Ce salon de Mme du Deffand, où Clairon venait réciter les rôles d'Agrippine et de Phèdre, était tout plein, tout occupé des nouvelles et des questions littéraires. Il avait le ton et les goûts de sa maîtresse: le livre du jour, la pièce nouvelle, le pamphlet ou le traité philosophique y étaient jugés au courant de la causerie, feuilletés pour ainsi dire du bout du doigt par ce grand monde du dix-huitième siècle qui savait toucher à tout. Le grand monde venait y causer, y rimer ou y entendre une chanson, donner son mot, un mot toujours vif et personnel, sur le succès et le grand homme du moment. Car c'était là le caractère particulier du salon de Mme du Deffand: il était le bureau d'esprit de la noblesse. Fermé aux artistes, n'accueillant que les hommes de lettres appartenant ou du moins s'imposant à la plus haute société, il réunissait presque exclusivement tout cet intelligent et charmant public des lettres, les hommes et les femmes de cour, échappant à Mme Geoffrin, résistant aux avances de son hospitalité, aux commodités même des petits soupers, des quadrilles d'hommes et de femmes qu'elle imaginait pour attirer chez elle, par les charmes et les facilités d'une partie carrée, les grands noms qu'elle ne pouvait avoir[ [682].

Tout ce que la société des gens de lettres pouvait attribuer en ce temps de considération sociale, et même de pouvoir sur l'opinion publique, se révéla par un grand et prodigieux exemple, dans cet autre salon, le salon de l'Encyclopédie, le salon de Mme Geoffrin. On vit, par son accueil à toute la littérature, un salon bourgeois s'élever au premier rang des salons de Paris, devenir un centre d'intelligence, un tribunal de goût où l'Europe venait prendre le mot d'ordre et dont le monde entier reçut la mode des lettres françaises. On vit une femme sans naissance, sans titre, la femme d'un entrepreneur d'une manufacture de glaces, riche à peine de quarante mille livres de rentes, faire de ses invitations une faveur, presque une grâce, faire d'une présentation chez elle un honneur qui troublait les gens les moins timides, et jusqu'à Piron lui-même,—et cela pour souper le plus souvent, dit Marmontel, avec une omelette, un poulet, un plat d'épinards. Une figure de vieille femme fort avenante; un esprit naturel, juste, fin, dont la malice avait un tour rustique; un art de jouer de l'esprit de ses hôtes, et d'en tirer tous les sons; un égoïsme bien appris, plein de discrétion; une préoccupation de procurer le plaisir, de le faire naître, qui la poursuivit jusqu'au lit de mort; une tête bien garnie de réflexions et de comparaisons dont elle avait, disait-elle, «un magasin pour le reste de ses jours»; une grande gaieté lorsqu'elle contait; une vanité tournée à être sans prétention; une connaissance du monde tirée de l'observation, et non de la lecture; une ignorance aimable et sans sottise; un cœur qui était un bourru bienfaisant; des opinions assez souples et qui pliaient sous la contradiction; une estime fort médiocre, ou plutôt un mépris très-froid et très-poli de l'humanité[ [683],—tel était l'ensemble de vices, de vertus, d'agréments, de défauts et de qualités[ [684], auquel Mme Geoffrin dut, sinon son charme, au moins sa fortune et la gloire de son salon.

La maison de cette femme attirait comme cette femme même, sans séduire, par la netteté, l'ordre, la propreté, les aises de toutes sortes, une certaine recherche cachée, une élégance voilée, simple, presque nue. Tout y était commode jusqu'au mari, un mari qui s'effaça par convenance tout le temps qu'il vécut, et qui se réduisit de la meilleure grâce au rôle d'intendant et de plastron. Cette maison, cette femme recueillaient tous les survivants du salon de Mme de Tencin. A ses beaux esprits, aux hommes de lettres venus après eux, à tout ce qu'il y avait de connu ou de fameux, Mme Geoffrin consacrait toutes ses soirées. Le mercredi elle réunissait toute la littérature à un grand dîner. Un autre jour de la semaine, le lundi, le grand dîner de Mme Geoffrin était donné aux artistes. Son salon se remplissait de tous ces hommes de talent, exclus des salons du grand monde, à peine admis dans quelques salons de la finance, et que la première elle caressait, les faisant travailler, les allant voir dans leur atelier. Vanloo, Greuze, Vernet, Vien, Lagrénée, Robert arrivaient, et Mme Geoffrin prenait leur voix sur quelque tableau ancien apporté dans son salon et dont un amateur avait envie; ou bien c'était quelque beau dessin des écoles anciennes, tiré par Mariette de ses portefeuilles, et qui passait de main en main, au milieu des exclamations, des remarques, des admirations. Quelquefois Caylus y contait une jolie anecdote, et sur le goût que la société prenait à son récit, il s'amusait à en faire graver le sujet pour tous les habitués du lundi[ [685]. Lundis et mercredis, ces grands dîners de l'art et de la littérature, ces réceptions de Mme Geoffrin eussent été les fêtes les plus belles, la communion cordiale, le repas libre et joyeux de tous les esprits et de tous les talents du dix-huitième siècle, si la maîtresse de maison n'y avait jeté par moment le froid de son âme, le froid de sa raison, les avertissements et les arrêts d'une prudence ennemie de la passion et de l'entraînement, son humeur de gronderie, et cette éternelle et glaciale approbation: «Allons! voilà qui est bien!»—un mot qui tombait avec une douceur morte de la bouche de Mme Geoffrin sur la chaleur de la parole, sur l'enthousiasme de la pensée, sur l'emportement ou l'éloquence de la conversation, et passait comme un souffle éteignant tout[ [686].

