Mais cette foi qui se sauve de l'incrédulité, qui s'en échappe et s'en retire, est elle-même un effort. Elle n'est point vivante par la facilité, l'abandon, par le dévouement, par l'amour. Laissons ce que Galiani appelle «des croyances qui reparaissent», et ne comptons point avec ces conversions à la Geoffrin et à la de Chaulnes, que l'âge semble amener avec l'affaiblissement; estimons, étudions la piété du siècle dans celles qui en donnent l'exemple constant et qui en fixent le caractère: la piété, chez les femmes les plus sincères, les plus croyantes, manque d'onction. Elle ne peut quitter un ton de sécheresse. Elle garde sur toutes choses un sens et un esprit critiques. Dans tout ce qu'ont légué ces personnes de haute dévotion, dans leur vie, dans leurs pensées, dans ce qu'elles ont laissé échapper de leur conscience, de leur bouche, de leur plume, on sent une froideur. L'amour de Dieu ne semble pas être autrement en elle qu'un principe dans un cerveau; et elles mettent tant de réflexion dans la prière, elles ont contre tout enthousiasme de si grandes réserves, elles font des vertus religieuses, auxquelles elles ôtent l'élancement, des vertus si raisonnables, si philosophiques, elles semblent si uniquement attachées à une sainteté purement morale, qu'elles rappellent la pensée de Rousseau ne trouvant pas à Mme de Créqui «l'âme assez tendre pour être jamais une dévote en extase[ [655]». Ces femmes ont cru de toutes leurs forces; elles n'ont pu croire de tout leur cœur.

C'est à cette piété desséchée que la mode va ouvrir dans ce siècle une nouvelle carrière. Elle va lui donner un nouveau but, presque un nouveau nom. La dévotion qui ne suffit plus, qui ne se nourrit plus d'elle-même, va retrouver d'autres aliments, une autre vie: elle sera la Charité. On la verra quitter son rôle passif, sortir de l'oratoire, de la retraite, du silence, des habitudes contemplatives, des élévations solitaires, des pratiques sous lesquelles l'ancienne dévotion tâchait d'éteindre le mouvement, l'action, l'initiative de la femme pieuse pour qu'elle s'abandonnât en Dieu et y restât tout enfoncée. Dans ce siècle, la philanthropie entre dans la religion: et la dévotion, suivant le cours du temps, descend de l'adoration du Créateur au soulagement de la créature. De ce jour, du jour où la femme trouve la charité pour ressusciter et occuper sa dévotion, l'activité la saisit; un souffle l'emporte hors d'elle-même: elle appartient aux autres. Un esprit égal en agitations à celui qui remuait chez Mme Louise de France, va la pousser dès le matin hors de chez elle. Seule, à pied, par la pluie, le froid, par tous les temps, elle ira de l'Arsenal aux Incurables, du Palais à l'île Saint-Louis, du lieutenant de police chez la supérieure de la Salpêtrière. Vingt commissaires recevront ses dépositions; tous les consultants de Paris la connaîtront. On la rencontrera sans cesse sur le chemin de Versailles; à Versailles, on la verra à tous les bureaux, à toutes les toilettes, au salut de la chapelle, aux cassettes[ [656]. Les hôpitaux, les prisons seront les lieux d'élection de cette dévotion nouvelle; par elle, la Conciergerie sera dotée d'une infirmerie; par elle l'Hôtel-Dieu sera réformé, par elle disparaîtront ces lits où étaient entassés huit hommes, où la maladie, l'agonie, la mort couchaient ensemble sous le même drap[ [657]! Et c'est cette vertu d'ordre humain, la bienfaisance, éclatant et se répandant vers la fin du siècle, qui sera la véritable et peut-être la seule religion d'instinct et de mouvement de la femme au dix-huitième siècle.

