Ramenée de Genève par la maréchale d'Anville, placée près d'une sœur de Mme Thélusson pour veiller à l'éducation de ses filles[ [700], Mme Necker était restée génevoise et institutrice. Elle avait une politesse sans aisance, des grâces d'esprit sans abandon, des grâces de cœur pédantes, les grands sentiments d'un roman moral du temps sur l'humanité, une décence méthodique, un sourire sérieux, une vertu à laquelle la correction et, si l'on peut dire, le purisme enlevaient la chaleur. Auprès d'elle Galiani cherchait en vain sa verve et ne la retrouvait plus, et l'abbé Morellet si bouillant s'arrêtait dans ses colères et ses explosions philosophiques. Mais cette femme était la femme qui couronnait Marmontel; elle faisait de son salon le salon d'où partait l'idée de la statue et de l'apothéose de Voltaire vivant[ [701]. Sa fille d'ailleurs, Mme de Staël, rachetait toutes les froideurs de la maison par la flamme qu'elle y portait en courant, par l'abondance des idées[ [702], par toutes les audaces de la jeunesse et d'un génie vivant, libre, naturel, faisant le bruit d'un grand cœur dans un grand esprit. Puis à ce salon de Madame Necker tout aboutissait, l'opinion publique comme la littérature, la politique comme la poésie. Et tandis que la popularité de Necker se levait de toute une nation, toute la société se tournait vers le salon de cette femme qui, à tout le bruit de son nom, ajoutait le bruit de ses charités et faisait appeler sa maison «un bureau d'esprit et de commisération[ [703]».

Quand on descend de ces grands salons littéraires, véritables académies de l'opinion publique, aux bureaux d'esprit secondaires, moins fameux, moins bruyants, renfermés dans un cercle plus étroit d'habitués et d'influences, le premier que l'on rencontre est le salon de Mme la Ferté Imbault, cette fille dont Mme Geoffrin était aussi étonnée d'être la mère qu'une poule ayant couvé un œuf de canne. Cette jeune femme gaie d'une gaieté intarissable, d'une gaieté immortelle, disait Maupertuis, parce qu'elle n'était fondée sur rien[ [704], avait installé sur la terrasse de sa maison, sa campagne, comme elle l'appelait, un bureau ou plutôt un boudoir d'esprit, où l'esprit semblait en plein vent. Ce n'était que paroles étourdies, épigrammes légères, pareilles à celles dont le ministère Maupeou avait été enveloppé, propos piquants, jetés de toutes mains, lancés à la volée par la maîtresse de la maison contre les uns, les autres, et surtout contre les philosophes attablés et mangeant à sa succession. De tout cet esprit moqueur qu'elle ralliait et répandait, Mme de la Ferté Imbault avait fait un Ordre dont le sceau portait son effigie, un Ordre dont elle avait la grande maîtrise sous le nom de souveraine de l'Ordre incomparable des Lanturelus, protectrice de tous les lampons, lampones, lamponets. Cet Ordre bouffon faisait renaître un moment la grande guerre des chansons et le refrain des Calotines, en inspirant à un plaisant du salon Maurepas ce portrait ironique de la grande maîtresse des Lanturelus, de la marquise Carillon:

Qui veut avoir trait pour trait

De dame Imbault le portrait?

Elle est brune, elle est bien faite,

Et plaît sans être coquette,

Lampons, lampons, camarades, lampons!

Sans doute elle a de l'esprit:

Écoutez ce qu'elle dit:

Elle parle comme un livre