Mlle de Lespinasse n'était pas assez riche pour donner à dîner ou à souper. Elle se contentait de faire ouvrir tous les jours par le seul valet qu'elle eût les portes d'un salon où se pressaient depuis cinq heures jusqu'à neuf heures[ [687] des hommes d'église, des hommes de cour, des hommes d'épée, les étrangers de marque, les hommes de lettres, l'armée de l'Encyclopédie défilant à la suite de d'Alembert, tout un monde qu'elle avait habitué à remonter son escalier presque tous les jours, en renonçant pour le recevoir au théâtre et à la campagne, où elle n'allait presque jamais: encore ne manquait-elle pas, en cas de sortie, d'annoncer longtemps à l'avance le congé qu'elle se décidait à prendre. Chez Mme Geoffrin, le caractère de la maîtresse de la maison, naturellement modéré, ses timidités peureuses empêchaient la conversation d'aller à beaucoup de sujets, de s'enhardir, d'éclater. La terreur qu'elle avait d'être compromise, d'être troublée dans cette paix égoïste qui était son bonheur d'élection et l'objet de tous ses soins, son éloignement pour le bruit de la passion et de la parole, la police un peu sévère, souvent même exagérée, que faisait dans son salon et sous ses ordres le bénédictin Burigny, la menace de ces gronderies du coin du feu dont elle était si peu avare, la discipline imposée par sa personne, ses goûts, ses habitudes, tenaient chez elle les hommes et les idées, les caractères et les expressions, dans une certaine contrainte[ [688]. Le salon de Mlle de Lespinasse ne connaissait rien de ces gênes et de ces restrictions: les tempéraments y étaient libres, les personnalités avaient le droit d'y être franches. Aucune question n'y était réservée: religion, philosophie, morale, contes, nouvelles, médisances de tous les mondes, on y touchait à tout. L'anecdote y arrivait toute fraîche, le système s'y exposait tout vif; et l'on s'y entretenait avec une liberté arrêtée seulement à l'indécence, et qui laissait la parole à la causerie de Diderot.

Merveilleusement douée pour son rôle, femme spirituelle entre toutes, tirant du fond de son âme singulièrement aimante une politesse nuancée pour tout le monde d'un ton d'intérêt[ [689], vive, brillante, féconde, animée du feu de son être, ayant l'échappée, la lecture, la saillie, soutenue de lectures immenses et de cette universalité de connaissances qui permet la réplique sur toutes choses, habile encore à s'effacer et à laisser la place et le haut bout à l'esprit des autres, Mlle de Lespinasse possédait le génie délicat, profond, aimable, attentif de la maîtresse de maison; et nulle surtout ne savait comme elle ramener tous les aparté à la conversation générale. Le salon de Mme Geoffrin était le salon officiel de l'Encyclopédie: le salon de Mlle de Lespinasse en était le parloir familier, le boudoir, et le laboratoire. C'était là que se travaillaient les succès du parti, là que se rédigeaient les éloges, là qu'on dictait les opinions du jour à la postérité, là que grandissait le despotisme philosophique sous lequel d'Alembert arriva à courber l'Académie. Et tant de grandes places étaient données dans ce salon, tant de grands hommes y étaient inventés, tant de célébrité y était distribué par la passion d'une femme, que celle qui le tenait eut la même gloire et les mêmes ennemis que Mme Geoffrin[ [690].

Le salon de Mme d'Épinay qui, malgré ses alliances, dit le comte d'Allonville, n'appartenait pas à la bonne compagnie, ce salon, qui se fermait peu à peu aux gens du grand monde qui le fréquentaient d'abord, devenait un salon encyclopédique où Mme d'Épinay philosophait et coquetait avec ses ours.

