qu'était l'amour contre la dévotion, qu'étaient les chutes des sens, les défaites du cœur, secrètes ou éclatantes, auprès de l'esprit du temps, du souffle d'incrédulité qui pénétrait peu à peu la femme et la remplissait de doutes, de soulèvements, de révoltes? C'était l'esprit encore plus que tout le reste qui se dérobait chaque jour plus résolûment chez la femme aux croyances de la foi. Il recevait le contre-coup de tout ce qui s'agitait dans la pensée des hommes, l'ébranlement des livres, des brochures, des idées. Et voulez-vous la mesure précise du dépérissement, de l'étouffement de la dévotion de la femme dans l'air du dix-huitième siècle? Il vous suffira de jeter les yeux sur le gouvernement de la femme par l'Église, sur la direction.

La direction n'est plus le grand pouvoir obscur, redoutable, absolu du dix-septième siècle. Le directeur n'est plus ce maître du foyer, ce maître de la maison, l'homme effrayant du Salut, qui sous une femme tenait tout sous sa main, réglait les consciences, les volontés, le service, la famille. Aujourd'hui qu'est-il? un homme de compagnie, un partner au wisk, un secrétaire, un lecteur, un économe, un sous-intendant des dépenses de la maison, qui met l'ordre dans la cuisine et la paix dans l'antichambre. On le prend moliniste, si le vent est au molinisme, quitte à le remplacer par un janséniste, si le vent tourne; car c'est un familier sans assises dans la maison. Voilà le personnage et le rôle; et, s'il vous faut la révélation de tout son abaissement, elle vous sera donnée par le directeur de Mme Allain dans le joli conte, si vivant, de M. Guillaume.

La direction véritable, toute-puissante, tyrannique, n'est plus là. Elle n'est plus dans l'Église humiliée, dans le prêtre discrédité; elle est dans la nouvelle religion qui triomphe. Ses bénéfices et ses pouvoirs, son exercice et sa domination, sont tout entiers aux mains de la philosophie, à la discrétion des philosophes. Voilà la nouvelle direction et les nouveaux directeurs de la femme. Ce sont les philosophes qui prennent la place chaude au foyer, à la table, aux conseils de famille, qui héritent de l'influence, du droit de sermonner et de décider, qui ouvrent et ferment la porte de madame, qui lui conseillent ses amants, qui lui imposent ses connaissances, qui font de son âme leur créature et de son mari leur ami. Partout, dans toutes les maisons un peu famées, à côté de toute femme assez éclairée pour vouloir faire son salut philosophique, il s'installe un de ces hommes, quelque saint de l'Encyclopédie que rien ne déloge plus: c'est d'Alembert qui conduit le ménage Geoffrin, c'est Grimm régnant chez le baron d'Holbach, ami dirigeant de la maison, qui défend à d'Holbach d'acheter une maison de campagne qui ne plaît pas à Diderot. C'est cet autre, le grand tyran des sociétés, Duclos, qui à la Chevrette, auprès de Mme d'Épinay, va révéler l'omnipotence et toute la profondeur de ce personnage de directeur laïque. Il s'interpose entre la femme et le mari, il prêche la femme, il lui apprend les infidélités de l'amant qu'elle a, il lui dit du mal de l'amant qu'elle aura, il entre de force dans toutes ses affaires, il pénètre ses sentiments, il prend en main sa réputation, il lui ordonne au nom de l'opinion du monde de quitter celui-ci pour celui-là, il la met en garde contre l'amour, contre l'amitié, contre la sévérité de morale des gens qu'elle estime, il l'empoisonne de soupçons, il la remplit et l'assombrit de défiances, de terreurs, de remords, il la gronde, il la morigène, il la domine par les tourments qu'il lui donne, les inquiétudes qu'il lui souffle au cœur, il s'établit dans sa famille, dans ses relations, partout autour d'elle, il lit ses lettres, il les refait, il jette au feu ses papiers, il s'empare de la confiance du mari, il commande au précepteur, il préside à l'éducation des enfants[ [653]. Il touche à tout, il se mêle à tout, il commande à tout. Son obsession de bourru malfaisant et insinuant prend la grandeur et la terreur d'une possession diabolique; et, tandis qu'il plane avec des sarcasmes sur cette femme frissonnante, l'ombre de Tartuffe passe au mur derrière lui.

Une seule chose empêcha les philosophes et la philosophie, les hommes et les idées du parti nouveau, de s'emparer absolument de la femme. Par le caractère de son sexe et la nature de ses facultés, la femme du dix-huitième siècle, comme la femme de tous les siècles, manquait de forces pour l'incrédulité. Manque de forces, besoin d'appui, c'est là, semble-t-il, toute la raison de sa dévotion, dévotion raisonnée comme pourrait l'être celle d'une du Deffand sous un petit coup de la grâce, retour à Dieu d'un esprit que le vide effraye. Un prêtre a éclairé à fond sur ce point le cœur de la femme et du temps: l'abbé Galiani a montré, pour ainsi dire, les dernières racines auxquelles se rattache la foi dans les décadences incrédules, lorsqu'il a écrit dans sa grande langue: «A fin de compte, l'incrédulité est le plus grand effort que l'esprit de l'homme puisse faire contre son propre instinct et son goût... Il s'agit de se priver à jamais de tous les plaisirs de l'imagination, de tout le goût du merveilleux; il s'agit de vider tout le sac du savoir, et l'homme voudrait savoir. De nier ou de douter toujours et de tout, et rester dans l'appauvrissement de toutes les idées, des connaissances, des sciences sublimes, etc.; quel vide affreux! quel rien! quel effort! Il est donc démontré que la très-grande partie des hommes et surtout des femmes, dont l'imagination est double..., ne saurait être incrédule, et celle qui peut l'être n'en saurait soutenir l'effort que dans la plus grande force et jeunesse de son âme. Si l'âme vieillit, quelque croyance reparaît[ [654]...»