Une autre foi apparaît encore, mais secrète, cachée, et comme honteuse, tout au fond de la femme du dix-huitième siècle. Dans un repli de cette âme féminine du temps, si ferme, si libre, d'une personnalité si entière, dans un coin de cet esprit raisonnable qu'une philosophie naturelle semble affranchir du préjugé, de la tradition, du respect religieux, il reste une faiblesse populaire: la superstition. Il y a encore sur l'imagination du dix-huitième siècle l'ombre de terreur et de mystère des croyances du seizième siècle. Chez la plus grande dame, il existe encore le souvenir des vieilles recettes, une conscience vague de ces idées qui font, pour retrouver son enfant noyé, allumer à une pauvre femme du peuple une bougie sur une sébile lancée au courant de l'eau et s'en allant mettre le feu au petit pont de l'Hôtel-Dieu. Au milieu de ce siècle philosophique[ [658], la femme croit à la chance de la corde de pendu[ [659], au pronostic du sel renversé, des fourchettes en croix; elle a les peurs de cette Mme d'Esclignac, qui donne à ses soupers la comédie aux esprits forts de Paris[ [660]. Les horoscopes ne sont pas oubliés: sur des berceaux de petites filles, Boulainvilliers, Colonne et d'autres en tirent bon nombre qui tiennent les femmes sous le coup d'un avenir fatal dans une sorte de tremblement, et parfois, comme pour Mme de Nointel, amènent, par l'épouvante et l'idée fixe, la réalisation de la prédiction[ [661]. Des femmes ont la naïveté de la princesse de Conti promettant à un abbé Leroux un équipage et une livrée s'il lui trouve la pierre philosophale; d'autres ont l'illusion de la duchesse de Ruffec passant sa vie avec des espèces de sorcières qui lui ont promis le rajeunissement; malheureusement, les drogues, qui coûtent fort cher, mal choisies ou insuffisamment exposées au soleil, ont toujours un défaut qui fait manquer l'opération[ [662]. Crédulités inouïes, mais qui ne sont point en si grand désaccord avec les superstitions avouées, affichées par les intelligences de femme les plus viriles, les plus indépendantes. Qu'on écoute leur voix, leur cri sous la plume de Mlle de Lespinasse, lorsque, mourante, elle supplie M. de Guibert de ne pas passer de bail pour son nouvel appartement un vendredi; un vendredi! sa main tremble, lorsqu'elle parle de ce terrible jour dont elle rapproche les fatalités: «C'est le vendredi 7 août 1772 que M. de Mora est parti de Paris, c'est le vendredi 6 mai qu'il est parti de Madrid, c'est le vendredi 27 mai que je l'ai perdu pour jamais[ [663]

La foi aux diseuses de bonne aventure demeure vive, empressée, entêtée. Et du commencement à la fin du siècle, la tireuse de cartes fait faire antichambre aux grandes dames sur ses chaises boiteuses. Toutes se glissent chez elle la nuit, incognito, d'un pas furtif, voilées, parfois le visage déguisé; et Mme de Pompadour, s'échappant un soir du palais de Versailles, va consulter en grand secret cette fameuse Bontemps qui a lu dans le marc de café la fortune de Bernis et la fortune de Choiseul. Avant le règne de Louis XV, il s'était trouvé des femmes plus hardies qui avaient voulu se passer d'intermédiaire, avoir leur bonne aventure de première main, la tenir du diable personnellement. Une maîtresse du Régent, Mme de Séry, avait ouvert son salon à des séances d'évocation, où Boyer, le magicien produit par Mme de Sennecterre, voyait du vivant de Louis XIV la couronne royale sur le front du duc d'Orléans. Dans les assemblées tenues chez Mme la princesse de Conti douairière, il se formait une société divinatoire, où des bergers amenaient des lièvres possédés de l'esprit malin. Chez Mme de Charolais, au château de Madrid, il se faisait des sabbats que l'on accusait, il est vrai, de plus de volupté que de diablerie[ [664]. Au milieu même du siècle, en plein règne de Louis XV, en 1752, un M. de la Fosse faisait voir le diable, un diable qui parlait, à toute une société de femmes dans les carrières de Montmartre, et Mme de Montboissier était envoyée au couvent pour y expier sa participation à ces scènes magiques. La curiosité du diable travaillait sourdement les pensées de la femme; et tout le printemps de cette même année, on eut à rire de la mésaventure de deux dames, la marquise de l'Hospital et la marquise de la Force, qui avaient voulu voir le diable: averties par la sorcière qu'elles ne le verraient qu'une fois déshabillées, elles avaient été dépouillées par elle de leurs vêtements, de leur argent, de leur linge, et laissées dans un état de nudité qu'un commissaire constata[ [665].

Le diable! Étrange apparition dans le siècle de Voltaire! Étrange obsession qui montre le besoin furieux du surnaturel chez la femme du temps! Gagnée par le froid et la sécheresse de la science et de la logique du siècle, par son esprit pratique, net, incisif et positif, ne trouvant plus dans la religion des élans d'imagination, des visions de tête, la femme aspirait instinctivement à ce merveilleux qui est l'aliment et l'enivrement de son âme. Elle était disposée et d'avance attachée à ces faux prodiges qui enlèvent la pensée de son sexe à la vérité des choses, ses sens même à la réalité des faits. Aussi, pendant tout le siècle, la voit-on montrer comme une impatience de se livrer aux thaumaturges. Elle appelle la jonglerie, elle y aspire, elle s'y voue. Celles qui ne rêvent point au sabbat, celles qui n'invoquent pas le diable, on les trouve, quand le siècle commence, chez la vieille marquise de Deux-Ponts au couvent de Belle-Chasse[ [666], aux représentations extatiques des convulsionnaires. Puis, quand l'enthousiasme des convulsions est passé, l'idolâtrie court à Mesmer apportant le magnétisme et ses mystères, le somnambulisme et ses miracles, le merveilleux de la science, le surnaturel de la médecine. Et quel engouement, quel culte autour de l'initiateur! Quelle dévotion au fluide! Le Mesmérisme est confessé par Mme de Gléon, par Mme de Saint-Martin. Il est prêché aux incrédules par la marquise de Coaslin, l'adepte émérite sous la présidence de laquelle se font les expériences de M. de Puységur[ [667]. Il est vengé des persécutions, c'est-à-dire des parodies, par la duchesse de Villeroy qui chasse Radet de chez elle pour avoir fait jouer le Baquet de santé, et voulu «conduire, nouvel Aristophane, le nouveau Socrate Mesmer à la ciguë[ [668].» Et pour couronner toutes les magies du siècle, où il faut à la femme des charlatans qui lui remplacent Dieu, et des fantasmagories qui lui servent de foi, en même temps que Mesmer et le Mesmérisme, voici Cagliostro; voici le Martinisme, qui évoque les ombres et fait souper les vivants avec les morts[ [669].