Un autre Portique de l'Encyclopédie était le salon de Mme Marchais, le salon qu'elle tenait aux Tuileries dans le pavillon de Flore, lorsqu'elle ne jouait pas l'opéra à Versailles à côté de sa grande amie, Mme de Pompadour, qui aimait à lui voir partager ses succès de théâtre sur le spectacle des petits appartements. Ce salon de la philosophie différait pourtant des autres salons philosophiques par un caractère, par un intérêt et un personnel qui lui étaient propres: il était avant tout le salon du produit net. Sur la cheminée, sur les tables, on ne voyait que brochures et questions économiques, Lettre de Turgot à l'abbé Terray, Dialogues de l'abbé Galiani sur les grains. Mme Marchais avait été convertie par Mme de Pompadour à la science de son fameux ami Quesnay; et elle avait embrassé avec tant de dévouement la cause du maître, elle était si zélée pour les intérêts du parti, que ce fut de son salon que vint à l'Académie l'idée de proposer l'Éloge de Sully, où tous les principes de l'économiste de Mme de Pompadour eurent la parole, le couronnement et l'apothéose[ [691]. Mais Mme Marchais gardait dans ce beau zèle ce qui sauve la femme de la pédanterie, les pompons, les fanfioles, sous lesquels disparaissent les livres d'étude, la légèreté vive, l'imagination de l'esprit, le sourire et le coup de dent: son amabilité n'avait pas la plus petite tache d'encre au bout des doigts. Grande liseuse, elle s'en raillait plaisamment avec ce mot: «Je lis tout ce qui paraît, bon et mauvais, comme cet homme qui disait: Que m'importe que je m'ennuie, pourvu que je m'amuse[ [692]?» Et elle tirait de ces lectures en tout sens une variété de thèmes nouveaux qui réveillait sans cesse la causerie, mille anecdotes qu'elle contait avec un art de dire si merveilleux qu'il passait pour le plus parfait de Paris. Puis elle avait une politesse de ton enchanteresse; toujours attentive, elle était à tous, elle parlait à chacun, et l'à-propos, la mesure, la nuance et la convenance du mot semblaient lui venir à la bouche naturellement, selon la personne et le moment[ [693]. Elle attachait encore par les vertus de caractère, par ces qualités morales qui lui ont valu l'honneur de servir de modèle à Thomas pour peindre la femme aimable telle que la rêvait le siècle: une femme qui, prenant du monde tous les charmes de la société, le goût, la grâce, l'esprit, aurait pu sauver sa raison et son cœur d'une vanité froide, de la fausse sensibilité, des fureurs de l'amour-propre, de tant d'affectations qui naissent de l'esprit de société poussé trop loin; celle qui, asservie malgré elle aux conventions, aux usages de ce monde, se retournerait vers la nature de temps en temps pour lui donner un regret; celle qui, entraînée par le mouvement général, sentirait le besoin de se reposer auprès de l'amitié; celle qui, par son état, forcée à la dépense et au luxe, choisirait les dépenses utiles et associerait l'indigence industrieuse à sa fortune; celle qui parmi tant de légèreté aurait un caractère; celle qui dans la foule aurait conservé une âme et le courage de la faire parler[ [694].

Thomas, qui avait l'habitude des éloges, n'a oublié qu'un trait du portrait: Mme Marchais avait des ennemis, et méritait d'en avoir; elle les avait bien gagnés. Très-spirituelle, elle était un peu méchante, et sa malice s'aiguisait dans la société de M. de Bièvre, qui passait sa vie avec elle, de Laclos, et du terrible marquis de Créqui[ [695]. A cela près, elle était très-aimée, très-recherchée, très-courue. A ses soupers, à ces magnifiques soupers étalant les plus beaux fruits de Paris, envoi galant de M. d'Angivilliers pris dans les potagers du Roi et qui firent donner à Mme Marchais le nom de Pomone[ [696], on voyait passer la cour, la société de Mme Geoffrin, la société de Mme Necker, la société de Mme du Deffand, et Mme du Deffand elle-même, qu'on entendit, dans ce salon, le soir de la mort de son ami Pont de Veyle, laisser échapper ce mot d'une si belle naïveté: «Hélas! il est mort ce soir à six heures; sans cela, vous ne me verriez pas ici[ [697]

Sans être jolie, Mme Marchais, réputée pour être la plus petite et la plus mignonne personne de France, tirait mille grâces de sa délicatesse, de sa tournure de jeune fée, de l'éblouissante mobilité de sa physionomie, de la beauté singulière de sa chevelure adorablement nuancée et lui tombant jusqu'aux pieds[ [698].

Un salon, qui commença par être le petit salon des hôtes de Mme Marchais, se mit à grandir en ce temps, et bientôt absorba tout. Tenu d'abord au Marais, où venait soupirer, selon la plaisanterie de Diderot, «la tendre grenouille de Suard[ [699],» transporté à l'hôtel Leblanc, et de là installé dans l'hôtel du Contrôle-Général, ce salon suivit la fortune de son maître, M. Necker; et la femme du ministre en fit comme un ministère.