La vieillesse de la femme avait en ce temps un autre refuge que la foi ou la crédulité. Elle avait cette grande ressource, cette occupation à la mode, cet emploi de la vie inventé par le dix-huitième siècle pour la maturité de l'âge, le Bureau d'esprit, c'est-à-dire une espèce de retraite du cœur dans les plaisirs de l'intelligence, dans la paix et l'aimable volupté des lettres; invention charmante qui devait donner aux dernières années, aux dernières passions de la femme, comme une grâce de spiritualité et de délicatesse, à son âme même une légèreté dernière, une élégance suprême.

Ce rôle, dans lequel la femme intelligente se réfugie au dix-huitième siècle, est d'ailleurs un grand rôle, le plus grand peut-être qu'une femme puisse jouer au milieu de cette société qui n'a d'autre dieu que l'esprit, d'autre amour ou du moins d'autre curiosité que les lettres. Les bureaux d'esprit sont les salons de l'opinion publique. Et qu'importe leur maîtresse, qu'elle soit de bourgeoisie ou de finance, ils écrasent, ils effacent les plus nobles salons de Paris. Ce sont les salons qui occupent l'attention de l'Europe, les salons où l'étranger brigue l'honneur d'être admis. Ils disposent du bruit, de la faveur, du succès. Ils promettent la gloire, et ils mènent à l'Académie. Ils donnent un public aux auteurs qui les fréquentent, un nom à ceux qui n'en ont pas, une immortalité aux femmes qui les président. Et c'est par eux que tant de femmes gouvernent le goût du moment, l'éclairent ou l'aveuglent, lui commandent l'idolâtrie ou l'injustice. Car cette puissance des bureaux d'esprit est trop grande, trop enivrante pour que la femme n'en fasse pas abus, et ne la compromette pas par la partialité, l'appréciation passionnée, le zèle, le défaut de mesure, l'esprit d'exclusion. Il arrive que chaque bureau d'esprit borne le cercle du génie, de l'imagination, du talent, à la table de ses soupers. Beaucoup commencent par être un parti, et finissent par être une coterie, une petite famille de petites vanités qui arrêtent le monde à leur ombre, le bruit à leurs noms, la littérature à la porte du salon qui les caresse. C'est alors qu'on voit naître et grandir, avec la coquetterie d'esprit, la fureur des réputations, l'usurpation de la popularité, l'intrigue et les ménagements, l'art de louer pour se faire louer, l'art d'intéresser la renommée, un peu par soi-même, beaucoup par les autres[ [670]; défauts et ridicules ordinaires de sociétés pareilles, pour lesquels la postérité aura sans doute plus d'indulgence que la comédie du temps.

Dorat lance contre les bureaux d'esprit sa comédie des Prôneurs, pleine de vers heureux, frappés à la Gresset, et qui font portrait. Le public reconnaît une des grandes maîtresses de la littérature et de la philosophie, Mlle de Lespinasse, tantôt sous le masque d'Églé dont le poëte dit:

Elle parle, elle pense, elle hait comme un homme;

tantôt sous les traits de Mme de Norville, l'héroïne de la pièce, que Dorat montre à l'œuvre, occupée à forger une de ces gloires à la Guibert, que le public, par nonchalance, consent à recevoir des mains d'une femme, une de ces gloires qu'on souffle comme le verre, et qui volent pendant trois mois au moins dans les cercles et les soupers. Et qui ne met le nom sur cette marraine de grands hommes, surprise et représentée au vif, en plein travail de protection, en plein embauchage de succès et de célébrité, surprenant l'opinion, l'étourdissant par des mots et des éloges jetés de sa maison à tous les échos, jurant que tout Paris s'arrachera le génie qu'elle couve, que la cour le trouvera divin, vouant à l'obscurité tous les gens qui n'ont pas encore soupé chez elle, et s'engageant à les faire haïr de ses amis les Électeurs, à les faire abhorrer de l'Angleterre? Mme Geoffrin n'était point oubliée dans la satire. Ses mercredis essuyaient l'ironie du vers: